Le mal-aimé : Strange Days, ce classique cyberpunk et visionnaire, sur une Amérique en flamme

Geoffrey Crété | 7 juin 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Geoffrey Crété | 7 juin 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

 

Affiche officielle

    

"Ambitieux mais finalement décevant (San Francisco Examiner)

"Tout semble affreusement monotone et démodé" (Globe and Mail)

"Les éléments dramatiques et thématiques ne sont pas aussi exploités que la pyrotechnie et la caméra"(Los Angeles Times)

"Bigelow est si intéressése par les sensations du high-tech, et si hypnotisée par la violence qu'elle cherche à condamner, que cette fable sur la fin du monde semble boîteuse et tiède" (San Francisco Chronicle)

  

 

 

LE RESUME EXPRESS

J-2 avant l'an 2000 dans un Los Angeles au bord de la guerre civile. Lenny Nero est accro au SQUID, un appareil illégal qui permet d'enregistrer des images à travers ses yeux pour ensuite les diffuser et les ressentir. Obsédé par son ex Faith, il se saoule dans leurs vieux souvenirs.

En possession d'une vidéo où deux policiers sont filmés en train de tueur Jeriko One, un célèbre rappeur devenu le symbole du peuple en colère, il se met en tête qu'il doit sauver Faith, désormais en couple avec un producteur de musique mafieux nommé Philo. Il tente de la secourir avec l'aide de Mace, chauffeuse de limousine amoureuse de lui.

En réalité, son vrai ennemi est son ami Max, amant de Faith, qui tue Philo (qui voulait tuer Faith), avant d'essayer de tuer Lenny (qui le tue en fait). En parallèle, Mace a des préoccupations plus profondes : elle veut que la vérité éclate au sujet des policiers, qui la pourchassent en plein réveillon de l'an 2000. Elle est sauvée in extremis, ils meurent sous les yeux du public, Lenny l'embrasse, et le nouveau millénaire commence.

FIN

Photo Ralph Fiennes, Angela BassettRalph Fiennes et Angela Bassett : qui est la belle, qui est la bête ?  

 

LES COULISSES

En 1995, Kathryn Bigelow est loin de son Oscar historique pour la réalisation de Démineurs en 2010. Elle s'est néanmoins imposée avec le film de vampire Aux frontières de l'aube, le thriller Blue Steel avec Jamie Lee Curtis et Point Break, succès phénoménal en 1991. Impossible de ne pas mentionner son mariage avec James Cameron, de 1989 à 1991 : l'idée de Strange Days vient de lui.

Il imagine cette histoire à la fin des années 80, entre les succès d'Aliens, le retour et Abyss. Dans une longue interview avec Artforum, Bigelow expliquait : « Jim Cameron travaillait sur cette idée depuis neuf ou dix ans. Il me l'a présentée il y a quatre ans, et j'ai trouvé que c'était formidable. Ces deux personnages au seuil du nouveau millénaire, avec un homme qui pousse une femme qui l'aime à l'aider pour sauver la femme que lui aime, c'est une superbe matrice émotionnelle. Et puis, au cours de nos échanges, on a développé l'aspect politique, cette société particulière. Le côté brutal et sombre était ce à quoi j'aspirais ; ironiquement, Jim tendait plus vers le côté romantique, alors que moi j'avais vers le plus noir. Jim a écrit un traitement à partir de nos discussions, et Jay Cocks en a tiré un scénario ». Satisfait, James Cameron repassera uniquement sur quelques dialogues.

L'affaire Rodney King donne une dimension toute particulière au scénario, qui prenait forme que tout ça a eu lieu sous les yeux de l'équipe : la passage à tabac de l'Afro-Américain, frappé par des policiers de Los Angeles filmés à leur insu, a déclenché des émeutes sans précédent lorsqu'ils ont été acquittés en 1992. Le personnage de Jeriko One est clairement inspiré par lui. Kathryn Bigelow a participé au nettoyage du centre ville après les événements, et sera profondément marquée par cette vision quasi-apocalyptique.

Interviewée en 1995 par The Christian Science Minitor, Bigelow était claire : « Je pense qu'il est grand temps que les studios fassent des films qui disent quelque chose. Je sais que c'est perturbant, provocateur, mais ça parle de quelque chose au moins. Et ça, c'est un pas vers l'avant. » Le procès d'O.J. Simpson, qui débute en 1995, est un nouvel écho dans la réalité.

 

Photo James Cameron, Kathryn BigelowKathryn Bigelow et James Cameron sur le tournage de Strange Days

 

Andy Garcia a d'abord été évoqué pour le premier rôle, avec Bono, le leader de U2, pour incarner Philo. Bigelow décidera finalement de caster Ralph Fiennes après l'avoir vu dans La Liste de Schindler, presque contre l'avis de Cameron qui imaginait un acteur plus décalé. Il sera en revanche le premier à suggérer Angela Bassett.

Strange Days sera tourné quasi intégralement de nuit à Los Angeles (77 jours sur les 88 jours du tournage). La grande scène finale de la fête de l'an 2000 a attiré 10 000 personnes, réunies comme pour une vraie soirée, avec un droit d'entrée et des musiciens comme Aphex Twin. Un moment qui n'avait plus rien de cinématographique puisque cinq personnes ont été hospistalisées pour des overdoses d'ecstasy.

Parce qu'aucune caméra existante ne permettait de filmer les scènes subjectives du SQUID, Lightstorm Entertainment (la société co-fondée par James Cameron à l'époque de Terminator 2) a passé une année à en développer et fabriquer une. Omniprésent en coulisses, Cameron participera au montage sans être crédité, notamment sur les scènes d'action.

 

Photo Kathryn BigelowKathryn Bigelow, première femme à recevoir l'Oscar de la meilleure réalisation pour Démineurs

 

LE BOX-OFFICE

Echec dramatique : 42 millions de budget et moins de 10 millions engrangés en salles. Sorti en février 1996 en France, Strange Days n'a attiré que 160 000 spectateurs.

Le marketing a en grande partie été accusé d'avoir été incapable de vendre le film. Strange Days a par ailleurs été vite rangé aux côtés d'autres flops retentissants d'octobre 1995 : Jade de William Friedkin (50 millions de budget et à peine 10 de recettes), et Les Amants du Nouveau monde de Roland Joffé, avec Demi Moore (46 millions de budget et une dizaine de recettes).

Kathryn Bigelow mettra quelques années à s'en remettre. Elle réalisera Le Poids de l'eau en 2000, avec Sean Penn et Elizabeth Hurley : un autre flop dramatique. Puis K-19 : le piège des profondeurs avec Harrison Ford en 2002. Nouveau flop. Elle s'éloignera quelques années avant de revenir en 2009 avec Démineurs. Le reste appartient à l'Histoire : succès monstre et Oscar historique du meilleur réalisateur décerné pour la première fois à une femme, suivi du triomphe avec Zero Dark Thirty en 2012. Puis, d'un nouveau flop : Detroit en 2017.

Signe précurseur peut-être : Kathryn Bigelow a été la première femme à recevoir le trophée de la meilleure réalisatrice aux Saturn Awards, pour Strange Days.

 

Photo Ralph FiennesGueule de bois au box-office pour Strange Days

 

LE MEILLEUR

Logique que Kathryn Bigelow ait fini par consacrer un film entier aux émeutes (Detroit) : dans Strange Days, il y a une évidente fascination pour le chaos urbain, pour l'énergie de la masse humaine et la violence des luttes sociales. Visionnaire est un mot galvaudé, certainement plaqué sur trop de cinéastes comme une étiquette marketing, mais la réalisatrice le mérite avec ce film de science-fiction cyperpunk qui résonne encore terriblement plus de deux décennies après sa sortie.

S'il fallait mesurer la valeur d'une œuvre de science-fiction à sa portée, Strange Days serait par principe un grand film : son portrait d'une Amérique gangrénée par le racisme, qui bouillonne et menace d'exploser, avec un affrontement brutal entre les forces de l'ordre et la population noire, a une triste résonance en 2020. Sans compter le traitement de la réalité virtuelle, avec des casques et des dérives qui semblent à peine farfelues aujourd'hui.

L'ambiance apocalyptique de Strange Days a clairement inspiré de nombreux cinéastes, de James Cameron qui lancera la série Dark Angel cinq ans après à Richard Kelly dont le Southland Tales ressemble à une version pop. D'une intrigue policière classique, la réalisatrice tire une fable électrique, qui doit plus à son décor fascinant (les travellings sur les trottoirs enfumés où la population crève de faim et de désespoir) qu'à ses twists (les motivations de Max).

 

Photo Juliette Lewis, Michael WincottJuliette Lewis et Michael Wincott 

 

Strange Days est également intéressant dans sa manière d'écrire et opposer les personnages. D'un côté, il y a un Ralph Fiennes forgé dans le blanc marbre hollywoodien, avec sa belle gueule et ses yeux bleux, obsédé par une romance un brin ridicule avec un cliché insupportable (Juliette Lewis). De l'autre, il y a Angela Bassett : propulsée par Malcolm X de Spike Lee et une nomination à l'Oscar pour Tina, l'actrice incarne toute la brutalité, la fougue et la colère étouffée des Afro-Américains, avec un physique et une présence moins polies que celle de la "fille" typique du cinéma hollywoodien. Il y aura même deux climax, chacun des héros ayant son moment de gloire : Lenny sur le balcon, dans un combat classique, et Mace dans la rue, face aux policiers. Que cet affrontement ferme réellement le récit avec une forte charge émotionnelle, montre bien où se situe le cœur de l'histoire.

Ainsi, ce n'est certainement pas innocent si c'est Mace qui porte le discours politique du film, face à un Lenny égocentrique aveuglé par ses passions. Strange Days raconte plus ainsi qu'avec ses scènes de poursuites, bien ficelées mais plus classiques. Que Kathryn Bigelow ait été plus attachée à l'aspect politique et urbain du film, avec un James Cameron porté sur la romance, a là encore un sens particulier. L'histoire entre Mace et Lenny n'est toutefois pas une faiblesse, au contraire : le moment où elle lui reproche de perdre la raison à cause de son amour Faith, alors que c'est précisément ce qu'elle fait pour lui en mettant sa vie et son travail en danger, est l'un des plus beaux moments du film.

Ralph Fiennes et Angela Bassett forment ainsi un couple étonnant et insolite, particulièrement touchant parce qu'il ne rentre pas dans les cases habituelles. Strange Days est à leur image : un film fort et féroce, habité par une énergie étourdissante, qui déborde d'idées de mise en scène et souffre au pire de ce bouillonnement.

 

Photo Ralph FiennesUn couple atypique dans l'Amérique de 1995

 

LE PIRE

Lorsque Kathryn Bigelow s'égare en filmant longuement Juliette Lewis chanter sur scène comme dans une mauvaise scène du Bronze de Buffy contre les vampires, Strange Days perd clairement sa force.

Malgré une mise en scène et une direction artistique souvent très excitantes, le film manque parfois de précision dans la chorégraphie de l'action, le découpage et le montage. Strange Days souffre régulièrement de maladresses, comme lorsqu'un lourd flashback tombe lourdement pour expliciter les sentiments de Mace pour Lenny. Quelques ficelles trop hollywoodiennes, quelques dialogues trop explicatifs (notamment avec Angela Bassett) et quelques motifs trop attendus viennent ainsi briser le charme pourtant très spécial du film. Comme si Kathryn Bigelow avait perdu quelques petites batailles lors du montage, et laissé quelques moments lui échapper, quitte à apparaître hors sujet.

De la même manière, l'intrigue purement thriller se révèle finalement un brin poussive, à la fois trop tordue et trop simplette pour être à la hauteur des enjeux autour de Faith. Si Strange Days s'article assez brillamment autour de ses deux héros pour composer une mélodie amoureuse et politique apocalyptique, il souffre aussi de cette double direction. Le film aurait probablement gagné à perdre quelques minutes sur ses 2h25, pour évacuer quelques parenthèses musicales notamment.

 

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

Photo Angela Bassett

 

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commentaires
Tom’s
08/06/2020 à 21:06

Vu au ciné comme tous ce qui valait d’être vu sur Grand Ecran, le film était un peu décevant dans le sens ou l’on pensait que l’argument du film Serais mis en image et nous aurait abreuvé d’image numérique dégueu comme on savait si bien les faire dans les 90’( le cobaye , programmé pr tuer, johnnny mnemonic) et heuresement pas je pense des années aprs ca permet de le revoir, le perso joué par Angela Basset est géniale, la scène de la manif’ ect

RiffRaff
08/06/2020 à 08:52

@Tuk: Ça pourrait tout aussi bien être le contraire.
La thématique maritime de point break est tout de même assez éloignée des obsession sous-marines de Cameron, et les autres points concordants que tu cites sont arrivés en premier dans les œuvres de Bigelow.
D'autant qu'ils n'ont été que brièvement mariés(89-91), période pendant laquelle Cameron bossait sur T2 et Bigelow sortait Blue steel et Point Break, bref de là à dire qu'ils se sont à peine croisés il n'y a qu'un pas.

Tuk
07/06/2020 à 22:20

Avec cette réalisatrice, j'en arrive souvent à me demander si ce n'est pas son ex-mari qui lui fait en grosse partie ces films... Plusieurs exemples ;
- Le monde post-apocalypse de Strange Day ressemble beaucoup au monde de la série Dark Angel créé par Cameron
- Son cadrage ressemble aussi beaucoup au sien, je pense sutout à Point Break
- Point Break, justement un film qui se passe dans le milieu maritime comme aime en faire Cameron
- Un K. Reeves qui fait de surf en pleine nuit et qui hurle debout sur sa planche: "Je suis le roi du monde !"... Et ce, bien avant Titanic
Il y à énormément de petites choses comme cela... Sans vouloir créé la polémique, je m'interroge et quoiqu'il en soit, j'aime beaucoup le travail de Bigelow !
(Je pourrait m'attarder, mais clavier en panne et écrire au lavier visuel est assez pénible)

bof
07/06/2020 à 19:59

De lire autant d'amour sur ce film me fait chaud au cœur.

Grosse claque à l'époque, mais pas revu depuis longtemps.

Gregdevil
07/06/2020 à 17:22

Vu au ciné a sa sortie, j'avais été déçu mais j'étais djeuns. Faudrait que je le revois.

alulu
07/06/2020 à 17:17

Pas fan de Bigelow mais Détroit vaut son pesant de d'or.

Flash
07/06/2020 à 15:51

J'aime bien ce film, bon il n'est pas parfait, mais il y a Angela Basset et depuis Tina, je suis assez fan de cette artiste (même si depuis, elle n'a pas tournée grand chose de bien passionnant). Pour en revenir à Strange Days, j'en garde quand même un bon souvenir malgré un côté un peu bordélique.

Ben
07/06/2020 à 13:52

J'ai longtemps aimé ce film. Aujourd'hui je le trouve un peu mou, son casting est bof et il est vraiment trop long eu égard aux enjeux qui y son développés. Mais il fait parti de ma liste des meilleurs films de la décennie 90.

Kyle Reese
07/06/2020 à 13:23

Partagé je suis par ce film.
J’aime son coté visionnaire, la vr cyber punck, l’ambiance de chaos et d’insurrection vers une sorte de fin du monde civilisé impalpable, le côté rock fiévreux, le thriller classique avec twist (et une idée malsaine et bien vue du film Le Voyeur modernisé), l’utilisation de la caméra subjective dans l’action a un niveau inédit pour l’époque, le spleen du héro teinté de nostalgie romantique, certain moments de poésie (le pote paraplégique qui se revoit marcher) et un tas d’idées très intéressantes, le constat flagrant des violences policières racistes etc ...

Le côté un peu foutrax ne me gêne pas plus que cela, c est un peu flou comme l’était l’époque juste d’avant l’an 2000, souvenez vous de la peur du bug de l’an 2000, tout allez d’arrêter , les avions allaient se retrouver en panne en plein vol, Les pc allaient être freezé.

Ce qui me gêne c’est le rythme et le manque de clarté dans les enjeux.
Les intentions étaient bonnes, le film ambitieux, mais tout cela manque un peu de rigueur dans le montage. Une version plus courte pourrait peut être lui être bénéfique car en l’état je n’ai plus trop envie de le revoir car je risque de trouver le temps long.

Malgré tout j’en ai un bon souvenir.
Biglow s’est nettement amélioré avec Démineur et Zéro Dark, mais mes 2films préférés restent
Near Dark et Point Break 2 pépites. Toujours pas vu Détroit peut être parce qu’il ressemble par certain côté à Stranges Day. En tout cas j’admire cette femme réaliste d’action. Une pionnière dans le genre.

Bayhem
07/06/2020 à 12:31

@Geoffrey Crété

Très belle gueule ? Toi, t'as pas vu Voldemort ! ;-)
Ok, merci de l'explication, je comprends mieux !

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