Le mal-aimé : The Ice Storm, grand film oublié du réalisateur oscarisé de Brokeback Moutain

Créé : 6 mai 2017 - Geoffrey Crété
Affiche Ice Storm
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Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

    

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"Le meilleur film sur la famille de l'année. Juste, n'attendez pas un Disney" (Rolling Stone)

"Malgré ses nuances mordantes, le film est souvent satirite et fréquemment très drôle" (Roger Ebert)

"Le film vaut moins par sa mise en scène assez « fonctionnelle », surtout la première heure, que par sa construction et la qualité d'écriture de ses personnages" (Télérama)

"L’impression qu’Ang Lee ne pense pas grand-chose de tout cela, qu'il filme cette histoire comme il aurait filmé n’importe quelle autre" (Les Inrocks)

   


 

LE RESUME EXPRESS

Thanksgiving 1973, une petite ville du Connecticut où deux familles rivalisent de morosité : les Hoods et les Carver. Ben Hoods trompe sa femme Elena avec Janey Carver. Sa fille Wendy, 14 ans, s'éveille à la sexualité au contact des fils de Janey, Mikey et Sandy. Son fils Paul, 16 ans, rentre de son école pour les vacances.

Malheureuse, Elena reprend le vélo et comprend que son mari la trompe. Janey, elle, se lasse de Ben. Une vague de froid est annoncée pour la nuit, et une pluie torrentielle promet une tempête gelée.

Les Hoods décident de se rendre comme prévu à une soirée entre voisins, qui s'avère être une soirée échangiste chic. Janey décide de repartir avec un jeune homme, tandis qu'Elena repart avec le mari de Janey pour un petit coup misérable dans la voiture. 

De leur côté, les enfants s'occupent. Paul est allé chez Libbets, une camarade de classe dont il est amoureux : il essaie de se débarrasser d'un ami charmeur en lui donnant un somnifère, mais Libbets en prend un aussi. Wendy se déshabille dans un lit avec Sandy. Mikey, lui, s'aventure seul dehors pour s'amuser, mais meurt électrocuté à cause des dégâts de la tempête.

Ben retrouve son cadavre à son père. Il va à la gare chercher Paul, en compagnie d'Elena et Wendy. Il s'effronde en larmes dans la voiture, sous le regard de sa famille.

 

photo Kevin Kline, Joan Allen, Christina Ricci

 

LES COULISSES

The Ice Storm aurait dû être le premier film réellement occidental d'Ang Lee, mais il réalisera finalement Raison et sentiments avant en 1995. C'est son collaborateur James Schamus, producteur et co-scénariste de ses précédents films, qui lui apporte le livre éponyme de Rick Moody, publié en 1994.

Le cinéaste qui sera doublement oscarisé par la suite (Le Secret de Brokeback Mountain, L'Odyssée de Pi) est touché par deux moments à la fin de l'histoire : lorsque Ben découvre le corps de Mikey dans la glace, et la réunion des Hoods le lendemain matin. C'est avec ces images qu'il a la cerititude qu'un film est possible, pour lui. Ang Lee et James Schamus ont en partie adouci le livre, notamment pour les personnages de Ben et Elena. 

Présenté en compétition au Festival de Cannes 1997, Ice Storm sera couronné du Prix du meilleur scénario. Sigourney Weaver décrochera un BAFTA du meilleur second rôle féminin, ainsi qu'une nomination aux Golden Globes.

 

Photo Ang Lee

  Ang Lee et Sigourney Weaver sur le tournage d'Ice Storm

 

LE BOX-OFFICE

Echec. The Ice Storm a coûté 18 millions de dollars, mais n'en a amassé que 8 en salles. Sorti en France le 11 mars 1998, il a attiré moins de 60 000 spectateurs. 

Depuis, le film a gagné un statut prestigieux, entrant dans la noble collection Criterion, qui offre des éditions de classiques du cinéma, en 2013. Rick Moods, auteur du livre, a dans tous les cas été comblé par l'adaptation.

  

Photo Kevin Kline

 

LE MEILLEUR

Pour beaucoup, Ang Lee rime avec Raison et sentiments, Tigre & Dragon, le nauséabond Hulk ou encore double Oscar du meilleur réalisateur pour Le Secret de Brokeback Mountain et L'Odyssée de Pi. C'est oublier trop vite ses autres oeuvres, à commencer par The Ice Storm. Avec en toile de fond le trouble politique et social des années 70, l'adaptation du livre de Rick Moodes raconte les vies troublées et troublantes de deux familles a priori chic, emportées malgré elle dans un chaos digne de l'Amérique de Nixon.

Rarement un film aura si bien montré le goufre entre le monde des enfants et des adultes. Deux mondes qui évoluent en parallèle, deux bulles similaires et pourtant si déconnectées. De la difficulté à communiquer (la conversation sur la masturbation, ou sur les adolescents de certaines tribus qui vont dans la nature) aux secrets qui coexistent en silence, des névroses refoulées mais héréditaires à la mélancolie ordinaire, The Ice Storm filme l'entrechoc entre ces deux sphères fragiles.

A ce titre, la Wendy incarnée à la perfection par Christina Ricci est certainement l'un des plus beaux et troublants personnages d'enfant-adolescent : inquiétante, mystérieuse, brutale, insaisissable, elle est d'une profondeur et d'une étrangeté fascinantes. La manière dont elle prend dans ses bras Sandy et déclenche ses larmes à la fin, est puissante : alors même que ses parents restent impassables et incapables d'agir, c'est elle qui contre toute attente a un comportement sensé.

 

Photo Christina Ricci

 

The Ice Storm a mérité son Prix du meilleur scénario à Cannes en 1997. L'écriture est subtile, fine, dessinant par touches les personnages au détour de scènes a priori banales. La caractérisation fonctionne en miroir : Elena et Wendy volent de la même manière sans en avoir conscience, Ben et Mickey fouillent dans l'armoire à pharmacie des autres. Le film n'explique pas ce trouble manifeste qui touche les personnages, capables d'actions et réactions improbables, imprévisibles, absurdes.

La tempête est bien sûr une image du chaos qui habite ces êtres malheureux et contrariés, et la vague de gel cristallise ce mal-être profond qui les étouffe, les empêche d'aller au-delà de leur rôle (la mère, l'amante, le nerd). Une atmosphère presque apocalyptique à l'image des personnages, où même l'innocent Sandy est habité par cette envie de destruction.

 

Photo Sigourney Weaver, Kevin Kline

 

Ce jeu libertin des clés n'est pas un hasard : le sexe est central pour ces personnages quasi absents et mortifères, mais personne n'est capable de le gérer. Wendy bien sûr, qui expérimente de manière agressive et décomplexée, presque par provocation contre son monde, mais également les adultes. Il y a adultère, mais il y surtout un doute général sur la chair. Janey fuit Ben sans explication, Paul observe une Libbets tombée opportunément sur son entrejambe, Elena s'offre une escapade courte et sinistre sur une banquette. Echappatoire programmée d'une société respectable, le sexe n'est rien de plus qu'une désillusion, déception et énigme de plus.

Ang Lee filme cette sinistre valse avec une vraie délicatesse, aidé par la musique discrète mais envoûtante de Mychael Danna (qui retrouvera le réalisateur sur Chevauchée avec le diable et L'Odyssée de Pi, qui lui vaudra un Oscar). Sans oublier des acteurs excellents : Kevin KlineJoan Allen et Sigourney Weaver (dans l'un de ses trop rares rôles très sexués), et une petite armée de futures stars (Tobey Maguire, Christina Ricci, Elijah Wood et Katie Holmes).

 

Photo

 

LE PIRE

Certains ont reproché à The Ice Storm d'être un film moralisateur, qui punit ses personnages incapables d'être droits. Lecture un peu simpliste, qui relève plus d'une projection de ses propres valeurs que d'une engagement dans ce portrait désenchanté de la sacro-sainte famille. La fin tragique est moins une punition divine, censée ramener ces pauvres humains dans la réalité, qu'un coup du sort inexplicable mais tristement logique, qui prend place dans un univers déréglé, du plus intime au plus large.

Le parti pris d'Ang Lee est de ne jamais justifier, défendre ou sauver ses personnages, se plaçant comme un observateur intéressé de leurs tristes valses. Il y a l'étonnante volonté de plus filmer l'apparence et le silence, que la réalité derrière les masques ; d'où l'impression de survoler certains personnages, comme celui de Janey, qui demeurent des énigmes. L'approche est discrète mais forte, presque désagréable parfois, et sert finalement parfaitement le propos. Une distance qui pourra toutefois en rebuter certains, The Ice Storm n'offrant pas de résolution classique, de décryptage clair, préférant refermer l'histoire sur une note noire et désespérée, enrobée dans le même flou qui habite le film depuis le début.

  

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

Photo Sigourney Weaver

 

commentaires

postman 08/05/2017 à 11:36

Revu le Hulk y a pas longtemps : à part le montage, c'est juste insupportable...

Geoffrey Crété - Rédaction 07/05/2017 à 10:29

@Satan

Oui, vraiment : "nauséabond" car ce film reste globalement associé à beaucoup de colère/moquerie, dans le fond comme dans la forme, critique comme public.

Mais pour info, on revient dessus la semaine prochaine, justement. Parce qu'il y a aussi du bien dans ce film (même si encore une fois, dans la filmo de Lee, ça reste pour beaucoup comme un accident de parcours)

Satan 07/05/2017 à 10:21

Le nauséabond Hulk ? Vraiment ?

Kiddo 06/05/2017 à 17:18

Grand grand film..
Merci a Criterion pour l'avoir réhabilité, récemment en blu-ray également.

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