Le mal-aimé : Strange Days, le grand film de SF cyberpunk imaginé par James Cameron

Geoffrey Crété | 24 juin 2017
Geoffrey Crété | 24 juin 2017

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

 

    

"Ambitieux mais finalement décevant (San Francisco Examiner)

"Tout semble affreusement monotone et démodé" (Globe and Mail)

"Les éléments dramatiques et thématiques ne sont pas aussi exploités que la pyrotechnie et la caméra"(Los Angeles Times)

"Bigelow est si intéressése par les sensations du high-tech, et si hypnotisée par la violence qu'elle cherche à condamner, que cette fable sur la fin du monde semble boîteuse et tiède" (San Francisco Chronicle)

  

 

 

LE RESUME EXPRESS

J-2 avant l'an 2000 dans un Los Angeles au bord de la guerre civile. Lenny Nero est accro au SQUID, un appareil illégal qui permet d'enregistrer des images à travers ses yeux pour ensuite les diffuser et les ressentir. Obsédé par son ex Faith, il se saoule dans leurs vieux souvenirs.

En possession d'une vidéo où deux policiers sont filmés en train de tueur Jeriko One, un célèbre rappeur devenu le symbole du peuple en colère, il se met en tête qu'il doit sauver Faith, désormais en couple avec un producteur de musique mafieux nommé Philo. Il tente de la secourir avec l'aide de Mace, chauffeuse de limousine amoureuse de lui.

En réalité, son vrai ennemi est son ami Max, amant de Faith, qui tue Philo (qui voulait tuer Faith), avant d'essayer de tuer Lenny (qui le tue en fait). En parallèle, Mace a des préoccupations plus profondes : elle veut que la vérité éclate au sujet des policiers, qui la pourchassent en plein réveillon de l'an 2000. Elle est sauvée in extremis, ils meurent sous les yeux du public, Lenny l'embrasse, et le nouveau millénaire commence.

FIN

Photo Ralph Fiennes, Angela Bassett

Ralph Fiennes et Angela Bassett : qui est la belle, qui est la bête ?  

 

LES COULISSES

En 1995, Kathryn Bigelow est loin de son Oscar historique pour la réalisation de Démineurs en 2010. Elle s'est néanmoins imposée avec le film de vampire Aux frontières de l'aube, le thriller Blue Steel avec Jamie Lee Curtis et Point Break, succès phénoménal en 1991. Impossible de ne pas mentionner son mariage avec James Cameron, de 1989 à 1991 : l'idée de Strange Days vient de lui.

Il imagine cette histoire à la fin des années 80, entre les succès d'Aliens, le retour et Abyss. Dans une longue interview avec Artforum, Bigelow expliquait : « Jim Cameron travaillait sur cette idée depuis neuf ou dix ans. Il me l'a présentée il y a quatre ans, et j'ai trouvé que c'était formidable. Ces deux personnages au seuil du nouveau millénaire, avec un homme qui pousse une femme qui l'aime à l'aider pour sauver la femme que lui aime, c'est une superbe matrice émotionnelle. Et puis, au cours de nos échanges, on a développé l'aspect politique, cette société particulière. Le côté brutal et sombre était ce à quoi j'aspirais ; ironiquement, Jim tendait plus vers le côté romantique, alors que moi j'avais vers le plus noir. Jim a écrit un traitement à partir de nos discussions, et Jay Cocks en a tiré un scénario ». Satisfait, James Cameron repassera uniquement sur quelques dialogues.

L'affaire Rodney King donne une dimension toute particulière au scénario : la passage à tabac de l'Afro-Américain, frappé par des policiers de Los Angeles filmés à leur insu, a déclenché des émeutes sans précédent lorsqu'ils ont été acquittés en 1992. Le personnage de Jeriko One est clairement inspiré par lui. Kathryn Bigelow a participé au nettoyage du centre ville après les événements, et sera profondément marquée par cette vision quasi-apocalyptique.

Interviewée en 1995 par The Christian Science Minitor, Bigelow était claire : « Je pense qu'il est grand temps que les studios fassent des films qui disent quelque chose. Je sais que c'est perturbant, provocateur, mais ça parle de quelque chose au moins. Et ça, c'est un pas vers l'avant. » Le procès d'O.J. Simpson, qui débute en 1995, est un nouvel écho dans la réalité.

 

Photo James Cameron, Kathryn Bigelow

Kathryn Bigelow et James Cameron sur le tournage de Strange Days

 

Andy Garcia a d'abord été évoqué pour le premier rôle, avec Bono, le leader de U2, pour incarner Philo. Bigelow décidera finalement de caster Ralph Fiennes après l'avoir vu dans La Liste de Schindler, presque contre l'avis de Cameron qui imaginait un acteur plus décalé. Il sera en revanche le premier à suggérer Angela Bassett.

Strange Days sera tourné quasi intégralement de nuit à Los Angeles (77 jours sur les 88 jours du tournage). La grande scène finale de la fête de l'an 2000 a attiré 10 000 personnes, réunies comme pour une vraie soirée, avec un droit d'entrée et des musiciens comme Aphex Twin. Un moment qui n'avait plus rien de cinématographique puisque cinq personnes ont été hospistalisées pour des overdoses d'ecstasy.

Parce qu'aucune caméra existante ne permettait de filmer les scènes subjectives du SQUID, Lightstorm Entertainment (la société co-fondée par James Cameron à l'époque de Terminator 2) a passé une année à en développer et fabriquer une. Omniprésent en coulisses, Cameron participera au montage sans être crédité, notamment sur les scènes d'action.

 

Photo Kathryn Bigelow

Kathryn Bigelow, première femme à recevoir l'Oscar de la meilleure réalisation pour Démineurs

 

LE BOX-OFFICE

Echec dramatique : 42 millions de budget et moins de 10 millions engrangés en salles. Sorti en février 1996 en France, Strange Days n'a attiré que 160 000 spectateurs.

Le marketing a en grande partie été accusé d'avoir été incapable de vendre le film. Strange Days a par ailleurs été vite rangé aux côtés d'autres flops retentissants d'octobre 1995 : Jade de William Friedkin (50 millions de budget et à peine 10 de recettes), et Les Amants du Nouveau monde de Roland Joffé, avec Demi Moore (46 millions de budget et une dizaine de recettes).

Kathryn Bigelow mettra quelques années à s'en remettre. Elle réalisera Le Poids de l'eau en 2000, avec Sean Penn et Elizabeth Hurley : un autre flop dramatique. Puis K-19 : le piège des profondeurs avec Harrison Ford en 2002. Nouveau flop. Elle s'éloignera quelques années avant de revenir en 2009 avec Démineurs. Le reste appartient à l'Histoire : succès monstre et Oscar historique du meilleur réalisateur décerné pour la première fois à une femme, suivi du triomphe avec Zero Dark Thirty en 2012.

Signe précurseur peut-être : Kathryn Bigelow a été la première femme à recevoir le trophée de la meilleure réalisatrice aux Saturn Awards, pour Strange Days.

 

Photo Ralph Fiennes

Gueule de bois au box-office pour Strange Days

 

LE MEILLEUR

Logique que Kathryn Bigelow ait fini par consacrer un film entier aux émeutes (Detroit, attendu le 11 octobre prochain) : dans Stranger Days, il y a une évidente fascination pour le chaos urbain, pour l'énergie de la masse humaine et la violence des luttes sociales. Visionnaire est un mot galvaudé, certainement plaqué sur trop de cinéastes comme une étiquette marketing, mais la réalisatrice le mérite avec ce film de science-fiction cyperpunk qui résonne encore terriblement plus de deux décennies après sa sortie.

S'il fallait mesurer la valeur d'une œuvre de science-fiction à sa portée, Strange Days serait par principe un grand film : son portrait d'une Amérique gangrénée par le racisme, qui bouillonne et menace d'exploser, avec un affrontement brutal entre les forces de l'ordre et la population noire, a une triste résonance en 2017. Sans compter le traitement de la réalité virtuelle, avec des casques et des dérives qui semblent à peine farfelues aujourd'hui.

L'ambiance apocalyptique de Strange Days a clairement inspiré de nombreux cinéastes, de James Cameron qui lancera la série Dark Angel cinq ans après à Richard Kelly dont le Southland Tales ressemble à une version pop. D'une intrigue policière classique, la réalisatrice tire une fable électrique, qui doit plus à son décor fascinant (les travellings sur les trottoirs enfumés où la population crève de faim et de désespoir) qu'à ses twists (les motivations de Max).

 

Photo Juliette Lewis, Michael Wincott

Juliette Lewis et Michael Wincott 

 

Strange Days est également intéressant dans sa manière d'écrire et opposer les personnages. D'un côté, il y a un Ralph Fiennes forgé dans le blanc marbre hollywoodien, avec sa belle gueule et ses yeux bleux, obsédé par une romance un brin ridicule avec un cliché insupportable (Juliette Lewis). De l'autre, il y a Angela Bassett : propulsée par Malcolm X de Spike Lee et une nomination à l'Oscar pour Tina, l'actrice incarne toute la brutalité, la fougue et la colère étouffée des Afro-Américains, avec un physique et une présence moins polies que celle de la "fille" typique du cinéma hollywoodien. Il y aura même deux climax, chacun des héros ayant son moment de gloire : Lenny sur le balcon, dans un combat classique, et Mace dans la rue, face aux policiers. Que cet affrontement ferme réellement le récit avec une forte charge émotionnelle, montre bien où se situe le cœur de l'histoire.

Ainsi, ce n'est certainement pas innocent si c'est Mace qui porte le discours politique du film, face à un Lenny égocentrique aveuglé par ses passions. Strange Days raconte plus ainsi qu'avec ses scènes de poursuites, bien ficelées mais plus classiques. Que Kathryn Bigelow ait été plus attachée à l'aspect politique et urbain du film, avec un James Cameron porté sur la romance, a là encore un sens particulier. L'histoire entre Mace et Lenny n'est toutefois pas une faiblesse, au contraire : le moment où elle lui reproche de perdre la raison à cause de son amour Faith, alors que c'est précisément ce qu'elle fait pour lui en mettant sa vie et son travail en danger, est l'un des plus beaux moments du film.

Ralph Fiennes et Angela Bassett forment ainsi un couple étonnant et insolite, particulièrement touchant parce qu'il ne rentre pas dans les cases habituelles. Strange Days est à leur image : un film fort et féroce, habité par une énergie étourdissante, qui déborde d'idées de mise en scène et souffre au pire de ce bouillonnement.

 

Photo Ralph Fiennes

Un couple atypique dans l'Amérique de 1995

 

LE PIRE

Lorsque Kathryn Bigelow s'égare en filmant longuement Juliette Lewis chanter sur scène comme dans une mauvaise scène du Bronze de Buffy contre les vampires, Strange Days perd clairement sa force.

Malgré une mise en scène et une direction artistique souvent très excitantes, le film manque parfois de précision dans la chorégraphie de l'action, le découpage et le montage. Strange Days souffre régulièrement de maladresses, comme lorsqu'un lourd flashback tombe lourdement pour expliciter les sentiments de Mace pour Lenny. Quelques ficelles trop hollywoodiennes, quelques dialogues trop explicatifs (notamment avec Angela Bassett) et quelques motifs trop attendus viennent ainsi briser le charme pourtant très spécial du film. Comme si Kathryn Bigelow avait perdu quelques petites batailles lors du montage, et laissé quelques moments lui échapper, quitte à apparaître hors sujet.

De la même manière, l'intrigue purement thriller se révèle finalement un brin poussive, à la fois trop tordue et trop simplette pour être à la hauteur des enjeux autour de Faith. Si Strange Days s'article assez brillamment autour de ses deux héros pour composer une mélodie amoureuse et politique apocalyptique, il souffre aussi de cette double direction. Le film aurait probablement gagné à perdre quelques minutes sur ses 2h25, pour évacuer quelques parenthèses musicales notamment.

 

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

Photo Angela Bassett

 

commentaires

Nikita
17/10/2018 à 08:19

"les caméras suggestives n existaient pas", et les scènes dans Point break elles viennent d ou ? ???? ???? ????

panda64
21/07/2018 à 04:31

je suis nostalgique,j'ai adoré ce film et surpris qu'il y a eu si peu d'entrée en salle.

corleone
26/06/2017 à 13:15

Oupss en parlant de scenario je voulais plutôt dire l'histoire(j'ai aussi tendance à confondre). Pour être précis, l'histoire est mal racontée et le scénario mal développé . De se que je m'en souvienne, y'a plein de scènes inutiles et invraisembles dans ce film. Cameron est un bon directeur d'acteurs(le jeu émouvant de Schwarzenegger dans T2 c'est lui) et aurait amené toute la tension émotionnelle nécessaire à pimenter un petit peu le film. Mais non. Au lieu de ça Bigelow passe son temps à filmer de longs plans inutiles et ne parvient pas à canaliser ses acteurs qui semblent tous sous ecstasy.

Fido
26/06/2017 à 10:47

@corleone

Sachant que Cameron était apparemment plus intéressé par la romance que le reste (càd le climat apocalyptique et politique, le plus intéressant je trouve), et que Bigelow est plus que capable de filmer comme elle l'a prouvé avant et après, et que Cameron lui même a validé le scénario, une partie du casting et monté quelques séquences : un peu facile de déclarer que Cameron aurait fait un grand film et que Bigelow l'a raté.
Et y'a une marge entre un film bancal, pas révolutionnaire, et une "bouse". D'un côté c'est pas une histoire révolutionnaire, de l'autre Cameron aurait du mettre en scène ce scénario magnifique ? Pas très clair et précis.
Bigelow a bien bossé pendant un an avec Cameron et sa boîte pour mettre au point une caméra nouvelle afin de filmer les vidéos subjectives. Rien que techniquement y'a un truc unique et neuf. Un peu l'impression que l'étiquette et la popularité de Cameron jouent trop là

corleone
26/06/2017 à 08:14

Les avis semblent être unanimes sur cette bouse. Mais je maintiens que le sens du rythme et de cohérence fonds et forme manquent cruellement à ce film. Quand je vois certains crier au chef d'oeuvre, je me demande ce que Bigelow propose d'inventif ou de révolutionnaire pour que le film soit qualifié comme tel. C'est un vulgaire film d'anticipation certes assez visionnaire(le Cameron prévoyant donc déjà la realité virtuelle) mais très très mal racontée avec des acteurs prestigieux mais qui semblent souvent en roue libre pour le pire. Cameron aurait dû mettre lui même mettre ce magnifique scénario en scène.

Zardoz
25/06/2017 à 23:23

@Colonet Stuart

Tu serais pas le dindon de la farce ?

C'est quand même écrit en intro que mal aimé = échec en salles et/ou critique. J'imagine que t'as pas lu ça, et encore moins le paragraphe sur le box-office de Strange Days, qui a été un flop énorme à sa sortie en salles. En plus d'une revue de presse moyenne. Donc mal aimé par le public et la critique en 95.

Quand on est même pas motivé pour lire plus que le titre pour en plus venir se la jouer expert et faire sa crise, franchement...!

La connerie des gens dans les commentaires sérieux
Faut un peu voir plus loin que le bout de son nez, on a beau être plein à aimer ce film, il a failli foutre en l'air la carrière de Bigelow, qui l'a elle même expliqué après. Et juste merde, faut lire un article avant de venir faire chier le monde pour pousser sa gueulantE. Si encore c'était pour parler du fond, du film, d'une scène...

Colonet Stuart
25/06/2017 à 22:26

Le mal aimé?????
Vous êtes sérieux là?
Ce film est juste énorme et reste aujourd'hui encore une film culte et de référence!
Ahhh vous êtes marrant à Ecran Large....

Wut
25/06/2017 à 19:50

@maiik

PS : Je viens de réaliser que le titre même de l'article parle d'un "grand film" pour info......... (soupir)

Wut
25/06/2017 à 19:48

@maiik

(fausse manip)
Mais t'as lu l'article ou t'as bloqué sur ta Juliette Lewis ?
Parce que c'est ECRIT DANS L'ARTICLE QUE C'EST UN SUPER FILM. C'est longuement expliqué. Je vois pas comment ça peut être plus clair.

Donc avant de dire qu'ils ont pas compris le film parce que c'est un super film majeur pour toi : juste, lis l'article. Si le seul point de désaccord que vous avez c'est que vous kiffez Juliette Lewis dans son clip moite, c'est un détail, puisqu'on est à peu près tous d'accord sur les qualités.

Avoir un article entier pour dire que ce film est excellent et méritait mieux que son bide en salles, pour avoir au final quelqu'un vient se lamenter "vous avez rien compris ce film est super"... L'hallu.

Wut
25/06/2017 à 19:43

@maiik

Mais t'a

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