Ben Stiller: le rêveur contrarié

Guillaume Meral | 3 janvier 2014
Guillaume Meral | 3 janvier 2014

Traditionnellement, la valeur d'un acteur comique se mesure par sa propension à dicter le tempo, à plier le déroulé d'une dramaturgie souvent balisée à ses propres besoins d'expression scénique. Dans un domaine où l'exubérance est une vertu, la peur d'en faire trop ne devient légitime que lorsqu'elle obstrue la nécessaire interaction avec les partenaires de jeu. Une réalité qui, au cinéma, n'a eu de cesse de s'accentuer à mesure que les salles obscures ouvraient un boulevard aux projets montés sur le nom de comédiens qui, après avoir arpenté les planches de stand up ou certains programmes TV, franchissaient le cap du grand écran en jouant sur la partition qui forgea sa renommée. Si tout porte à croire que son parcours se calque sur ce schéma maintes fois balisé, celui de Ben Stiller se distingue pourtant d'emblée de ses confrères au regard d'un cursus qui contrarie l'orthodoxie de celui type de la star comique made in USA. Car le déclencheur initial de sa vocation, qui est aussi ce qui lui a permis de percer à Hollywood, c'est la réalisation, des films en super-8 qu'il tournait dans son jardin à 10 ans aux courts-métrages parodiques qui mirent son nom sur toutes les lèvres lorsqu'il partit à la conquête de la cité des Anges. Un homme d'images avant d'être une bête de scène donc, presque plus Steven Spielberg ou  J.J Abrams que Will Ferrell dans le fond comme dans la forme, qui affirme encore une fois son autonomie face aux grilles de lecture préchauffées de ses contemporains avec la sortie ce mercredi 1er janvier de La vie rêvée de Walter Mitty.

Stiller l'a avoué plus d'une fois en interview : la réalisation constitue la raison qui l'a fait entrer dans ce métier, menant parallèlement à ses premiers efforts dans le domaine une carrière d'acteur presque par défaut pour financer ses courts-métrages. A tel point que la partie de sa carrière que l'on croirait motivée par son désir de visibilité en tant que show-man fut avant tout pensée comme un éventuel tremplin à ses velléités de metteur en scène, qu'il s'agisse de son passage au Saturday Night Live (qu'il quitte au bout de cinq épisodes devant le refus du show de lui permettre de réaliser des courts-métrages), ou l'émission de télé à son nom qu'il anima pendant deux ans, l'hilarant The Ben Stiller Show, sorte de vaste laboratoire d'expérimentations pour un homme qui, au début des années 90, jouit déjà d'une solide réputation fondée sur la popularité de certains de ses courts (notamment  une parodie de La couleur de l'argent).

Ainsi, il serait hérétique dans ce cas précis d'aborder la carrière de Ben Stiller en séparant son travail d'acteur et celui de réalisateur (ce qui est loin d'être le cas pour la plupart des acteurs-réalisateurs), tant sa filmographie ne saurait définir son identité qu'à travers la profonde porosité cultivée entre ces deux pôles, que ce soit d'un point de vue thématique ou méthodologique.  A tel point que son statut actuel  d'emblème de la comédie U.S (le monsieur est considéré comme le leader du "Frat Pack", tribu composée de d'Owen Wilson, Will Ferrelll, Steve Carrell...)  résonne davantage comme un détour de carrière plutôt que comme une volonté consciente d'acquérir cette position (son premier long-métrage en tant que réalisateur, Génération 90, a fonctionné sans pour autant faire d'étincelles) , si l'on en croit une décennie passée à naviguer entre comédies grand public aujourd'hui oubliées en dehors d'un petit cercle d'initiés (La colo des gourmands, Happy Gilmore), éructation indé de l'existentialisme new-yorkais (Black and White, Flirter avec les embrouilles, Entre amis et voisins), et autres curiosités tombées dans les oubliettes de leur époque (Permanent Midnight, La méthode Zéro).

Le carton de Mary à tout prix, puis de Mon Beau-Père et moi deux ans plus tard vont décider de son sort et imposer au grand public son personnage de rêveur introverti en quête d'affirmation de soi, doux lunaire insolite en décalage permanent avec ce que son environnement attend de lui, poissard congénital dont les joues passent leur temps à attendre les gifles d'un destin sadique. La capacité à rendre son humiliation ludique constitue sans doute l'un des socles du lien tissé entre Stiller et son public, qui aura plusieurs fois l'occasion de voir l'acteur réinvestir son rôle fétiche au cours des années 2000, d'Un duplex pour trois aux suites de Mon Beau Père et moi., en passant par Polly et moi ou Les femmes de ses rêves. Des réussites inégales, mais qui contribuent à perpétuer l'aura du comédien, qui s'aventure dans des contrées plus extravagantes au gré de quelques apparitions hilarantes chez les copains (Présentateur vedette: la légende de Ron Burgundy, Tenacious D in the pick of destiny, L'école des dragueurs), si l'on excepte son rôle mémorable de White Goodman dans Dodgeball.

De fait, il n'est guère surprenant finalement que Stiller n'exploite ouvertement cette folie que de le temps d'apparitions éphémères, à la plage de présence  inversement proportionnelles à celle qu'il occupe à l'écran lorsqu'il réendosse les habits de ses personnages timides et effacés, rôles qui fonctionnent souvent dans une dynamique de constraste avec des acolytes à la personnalité beaucoup plus exubérante (schéma que l'on retrouve dans la plupart de ses films depuis Mary à tout prix). Pourtant, dans le rôle du clown qui n'est drôle que lorsqu'il n'essaie pas de l'être (souvent quand il se fait maltraiter), Stiller a imposé une marque de fabrique atypique dans un panorama de la comédie U.S composée de showmen étalant une énergie scénique débridée pour s'arroger l'attention de la caméra. Une auto displine pointilleuse qui se manifeste dans une retenue qui le voit toujours accorder son impulsion à l'exigence comique et /ou dramatique de la situation (quitte à se mettre dans un premier temps en retrait au profit du numéro forcément plus flamboyant de ses partenaires), au rythme d'un mouvement burlesque qu'il va venir transcender sans avoir l'air de forcer les choses, et pour cause: le mojo de Stiller consiste à subir plutôt qu'à provoquer, et fait naitre le rire par sa propension à se faire déborder par les situations invraisemblables dans lesquelles il se retrouve.

 

 

A l'inhibition subie de ses personnages répond l'inhibition forcée de son interprète, et si Stiller n'a jamais eu besoin d'attendre le contre-emploi dramatique susceptible de canaliser sa présence pour tirer le voile sur une facette de sa personnalité artistique, ou ne s'est jamais permis (ou si peu) de faire son show au détriment du cadre dramaturgique de la scène, c'est en raison de cette même éthique de travail qui semble animer son travail de réalisateur : une rigueur en amont qui encadre soigneusement l'exercice du saltimbanque. A ce titre, il faut se souvenir de sa composition très travaillée dans Starsky et Hutch (où il allait jusqu'à imiter la façon de courir de Paul Michael Glaser, l'interprète du David Starsky original), quand tous ses collègues s'éclataient à jouer la partition à laquelle ils étaient identifiés, pour mesurer l'écart le séparant des autres vedettes circulant dans le panorama de la comédie U.S. On peut émettre des réserves sur certaines de ses prestations, mais quelqu'un a t-il déjà pris Stiller en flagrant délit de cabotinage ?

Or, le côté horlogerie suisse de la personnalité de Stiller, qui le démarque si bien de ses collègues découle sans doute d'une méthodologie de travail avant tout façonnée par son désir de réalisation. Passons sur l'analogie immédiatement identifiable entre les personnages joués par Stiller pour les autres et la ligne thématique parcourant ses propres œuvres en tant que réalisateur, le traitement du second exacerbant les propositions du premier dans des proportions parfois inconfortables pour le public. Les introvertis lunaires, timides et légèrement inadaptés auxquels l'acteur a pu prêter son visage chez les frères Farrelly, Jay Roach et cie deviennent sous sa caméra carrément autistes, aliénés par un mur de représentations au-delà desquelles ils sont incapables de percevoir la réalité. Quand il décide de pousser la démarche dans ses retranchements, cela donne Disjoncté, véritable suicide commercial en forme de doigt d'honneur au système qui l'a vu émerger, et qui n'hésite pas à malmener l'image du comique le plus populaire de l'époque (Jim Carrey, alors au sommet de sa gloire) pour en faire une figure de freak parmi les plus pathétiques et inquiétantes vues sur un écran ces 20 derniers années, voire d'en faire une pure représentation de la folie au cours d'une scène de cauchemar rentrée dans les annales.

Car Ben Stiller réalisateur ne se contente pas d'entretenir des liens étroits avec sa filmographie d'acteur, il fait réfléchir son reflet dans le miroir volontairement déformé de son univers personnel, qui ne s'exprime jamais aussi bien qu'à travers des dispositifs de mise en scène complexes. Toute la gageure de ses réalisations  s'avère ainsi de formuler la dichotomie permanente qui sous-tend son univers, à savoir la confrontation entre l'univers tapissé de fantasmes dans lequel évoluent ses personnages et une réalité extérieure qui va venir crever la bulle de leur autarcie sociale au détour d'un événement fondateur. La proposition n'est pas novatrice en soit, si ce n'est qu'à l'inverse du déroulé dramaturgique habituel, le réel ne  fissure que momentanément le monde de ses protagonistes. On ne sort jamais de la matrice avec Stiller (certains spectateurs auront reconnus la référence au film des Wachowski dans La vie rêvée de Walter Mitty), l'extérieur ne servant qu'à nourrir le renouvellement de l'illusion permanente dans laquelle évolue ses personnages. Ce qui n'est pas sans conséquence sur la réception même de ses films: l'accueil en demi-teinte de Zoolander lors de sa sortie en 2001, alors que l'acteur sortait du carton de Mon beau-père et moi, se pose comme le contre-coup d'une mise en scène immersive qui se refuse à toute distanciation avec l'univers dépeint, quand bien même la peinture d'une bêtise "out of this world" appelle traditionnellement une forme de recul susceptible de servir de point de repère au spectateur (pour preuve, même les scènes les plus autres comme le "défi-défilé" sont toujours filmées avec un certain premier degré). Nul doute que le problème s'est posé pour beaucoup dans les termes formulés par le critique Rafik Djoumi à la sortie du film: "un film qui fait rire l'hémisphère gauche de notre cerveau, mais pas l'hémisphère droit".

De fait, contrairement à la nouvelle comédie américaine ayant émergé dans les années 2000,  (même chez les plus formellement ambitieux, comme Adam McKay), la grammaire visuelle de Stiller ne s'enchaîne jamais aux élans d'improvisations de ses interprètes , quitte  à faire preuve d'une boulimie visuelle au demeurant parfaitement en accord avec son sujet. A ce titre, il est notable de constater la différence séparant Tonnerre sous les Tropiques  des autres comédies U.S, dans la mesure ou son casting, pourtant composé de bêtes de scènes voraces, s'avère en permanence encadré dans ses écarts par les exigences du récit, quitte à frustrer le spectateur en cantonnant certains au second plan (voir Jack Black).  Un film qui par ailleurs affiche une conscience souvent goguenarde de ses vélleités thématiques  (notamment à travers le personnage déjà mythique de Tom Cruise ) comme si Stiller se sentait obligé de faire écho à la mise en abyme induite par son sujet (des acteurs confondus avec le rôle qu'ils sont censés jouer). Une sorte de questionnement à coeur ouvert qui permet à son film de respirer, de ne pas s'enfermer dans l'autisme qui guettait parfois Zoolander, sans pour autant tourner le dos à l'exigence formelle qui caractérise son auteur-réalisateur.

D'une certaine façon, la sophistication formelle qui parcourt ses films résonne comme une profession de foi de la part de Stiller, comme s'il estimait , afin de reconquérir une autonomie de statut quelque peu ébranlée par les aléas de sa carrière que le réalisateur n'était pas tributaire de l'acteur. A cet égard, le changement de registre provoqué par La vie rêvée de Walter Mitty résonne comme la note d'intention d'un artiste visiblement désireux, à l'approche de la cinquantaine, et alors que l'aura du Frat Pack a clairement quitté la pente ascendante, de transgresser son image pour se ménager la place qu'il désire (et non pas dictée par les circonstances) à Hollywood. Et si on peut légitimement émettre quelques réserves sur la fluidité de la narration , on ne peut que saluer l'ambition de sa démarche. A l'approche de petit malin inde faussement iconoclaste que d'autres n'auraient pas manqué d'adopter à sa place, le réalisateur  s'essaie au grand-récit, n'a pas peur de questionner frontalement l'identité américaine, concilie les plages burlesques avec élans lyriques et symboliques. Un film qui prouve une chose que l'on savait déjà : Ben Stiller ne se contente pas de passer derrière la caméra, il fait du cinéma.

 

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