Pas si nul que ça : Southland Tales, le carnage absolu

Geoffrey Crété | 15 octobre 2013
Geoffrey Crété | 15 octobre 2013

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. Nouvelle escale en terrain miné avec le tristement célèbre Southland Tales, deuxième film de Richard Kelly peuplé de stars pour ados, de désespoir bling bling et de Moby. 

 

 

APOCALYPSE NOW

Cannes, 2006. Sale temps pour les Américains. Le blockbuster Da Vinci Code, présenté en ouverture, est haï à l'unanimité. Une semaine plus tard, c'est Sofia Coppola qui est huée en Marie-Antoinette new wave. Au milieu de ce duel de monstres, le nain démesuré : Southland Tales, curiosité pop, trip orwellien et fiasco en or, brûlé sur le bucher du cinéma d'auteur, sacrifié sur l'autel des critiques intello, puis condamné à une vie de bâtard. Mais aussi promis à une renaissance sous forme de film culte hors-normes, grâce à une base de cinéphiles scrupuleux, avides de films maudits et malformés, beaux dans leurs idées et splendides dans leurs ratés.

 

 

Malgré sa success story fantasmée, Richard Kelly, 30 ans à peine, a survécu à un autre passage à tabac lorsqu'il est abattu par la horde cannoise. En 2001, Donnie Darko, première œuvre grandiose, est accueillie par un silence de plomb au festival de Sundance, puis achetée par un distributeur après des mois d'incertitude. En salles, c'est un échec avec un million de dollars de recettes, six fois moins que le budget très modeste. En théorie, une fin de carrière assurée.

Mais un an après, Franck le lapin est réanimé en DVD pour devenir un objet de culte au cœur de séances de minuit convoitées. Trois ans après, le film se paye le rare privilège d'une ressortie en director's cut sur les deux côtes américaines. Hier ombre parmi d'autres anonymes de Sundance, le môme cinéphile - il parle beaucoup de (son) cinéma sur Twitter - est porté aux nues par la critique et le public. Mais la nouvelle figure de proue du ciné indé prépare sa chute de la plus belle des manières.

  

 

TEMPTATION WAITS

Etats-Unis, nouveau millénaire. Cinq ans après les attentats du World Trade Center, le Texas est frappé par deux bombes nucléaires qui illuminent la fête nationale. Le début d'une interminable Troisième Guerre mondiale contre un Moyen-Orient sans visage, tandis que l'Amérique est bouclée à double tour par un gouvernement pétrifié, qui ferme les frontières entre les états et réinvente le patriotisme. Gonflé à bloc, le parti républicain enfante USIDent : un Big Brother 2.0 qui a un contrôle absolu sur les moyens de communications, les rues, les citoyens, les esprits.

En 2008, alors que la Californie menace de céder, une cellule néo-marxiste underground monte un coup d'état pour truquer les élections et révéler la véritable nature d'un gouverneur fasciste. En coulisse, la révolution se prépare mais sur la place publique, la Cité des Anges désormais déchus accueille en fanfare une sombre mafia allemande, qui a miraculeusement résolu une inévitable crise d'énergie grâce au Fluid Karma, une solution alternative qui tire sa force des entrailles de la planète, laquelle provoque en retour un disfonctionnement dans le tissu du temps et de l'espace.  

 

 

Au milieu de ce cul-de-sac socio-politico-culturel, deux hommes : Boxer Santoros, une star hollywoodienne, beau-fils du gouverneur républicain, disparu dans le désert et réapparu dans les bras d'une star du porno, avec laquelle il prépare un film de science-fiction apocalyptique ; et Roland Taverner, amnésique, embarqué par les néo-marxistes dans une mission d'usurpation d'identité à la place de son frère jumeau, policier, pour provoquer un scandale médiatique. Sur le papier, Southland Tales est un pot-pourri démentiel, un casse-tête sans fin. A l'écran, c'est encore mieux : c'est le puits sans fin dans lequel tombe Alice, avec à l'atterrissage, la sensation tenace d'avoir vécu une expérience inclassable, à la fois belle et terrible.

Nourri à Kurt Vonnegut et la Bible, traumatisé par le 11 septembre et Britney Spears, fasciné par l'Apocalypse et le Saturday Night Live, Kelly dessine Southland Tales comme un film-monstre, une œuvre-fleuve, un ultime édifice avant l'heure, « étrange hybride entre les sensibilités de Philip K. Dick et Andy Warhol » selon lui. Le voyage est d'une complexité affolante, à la fois imbuvable et excitante, susceptible de nourrir une somme impressionnante de théories et fantasmes.

L'existence d'un prequel sous forme de comics, écrits par Kelly et mis en image par Brett Weldele, n'est alors plus qu'une évidence pour cet objet cinématographique difforme, qui dégueule par tous les orifices artistiques. A la manière d'un Star Wars programmé, Southland Tales s'ouvre ainsi sur le quatrième chapitre et se termine sur le sixième, cœur dramatique d'une intrigue installée très en amont et censée reprendre vie en film d'animation dans les rêves les plus fous du cinéaste.

 

 

WAVE OF MUTILATION

Fous, car Southland Tales restera dans les annales comme un film médiocre, ayant décroché l'un des pires scores critiques de l'histoire du Festival de Cannes. Tombé de son piédestal d'auteur à suivre pour sombrer dans les cachots des espoirs ratés, Richard Kelly recolle les morceaux pour s'assurer une sortie en salles, armé d'une exposition explicative, d'une vingtaine de minutes en moins et d'un million de Sony pour finaliser les effets spéciaux.

La version cinéma est accueillie sans beaucoup plus de bonheur au Fantastic Fest seize mois plus tard, au Texas, puis décroche une sortie confidentielle aux Etats-Unis dans la foulée. Bilan : moins de 400 000 dollars de recettes pour environ 17 de budget. D'abord repoussée, la date de sortie française calée au 20 décembre 2006 est purement et simplement annulée. Il sortira finalement en DVD en mars 2008, près de deux ans après le fiasco cannois.

 

Richard Kelly sur le tournage, avec Bai Ling et Dwayne Johnson

 

Avec le recul, Sarah Michelle Gellar avoue que la sélection cannoise a été une fausse belle idée : « On a par la suite réalisé que le film se déroule à Los Angeles ; c'est une histoire sur cette ville, sur nous, et on pense vraiment qu'il aurait du être montré pour la première fois ici. Je pense que c'était le mauvais public. » Buffy a parlé.

Usine à chaos habitée par des produits de la culture américaine et alimentée par les vieux rêves de l'oncle Sam, Southland Tales n'a pas supporté d'entrer dans la cour des supposés grands, entre Ken Loach et Pedro Almodóvar. Pas plus que Kelly lui-même, qui avouera avec un demi-sourire : « Tout le monde est ton meilleur ami quand tu entres en compétition à Cannes, mais après, le film est grandement ridiculisé, et soudain le téléphone arrête de sonner ».

 

 

MEMORY GOSPEL 

Enfoui sous des années de vraies drouilles hollywoodiennes, Southland Tales décroche finalement sa place dans le cimetière des catastrophes industrielles à réévaluer. Le recul révèle sa véritable nature : celle d'un film colossal, gras, susceptible de griller quelques neurones à la première vision, mais aussi de bouleverser assez de matière grise pour se mesurer à Pulp Fiction et Shortcuts. Véritable réservoir nucléaire expérimental, ce conte de la crypte californienne rayonne par delà sa condition de film apocalyptique pour offrir un shoot ultime de cinéma, à coup d'interlude musical, parodie hollywoodienne, film de mafia, délire lynchien, prise de tête nietzschienne, Watergate 2.0, pamphlet new age et trip ésotérique. Richard Kelly est un sale gosse du cinéma américain, moins discipliné qu'ébloui par sa propre magie, et ce bric-à-brac impoli, déversé à l'écran comme une crise de boulimie filmique, ne s'encombre pas de finesse ou d'explications.

Mais c'est aussi dans cette maladresse que le film puise sa force : celle d'une œuvre intraitable, bornée et absconse, profondément jouissive, naïve et grandiose. Moins évidente que Donnie Darko, la parade Southland Tales est ponctuée de fulgurances d'une beauté enivrante, qui contiennent à elles seules l'ADN de Richard Kelly : la rencontre entre Boxer et Taverner, enveloppée dans une brume aussi surréaliste que le 3 Steps de Moby ; le « I love you Jericho Cane » de Sarah Michelle Gellar sur Blackout de Muse, au milieu d'un décor absurde ; ou encore la chorégraphie finale sur Memory Gospel, paroxysme de beauté absurde, d'érotisme futuriste et d'irrésistible climax. Southland Tales est un objet pop dans toute sa splendeur, une bête féroce, un opéra transgénique incontrôlable, voire incontrôlé.

 

 

Ce n'est un simple hasard si l'iconoclaste Starla Von Luft ressemble à une version pop de Cherita Chen, l'adolescente asiatique moquée par les camarades de Donnie : une furieuse mélancolie plane sur les héros de Southland Tales, coincés entre tendresse et grotesque au cours d'une aventure sidérante qui, finalement, les intéresse moins que leur nombril - c'est pour ça que la raison compte moins la démonstration dans Southland Tales. Ce pont inconscient entre les deux films de Kelly confirme que le cinéaste, même paumé dans une dystopie étourdissante, pose un même regard plein d'empathie et d'amertume sur ses héros shootés au fameux american dream.

C'est aussi là qu'il étonne, lorsqu'il révèle pour la première fois The Rock en Dwayne Johnson, et appose sur sa musculature irréelle une empreinte de bambin. Ou lorsqu'il retire son masque de comique scato à Seann William Scott pour l'une de ses plus belles performances. Sans oublier Sarah Michelle Gellar, réinventée en fabuleuse pouffe MTV dopée à son propre soda. Justin TimberlakeMandy MooreBai LingAmy PoehlerMiranda RichardsonKevin SmithChristophe Lambert et même Rebekah Del Rio, rescapée du Silencio Club de Lynch pour une réécriture tétanisante de l'hymne américain, comblent tous les horizons de ce cauchemar bling bling qui monte des passerelles avec tout un pan de la culture. 

 

 

« THIS IS HOW THE WORLD ENDS »

Southland Tales porte en lui toute la tragédie de Richard Kelly, réalisateur adulé, malmené, moqué, oublié avant l'heure. A l'époque où Donnie Darko a explosé, le réalisateur était attaché à une demi-douzaine de projets - le film de super-héros Into the Great Wide Open avec Kate Hudson, la comédie horrifique Bessie sur une vache transgénique, une adaptation du Berceau du chat de Kurt Vonnegut ou encore House at the End of the Street en collaboration avec Jonathan Mostow et Knowing avec Nicolas Cage, lesquels se feront sans lui des années après. Hormis un crédit de scénariste sur le Domino de Tony Scott lui aussi passé inaperçu, Kelly a vu tous ses espoirs s'écrouler après le bide retentissant de Southland Tales.

 

The Box

 

 

Pas farouche, il est revenu en 2009 avec The Box, sublime fable de SF avec Cameron Diaz. Là encore, impossible pour lui de contenir ses obsessions : d'une très courte nouvelle de Richard Matheson, digne d'un Conte de la crypte, il tire une œuvre majestueuse, reflet de sa propre enfance. Le film coûte 30 millions, en rapporte à peine plus au box-office mondial, et confirme sa place controversée dans le cinéma de genre - de plus en plus méprisé par une partie, fermement défendu par l'autre. Depuis, il a vu s'écrouler deux autres projets : Corpus Christi, avec Edgar Ramirez en vétéran irakien par un syndrome post-traumatique, et Amicus, un thriller avec Nicolas Cage inspiré d'une histoire vraie farfelue.

 

Richard Kelly

 

Terre-à-terre après la déculottée relative de Donnie Darko, Kelly expliquait : « En fin de compte, on ne peut pas battre le studio. Peut-être que Spielberg peut parce que le studio est à lui. Ils sont la banque, alors il faut trouver un moyen de faire avec. » Après The Box, il reconnaissait une autre de ses limites : « J'ai constamment ces voix, mon manager, mon agent, mon producteur associé, pour être sûr que les gens peuvent suivre. Cameron Diaz me recadrait en me disant : ‘Richard, maintenant tu dois te concentrer là-dessus, tu dois expliquer ça parce que la logique ne fonctionne pas' ». Sean McKittrick, son bras droit chez Darko Entertainement, résume parfaitement la chose: « La plus grande force de Richard est son imagination, et parfois c'est son plus grand obstacle ». Ne reste plus qu'à attendre le jour où l'homme se sera définitivement vaincu pour embrasser sa condition de génie.

 

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

 

commentaires

McReady
30/03/2017 à 14:02

Les gens qui viennent qualifier ceux qui aiment ce film de débiles, d'intello à la con, ou je ne sais quoi : vous avez été vexé ou énervé par quelque chose pour vous sentir obligé de sortir tant d'agressivité et mépris ? C'est grave les gens qui ont des avis différents ? C'est forcément que quelqu'un doit avoir tort et que donc, ce ne sera pas vous ? Moi qui pensais que la diversité des avis, la curiosité et une certaine camaraderie étaient la base de la cinéphilie, surtout sur un site comme ça...

pepe
16/08/2016 à 21:42

Donnie Darko : OUi !
The Box : oui
SL : non je suis désolé, c'est comme Tree of Life, ou alors jai pas encore l'ego des branleurs intello ...

Jiko
15/08/2016 à 20:30

Film exeptionnel
Visuellement époustouflant, musicalement éblouissant
Il fait réfléchir et on s'ennuie pas un instant

Benzek
16/04/2016 à 15:14

Ah ouai ouai ouai Strange Days !
Southland film malade et de malade, il en faut et je préfère 100 fois être dérangé, ébranlé, ne pas aimer, être contrarié comme Splice que la merde qu'on nous balance h24 avec les gentils avengers ou walking dead.
À voir pour se faire son opinion.
Il faut du culot pour faire un film comme ça

Satanlateub
13/03/2016 à 09:23

Le plus grand film américain de ces 20 dernières années. Celui qui le critique ici en 4 ligne est une pauvre merde.
A égalité avec Strange Days de Kathryn Bigelow.

Gargamel
30/03/2015 à 20:08

@Ecran Barge
Quel bel animal tu fais, à penser que ton avis est plus précieux que les autres. C'est très mignon.
Bref, ce dialogue est fort intéressant mais désolé j'ai poney, bon vent

Ecran Barge
30/03/2015 à 17:08

@Gargamel : 4 lignes c'est le maximum qu'on puisse écrire sur ce film et c'est déjà un immense honneur qu'on lui fait. Alors la tartine d'EL pour défendre l'indéfendable ça va deux minutes...

sylvinception
30/03/2015 à 12:25

"Pas si nul que ça" ?????????????

On a pas du voir ("supporter" ??) le même nanar...
Kelly = grosse buse.

Gargamel
30/03/2015 à 11:27

Ils aiment et défendent longuement un point de vue (que je partage) pas trop commun dans un truc qui s'attarde sur les films mal-aimés ; toi t'arrives avec tes gros sabots pour crier au scandale parce que monsieur n'aime pas, lui, et l'explique en ... 4 lignes. Intéressant oui, quelqu'un a du fumer effectivement

Ecran Barge
30/03/2015 à 10:05

Je pense franchement que vous avez fumé de la moquette chez EL.

Depuis le départ, Richard -Kelly est un petit prétentieux "over rated" qui se demande à chacun de ses plans comme faire comme David Lynch. C'était gros comme un nez en plein milieu du visage dans Donnie Darko.

Avec Southand Tales, on a atteint le summum du mauvais : trop sérieux pour être un nanard, trop ridicule pour être un chef d'oeuvre. Ce film est tout simplement une des plus grandes supercheries de l'histoire du cinéma où il nous refait le coup de la faille "spatio-temporelle" pour expliquer son délire.

Ce type a quand même réussi à planter "The Box" dont le pitch de départ était magique. Et ça, il en faut du talent !

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