Michel Gondry

Stéphane Argentin | 11 septembre 2004
Stéphane Argentin | 11 septembre 2004

Des réalisateurs français qui se sont frottés à Hollywood dernièrement, Michel Gondry est le seul à être sorti du lot avec Eternal sunshine of the spotless mind. Disposant d'un budget moindre mais davantage d'idées, son film a été largement plus plébiscité par la critique que le Gothika de Kassovitz ou le Catwoman de Pitof. Loin de l'image du cinéaste excentrique que l'on pourrait avoir de lui, Michel Gondry a bien voulu répondre à nos questions en toute décontraction.

Eternal Sunshine est très artisanal dans sa conception avec très peu d'effets visuels. Est-ce pour refléter l'ambiance très sobre de l'histoire d'amour ?
Je ne voulais pas que les effets prennent le pas sur l'histoire. D'autre part, les effets réalisés en direct sont plus efficaces et déstabilisants. J'ai débuté avec une caméra 16mm achetée à la braderie de Lille et je me suis rapidement rendu compte de tout ce que je pouvais faire avec, sans avoir recours à des aides extérieures. A présent que je dispose de davantage de moyens, je garde la même approche. Les gens qui parviennent à créer des choses magiques à partir d'éléments simples m'ont toujours fasciné. Par exemple, pour la scène où la table parait immense à côté des comédiens, j'ai préféré employer les trucages optiques plutôt que de filmer sur fond bleu et d'ajouter les effets ensuite.

Cette approche a-t-elle posé des problèmes vis-à-vis de la production ?
Au début oui. Des gens me disaient : « Ce n'est pas faisable, alors qu'en postproduction, si. ». Mais j'ai fini par les rallier progressivement à mon approche. Dans la scène où Jim (Carrey) essaie d'arrêter la procédure, retourne dans une mémoire et où il se voit lui-même en train de parler dans le magnétophone, il s'agit d'un plan séquence où Jim était présent deux fois dans la pièce. L'avoir réalisé en direct a donné une énergie au tournage et à toute l'équipe qui s'est dit : « Faisons plus de plans comme ça ».

Vous évoquez les plans séquences mais l'idée la plus originale du film est cet éclatement narratif qui ne permet jamais de savoir précisément où nous en sommes dans la relation amoureuse. Qui a eu cette idée ?
Charlie Kaufman et moi-même en avons énormément discuté. Nous ne voulions pas avoir la sensation en voyant le film qu'une relation se résume à une succession restreinte de souvenirs. Que le spectateur en découvre uniquement des fragments éparpillés nous semblait plus intéressant. La relation évoquée s'étale sur deux ans et s'avère donc beaucoup plus complexe que ce qui est montré dans le film.

C'était donc une décision prise au stade de l'écriture ?
Oui, pas question de se limiter à une dizaine d'instants. Comme la mémoire ne possède pas une représentation linéaire mais tridimensionnelle avec des ramifications dans tous les sens, j'avais fait un plan de la tête de Joel en imaginant tous ses souvenirs et chemins qui les relient, et comment les reproduire physiquement à l'image.

Le film est un mélange de plusieurs genres. Comment le définiriez-vous ?
On a essayé d'éviter autant que possible la science-fiction. Le film utilise un concept pour illustrer une relation, pour en offrir une perspective différente. Je ne pense pas que ce soit un film de genre. On verra bien dans quel rayon il sera catalogué.

Comment avez-vous réuni un tel casting ?
Tous les acteurs étaient assez fans du scénario de Charlie. Leur principale motivation provenait des nombreux détails fournis sur les personnages.

Etiez-vous déjà fan de Jim Carrey ?
J'aime beaucoup Dumb and Dumber. Je trouve que Jim a un côté outsider auquel je m'identifie. J'ai été le voir sur le tournage de Bruce tout puissant et il avait une scène – coupée – où il devait descendre un escalier et remonter à toute vitesse sans que la caméra soit arrêtée puis redescendre avec un changement de lumière. Lorsqu'il a remonté l'escalier, il n'était plus dans le personnage, il était lui-même et à ce moment précis, je l'ai trouvé attachant. Je me suis donc dit qu'il le deviendrait encore plus dans mon film s'il oubliait son rôle. Kate, que je trouve explosive, l'a vraiment poussé dans ses retranchements et il a dû composer par rapport à elle. Elle se lasse des films d'époque et je trouve que sa joie de toucher un nouvel espace temps est palpable à l'écran.

Pourquoi avoir choisi de placer les crédits d'ouverture aussi tardivement dans le film ?
On voulait une approche organique au lieu de recourir à des inscriptions indiquant « 3 jours plus tôt ». Donc nous avons décidé de les placer ici pour faire une coupure nette. Ce n'est pas un effet de style mais simplement pour indiquer que l'espace temps avait changé.

D'où vient l'idée de reprendre un standard américain, « Everybody's got to learn sometime » ?
J'avais cette chanson en tête depuis le début des années 1980. Lorsque l'on était en train de préparer la musique du film avec Jon Brion, le compositeur, il venait deux mois plus tôt d'en enregistrer une nouvelle version. Beck nous est venu à l'esprit pour l'interpréter mais on n'avait pas l'autorisation de la production. J'ai un peu triché en demandant à Beck de l'enregistrer en lui disant qu'on avait l'autorisation que l'on a finalement obtenue plus tard. Cette chanson est pour moi l'archétype de la chanson romantique toute simple, associée à une personne que l'on a aimée, sans chercher à intellectualiser.

Avez-vous la sensation de faire parti d'une nouvelle génération de cinéastes aux côtés de Spike Jonze, Roman Coppola ou Wes Anderson ?
Je vais peut-être paraître individualiste, mais je répondrais que non. Le premier film de Spike a eu plus de succès que le mien et les deux ayant été comparés, je n'avais pas envie de faire parti d'une famille dont je serais le petit dernier. Quand on voit notre milieu de l'extérieur, on peut s'imaginer que le terme famille est très approprié. Faux ! Cela ne m'empêche pas de parler régulièrement à Spike...

Vous apportez beaucoup d'idées originales. N'avez-vous pas peur d'être copié ?
J'avais participé à l'écriture d'un script mettant en scène quelqu'un capable d'arrêter le temps. Il y aurait eu un effet « Matrix » mais pas du tout avec la même approche très rigide dictée par des règles de jeux vidéo auxquelles je n'adhère pas. Hélas, le réaliser aujourd'hui a perdu tout intérêt. Si les gens reprennent quelque chose qui a déjà été officiellement montré, c'est leur problème. D'une façon plus générale, je suis attiré par tout ce qui est du domaine du renouvellement.

Quelles sont vos influences cinématographiques ?
Elles vont de Chaplin à Jean Vigo en passant par Alain Resnais ou David Lynch tout en essayant de garder mon identité et en évitant de recopier des images qui existent déjà.

Vous sentez-vous proche de l'univers de Tim Burton ?
Je me sens assez proche dans leur démarche, moins sur le plan formel, de gens comme lui ou Peter Jackson qui ont débuté respectivement dans l'animation et les effets spéciaux, en bricolant leurs films.

Seriez-vous prêt à mettre en scène une grosse production à Hollywood ?
Je ne suis pas contre l'idée de réaliser un blockbuster un peu décalé avec des personnages intéressants.

Une adaptation de comic-book ?
Je ne suis fan que de Gaston Lagaffe, Spirou ou bien Rahan que je ferais si je pouvais avoir Patrick Juvé (rires). Je ne suis vraiment pas dans le trip super héros à cause du côté surhomme qui ne me touche pas du tout. Je suis plus anti-héros. Comme pour les jeux vidéo, les jeux de rôles ou bien les films de vampires, il y a de nombreuses règles à apprendre et je n'en ai pas le courage.

Et un long-métrage d'animation, car vous avez fait énormément de clips d'animation ?
Pourquoi pas si l'histoire me plait, mais je prends de plus en plus de plaisir à travailler avec les acteurs pour ce qu'ils apportent au moment du tournage en tirant les personnages dans une autre réalité qui n'est plus forcément celle du scénario. Il y a un côté claustrophobique qui pourrait me gêner dans l'animation.

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