Le mal-aimé : L'Enfer du dimanche, le dernier grand film furieux d'Oliver Stone ?

Geoffrey Crété | 3 février 2021 - MAJ : 03/02/2021 20:52
Geoffrey Crété | 3 février 2021 - MAJ : 03/02/2021 20:52

Parce que le cinéma est soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

Place à L'Enfer du dimanche, film de footballers et de gladiateurs, avec Al Pacino, Cameron Diaz, Jamie Foxx, et LL Cool J. L'un des derniers grands films d'Oliver Stone... voire son dernier ?

 

Affiche française

 

"Aussi vide que pénible, dégonflé comme un vieux ballon" (Les Inrocks) 

"On ne saisit quasiment rien vu que Stone hache et pulvérise tout" (Télérama)

"Le film est trop long, brillant, bourré de métaphores" (Le Nouvel Observateur)

"L'Enfer du Dimanche apparaît comme un film démodé, incertain de lui-même et de ses enjeux, et Stone comme un cinéaste perdu dans une époque à laquelle il ne comprend pas grand-chose" (Les Cahiers du cinéma) 

 


 

LE RESUME EXPRESS

Rien de va plus pour l'équipe des Miami Sharks, qui a encaissé plusieurs défaites. Le torchon brûle entre leur légendaire coach Tony D'Amato et la propriétaire de l'équipe Christina Pagniacci, sa nièce ambitieuse et déterminée. Lorsque le quaterback star Cap Rooney et un autre joueur sont blessés en plein match, Tony lance Willie Beamen sur le terrain.

Inconnu, Beamen intrigue puis impressionne lorsqu'il permet aux Sharks de remporter un match. Sauf que c'est grâce à un jeu solo et sans suivre les règles. Alors qu'il devient une superstar, enregistre un clip ringard et vend des machins comme une rock star, l'équipe lui tourne le dos.

Tout le monde continue à s'énerver et hurler. Puis tout le monde commence à parler et à pardonner. Lors du grand match, Tony finit par ramener Beamen quand Cap est à nouveau blessé. Mais Beamen a compris la leçon après un beau discours, et arrête de jouer solo. Les Sharks gagnent.

Dans sa dernière conférence de presse, Tony annonce qu'il quitte les Sharks, sous le regard apaisé de Christina. Sauf que Tony annonce aussi qu'il va coacher une nouvelle équipe, ailleurs, et retrouvera donc Christina sur le terrain.

FIN

 

Photo Al Pacino"La vie est un sport de contact petit"

 

LES COULISSES

On est au milieu des années 90. Après l'échec cinglant de Nixon, et alors qu'il pensait à un biopic sur Martin Luther King, Oliver Stone cherche un projet moins politique et capable de réunir un grand public. Une pression du système et du public qui fait écho à un dialogue de Christina dans le film : "Les gens veulent des passes, des touchdowns, des gros scores. C'est ça le jeu aujourd'hui". Chose confirmée par James Woods, qui raconte que le cinéaste a décrit cette histoire comme "une super métaphore de moi qui vieillit comme réalisateur, et veut rester pertinent et à la pointe de l'innovation".

Le sujet du football américain l'intéresse depuis des années puisque vingt ans avant, il avait essayé de monter un projet avec Charles Bronson, The Linbacker. Derrière L'Enfer du dimanche, il y a plusieurs matériaux : le scénario Monday Night de l'ancien joueur Jamie Williams et le journaliste sportif Richard Weiner ; un autre intitulé On Any Given Sunday proposé par John Logan (Gladiator, Spectre) ; un troisième écrit par Daniel Pyne (Un Crime dans la tête, La Faille) ; et le livre You're Okay, It's Just a Bruise : A Doctor's Sideline Secrets de Robert Huizenga (qui a assisté le médecin de l'équipe des L.A. Raiders dans les années 80, et qui a donné le personnage de James Woods).

 

Photo Oliver Stone, Kevin CostnerStone et JFK

 

Stone expliquait à Entertainment Weekly : "J'étais vraiment intéressé par le sujet pour un film. Warner Bros. avait le bouquin de Robert Huizenga, et le scénario de John Logan, la très jolie histoire d'un coach loser. J'ai combiné les deux au dernier moment."

Oliver Stone voit dans ce sport une belle métaphore de Hollywood, de plus en plus bouffé par l'argent et le star system. Le parallèle ira encore plus loin puisque le cinéaste se retrouve dans une grande bataille politique avec la puissante NFL (National Football League). Il racontait à EW : "La NFL a été vraiment contre nous. Ils détestaient le scénario. Ils ont voulu tout empêcher en disant aux joueurs de ne pas nous aider. On a failli ne pas avoir de stade. Ca a été une bataille du début à la fin. Et quand le film est sorti, la NFL a commencé à nous tailler. Il n'y avait aucune couverture sur les chaînes sportives. Ce n'était pas drôle de les combattre, c'est comme affronter le Pentagone."

Pour caster Tony D'Amato, c'était une question d'acteur de légende. Stone racontait à EW : "Robert De Niro était impliqué avant moi. Je me souviens que je lui ai parlé et il était à deux doigts d'en être, mais il demandait beaucoup d'argent et ça compliquait tout le film avec ce prix. J'avais travaillé avec Al Pacino sur Scarface, et il était d'accord pour le faire et rendre tout ça possible".

Pacino va apprendre ce métier auprès de grands entraîneurs comme Mike Shanahan, Bill Parcells, et Steve Mariucci.

 

Photo Al PacinoCeci n'est pas un exercice, je répète

 

Oliver Stone envoie ses acteurs principaux suivre un stage d'entraînement intensif, et les prévient qu'aucun d'eux n'est encore engagé avant d'avoir fait ses preuves. Michael Clarke Duncan et Lawrence Taylor sont tous les deux présents pour le même rôle, mais Duncan sera remercié. Puff Daddy aussi est éjecté, car incapable d'être un sportif convaincant.

Cuba Gooding Jr. aurait été évoqué, mais c'est finalement Jamie Foxx qui est choisi. L'acteur expliquait à EW : "Oliver Stone m'a vraiment mis au défi. La première fois que j'ai auditionné, il m'a dit que j'étais nul. Parce que je parlais fort, parce que je venais de la TV". Le cinéaste racontait : "Jamie était vraiment notre premier choix parce que c'était un quaterback au lycée. On me l'a présenté parce qu'il avait sa série à succès The Jamie Foxx Show, et il était sous contrat avec Warner, donc il était parfait."

Toute l'équipe parle de ce tournage comme d'un combat. Aaron Eckhart disait à EW : "On était en guerre. Je ne sais pas contre qui ou quoi, mais on était en guerre". Oliver Stone confirme : "C'était la guerre, parce que j'étais mort une fois que c'était fini. C'était un film monstrueux à faire, comme un film de guerre avec cinq matchs comme cinq scènes de combat. C'était aussi dur à faire que Platoon."

 

Photo Al PacinoDiriger un film / Diriger une équipe

 

Cette douce guerre contamine l'équipe, avec des tensions entre les acteurs que le réalisateur utilise au profit de son film. Il y avait beaucoup d'improvisation, et Aaron Eckhart se souvient de l'ambiance : "Oliver adore l'idée du chaos et des disputes, et de créer la tension. Il maintenait sous le monde sur ses gardes. Je me souviens que le premier jour où je suis arrivé, je ne travaillais même pas, et tout le monde était sur le terrain. Oliver vient me voir et me lance, 'Va dire quelque chose à Al'. Je réponds que je ne travaille pas. Il me répond, 'Je m'en fous'. Donc je suis allé sur le terain et Al me regarde, et me dit, 'Qu'est-ce que tu fais là ?'. 'Oliver m'a dit de venir et te dire un truc'. Je n'oublierai jamais ce moment. Et tout le film a été comme ça, pour tout le monde."

Le combat devient un peu trop réel pour certains, notamment Jamie Foxx et LL Cool J qui laissent parler leurs egos et muscles. Le tournage d'une scène où les deux sportifs se disputent et en viennent aux mains vire au chaos, quand Jamie Foxx commence à réellement frapper son collègue, lequel renvoie la pareille et met son partenaire au sol. Les deux en parlent désormais avec humour.

 

photo, LL Cool JThe Bling Ring

 

LE BOX-OFFICE

L'Enfer du dimanche a officiellement coûté dans les 55 millions de dollars, et en a rapporté environ 100, dont 75 aux USA. Un succès modeste mais certain pour Oliver Stone, habitué aux box-office en demi-teinte, même avec ses films cultes.

C'est ainsi l'un de ses plus gros succès avec notamment Platoon (138 millions au box-office), Né un 4 juillet (161 millions) et JFK (plus de 200 millions au box-office). Une bouffée d'air frais puisque le cinéaste avait alors connu plusieurs échecs à la suite, avec Tueurs nés (50 millions au box-office), Nixon (13 millions) et U Turn - Ici commence l'enfer (même pas 7 millions). D'autant qu'il enchaînera avec le fameux Alexandre, échec spectaculaire à sa sortie.

A noter qu'il exise une version director's cut du film, plus courte que la version sortie en salles. Oliver Stone a expliqué avoir retiré 12 minutes et en avoir six autres inédites, principalement pour retravailler le rythme du film.

Reparlant du film en 2020 avec EW, Oliver Stone disait : "Les critiques ont été dures, elles le sont toujours avec moi".

 

Photo Al PacinoOliver Stone le week-end de la sortie

 

LE MEILLEUR

Ce n'est évidemment pas un hasard si Oliver Stone utilise des images de la course de chars de Ben Hur, avec même une apparition de Charlton Heston, dans un petit rôle : les sportifs américains sont les gladiateurs du nouveau millénaire, et les stades, les nouvelles arènes où le peuple s'amasse pour hurler à la gloire de ses idoles. Hier esclaves de l'empereur, ils sont aujourd'hui ceux du business et des dollars. Le décor a changé, mais l'homme reste la même bête sauvage. 

L'Enfer du dimanche est donc logiquement filmé comme un furieux film de guerre. Rarement Oliver Stone aura démontré une telle énergie, une telle invenvité en matière de mise en scène, avec un montage d'une virtuosité affolante. Mené à un rythme effréné, le film regorge d'idées, avec une foule de plans et images iconiques. Ça crie, ça hurle, ça court : le cinéaste filme le football américain comme une odyssée de sueur et de sang où s'entrechoquent les couleurs, les musiques, les mouvements.

Le terrain devient une zone de combat où semble se jouer à chaque instant la vie et le destin des protagonistes, au-delà de toute raison. Le réalisateur a montré à toute son équipe Il faut sauver le soldat Ryan avant le tournage, et a même engagé le cadreur du film de Spielberg (Mitch Dubin), parce qu'il voulait que le stade soit habité par la même violence et brutalité. L'analogie va même plus loin pour Stone : "Le football est une guerre figurative : on avance dans une direction jusqu'à ce qu'on y arrive, et on y arrive en tant qu'équipe, pas individuellement".

 

Photo Cameron Diaz, James WoodsIl y a James Woods aussi

 

C'est un gigantesque théâtre de la débauche, où les os craquent et les ego s'enflamment. Où un bébé crocodile est lâché dans les douches. Où une voiture est tronçonnée en pleine soirée. Où les joueurs vedettes prennent de la coke sur les seins d'une prostituée. Même lorsqu'il ne filme pas directement une grande figure de l'histoire des Etats-Unis, Oliver Stone dessine quand même le portrait fascinant de son pays, montrant que le sport de haut niveau est devenu le grand cirque de la vulgarité américaine.

Difficile de ne pas voir Oliver Stone dans le personnage d'Al Pacino, vieux loup dépassé par la fougue moderne de la nouvelle génération. A l'aube du nouveau millénaire, le cinéaste oscarisé a essuyé plusieurs échecs, notamment avec Nixon, et voit le cinéma hollywoodien et son public se transformer. Mais L'Enfer du dimanche démontre bel et bien qu'il défend sa position avec férocité, et même avec une pointe d'humour : lorsque Pacino annonce à la fin son intention de ne pas baisser les armes mais de continuer le combat ailleurs, avec une équipe plus petite et moins de fric, le parallèle est évident.

Pacino, justement, est parfait. Mais la vraie surprise viendra des autres, à commencer par une Cameron Diaz excellente, dans l'un de ses meilleurs rôles. Il faut la voir débarquer dans les vestiaires face aux joueurs nus, ou hurler sur Pacino dans une courte mais intense scène, pour mesurer qu'elle est une actrice formidable.

 

Photo Cameron Diaz"C'était pour vous rappeler que j'ai tourné avec Stone et Scorsese"

 

Enfin, L'Enfer du dimanche a tout du dernier grand cri de Stone. Excepté un film fou sur Alexandre le Grand, tellement impossible à digérer que le réalisateur en a sorti quatre versions (version cinéma, director's cut, Revisited, Ultimate), Oliver Stone a depuis plongé dans des eaux bien plus ternes et tièdes. World Trade Center, W. - L'Improbable président, Wall Street - L'Argent ne dort jamais, Savages et Snowden : aucun n'a eu cette fièvre sensationnelle, où les images, les sons et les corps se déchirent et se heurtent.

C'est aussi pour ça que cet Enfer du dimanche a une valeur si particulière dans sa filmo.

Retrouvez notre dossier sur les films mal-aimés de la filmo d'Oliver Stone.

 

Photo Jamie FoxxLes début du Foxx

 

LE PIRE

Il y a du pire dans L'Enfer du dimanche ? Non. Au pire, il y a du moyen, avec des personnages archétypaux parfois réduits à des outils narratifs, pris dans le tourbillon du film, quitte à perdre les nuances et les détails. Même chose pour l'intrigue, qui se résumera à une ligne très claire, très simple, qui aura été qualifiée de cliché sur le monde du sport.

Cette impression est d'autant plus étrange qu'elle est paradoxale comparée à la matière même de l'image, d'une densité et complexité fascinante. De quoi rêver d'une version basée sur un scénario puissant qui aurait poussé les thématiques plus loin encore, et utilisé la même énergie qu'Oliver Stone - dommage, Aaron Sorkin écrira sur le football pour Bennett Miller, dans Le Stratège.

 

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

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commentaires
alulu
04/02/2021 à 21:09

Et cela s'adresse à qui? À un peu tout le monde, je crois bien.

KLM
04/02/2021 à 20:57

Certains devraient boire un verre d'eau ou arrêter de venir poster des commentaires s'ils supportent pas... qu'on réagisse. Exprime des avis parfois différents. Je sais c'est l'audace totale.

alulu
04/02/2021 à 20:46

@la rédaction



@MacReady

Qu'est ce que tu viens me parler d'Antonioni, de Venom, de critique Française, de succès populaire et réussite artistique tel un donneur de leçon. Juste que la perception d'une œuvre peut changer avec le temps, je ne parlais pas uniquement de critiques faites par la profession en général. J'espère que c'est assez nuancé cette fois-ci.

Jamais, tu ne me verras avoir la dent dure sur un anonyme ou un rédacteur parce qu'il aurait fait une méchante critique sur une œuvre que je pourrais apprécier. Parce qu'au final, chacun voit midi à sa porte. À titre perso, il y a encore 10 ans, je trouvais Last action héro plutôt bof, ce n'est plus le cas maintenant. Mais bon pour un film qui devait tout dominer et même les T-rex avec un Schwarzy au temps de sa splendeur, Last action héro s'est bien viandé.

Ps: Heureusement que j'ai prit les devants. Il y a plus bas, un second post qui vient corriger la fin de post ci. J'ai l'impression qu'il y aune chasse aux sorcières au sein de la rédaction dans la gestion des commentaires. Même les commentaires qui respectent la charte se font sucrer.

alulu
04/02/2021 à 20:35

@MacReady

La dernière partie est à zapper, et sur ce point, je suis de ton avis après relecture. J'ai confondu, critique et succès au box-office.

MacReady
04/02/2021 à 10:28

@alulu

Dans la même logique ça me donne envie de remercier le public d'avoir fait de Venom un carton alors.
Ou la critique d'avoir permis à des cinéastes comme Antonioni ou Todd Solondz d'émerger.
Histoire de nuancer un peu (surtout que Starship Troopers ou Last Action Hero ont eu de bonnes critiques notamment en France... Et que le public n'en a pas non plus fait des cartons au box-office)

Fox
04/02/2021 à 10:18

Je me souviens qu'à la même date étaient sortis L'Enfer du Dimanche et A Tombeau Ouvert de Scorsese. Les deux dans la foulée, que j'm'étais fait !
Ah, on passait quand même de sacrés bons week-end... quand les cinoches étaient ouverts...

P.-S. : ce montage sous coke sur ce film bon sang ! Rien que la scène finale est une leçon d'editing !
Allez voir sur IMDB : pas moins de quatre monteurs aux manettes (sans compter Stone qui devait logiquement mettre son grain de sel dans tout ça) !!!
Vu que le film a été tourné en 35, sûr à 99% que le montage était encore en analogique : ça devait méchamment fumer sur le banc ! :)

Kyle Reese
04/02/2021 à 10:10

@Geoffrey Crété

Ok merci j’ai du lire trop vite.
En tout cas bien vu de l’avoir remis en lumière.

alulu
03/02/2021 à 22:42

Starship troopers, L'enfer du dimanche et Last action héro....le temps plus fort que les critiques.

À la question si c'est le dernier grand film de Stone...oui. J'ai l'impression que Stone depuis a perdu son mojo, qu'il est usé. J'espère me tromper car j'aime bien ce réal.

Geoffrey Crété - Rédaction
03/02/2021 à 20:54

@Kyle Reese

Parce que la critique n'a pas été tendre, comme l'a redit Oliver Stone l'année dernière (on le cite dans la partie box-office).
L'intro rappelle le cadre de la rubrique : des films pas très bien ou très mal reçus par la critique et-ou le public à leur sortie, et qui méritent selon nous d'être remis en avant pour être appréciés à leur juste valeur.

Kyle Reese
03/02/2021 à 20:37

Excellent souvenir, j'avais enfin compris ce qu'était le foot americain, avec en bonus tous les enjeux et le bizness derrière. Une mise en scène coup de poing, un Al Pacino déchainé et une équipe d'acteurs superbement castés et dirigés. Un sacré film mais pourquoi mal aimé ?

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