Pacific Rim ou le formatage complice des nouveaux blockbusters

Christophe Foltzer | 12 août 2013
Christophe Foltzer | 12 août 2013

Il ne faut pas oublier qu'avant d'être un film de Guillermo del Toro, Pacific Rim est avant tout un blockbuster et qu'il a de ce fait un certain nombre d'engagements à honorer. Avec près de 200 millions de dollars de budget, il constitue un risque financier pour le studio, condamné à réussir son coup. En prenant cet élément en considération, Pacific Rim nous apparait tout de suite moins comme une œuvre d'auteur que comme une opération commerciale qu'il faut absolument rentabiliser. Et puisque actuellement tout le monde semble avoir sa définition du cinéma et que tout le monde pense avoir raison, prenons un peu de recul et rappelons, en guise de préambule, ce qu'est un blockbuster.

 

 

Produit de luxe d'un studio, le blockbuster ou Tent-pole propose un budget conséquent, un casting capable d'attirer les spectateurs en masse, une campagne de promotion colossale qui couvre tous les marchés possibles et un merchandising prompt à faire entrer la marque dans la vie quotidienne du public-cible. Bref, le blockbuster est une entreprise risquée aux ramifications multiples mais qui, en cas de succès, peut rapporter énormément d'argent. Aussi, dans cette optique, il est évident que le blockbuster est calibré en fonction du public visé. Le spectateur concerné doit s'y reconnaître, via une codification plus ou moins consciente qu'il saura comprendre, tout en jouant sur des mécaniques pulsionnelles qui le feront réagir au moment voulu et en s'appuyant sur une notion de plaisir immédiat. Le spectateur doit être satisfait, rassasié par ce qu'il vient de voir. Nous sommes dans la consommation pure et dure, basique, presque mécanique pourrait-on dire. Une façon d'aborder le produit estampillé « film » qu'a favorisé l'apparition des multiplexes.

 

 

Toujours dans cet état d'esprit, le produit « film » en lui-même est moins important que le spectacle qu'il promet. Généralement les blockbusters ne favorisent pas des aspects pourtant aussi essentiels que le scénario ou les personnages. Ils jouent sur les mêmes clichés, les mêmes archétypes moraux, les mêmes situations, les mêmes thématiques et globalement la même progression dramatique (surtout depuis quelques années, comme nous le verrons plus loin). Tout cela évidemment pour satisfaire le plus grand nombre, pour attirer le plus de monde possible. Le spectateur doit s'y sentir chez lui, ne surtout pas être déstabilisé et ne pas se poser de question sur ce qu'il regarde au moment où il le regarde. La cible a toujours été la même depuis 35 ans : les pré-adolescents et les adolescents. L'être humain étant en pleine construction psychologique et morale dans ces tranches d'âge, tout cela conduit à un formatage à grande échelle, avec le concours du public (qui au fond n'est pas dupe du procédé mais qui l'accepte), peu aidé il est vrai par les autres médiums culturels à sa disposition.

 

 

L'industrie du divertissement dominant notre économie, tout est mis en place pour lier les différents univers : musique, littérature, télévision, jeux vidéo, cinéma, les barrières tombent progressivement pour ne créer qu'un seul multivers (un même univers à plusieurs facettes) dans lequel le spectateur baignerait constamment. Le cinéma et les jeux vidéo s'exportant partout dans le monde et quasiment au même moment, c'est un schéma d'uniformisation qui s'installe dans les références des jeunes générations, dictant ainsi une culture unique et très orientée comme nous le verrons un peu plus loin. Que faire alors des « geeks » dans la trentaine (voire la quarantaine pour certains) qui défendent bec et ongle les derniers blockbusters au point de virer dans un extrémisme critique assez hallucinant ? Il n'est pas dit qu'ils ne fassent pas partie de la même cible, même si évidemment ces produits ne jouent pas sur les mêmes mécanismes que chez les adolescents. Encore que.

 

 

Comme nous pouvons nous en douter, le blockbuster est un rouleau-compresseur qui laisse peu de place au hasard et au point de vue d'un metteur en scène. Coupons court immédiatement au débat qui risque de s'amorcer, Les dents de la mer et Star Wars ne sont pas concernés. S'ils sont historiquement les deux blockbusters fondateurs, ils n'ont que donné une impulsion, créé un système, ils n'en sont aucunement le produit. N'oublions pas que ces deux films n'ont pas été consciemment créés dans cette optique par leurs réalisateurs (il suffit de lire la biographie de Spielberg pour le comprendre) et que leur succès fut une surprise totale (particulièrement dans le cas de Star Wars). A noter aussi qu'à aucun moment nous n'avons abordé le blockbuster sous le prisme d'œuvre d'auteur ou d'objet de cinéma. N'est-ce pas une erreur ? Après tout, Pacific Rim est vendu et défendu comme étant le nouvel opus de Guillermo del Toro. Nous parlons bien de Man of Steel comme du dernier Zack Snyder. Il n'est caché nulle part que The Wolverine a été réalisé par l'auteur d'Identity et de Copland. Et que dire alors des Batman récents ? Ils sont moins des films de super-héros que les aventures du Dark Knight PAR Christopher Nolan. Cela montre bien qu'il s'agit d'une œuvre d'auteur, offrant un point de vue unique en termes de cinéma, non ? Pas forcément, puisque dans sa logique gargantuesque, l'industrie du blockbuster se sert de ces noms comme d'un argument marketing imparable. L'explosion geek du début des années 2000 a changé la donne. Le Spider-man de Sam Raimi ou encore la trilogie du Seigneur des anneaux de Peter Jackson ont mis sur un piédestal toute une génération et une partie de la culture qui n'étaient jusqu'alors pas prises au sérieux.

 

 

Il ne s'agit évidemment pas tant d'une victoire philosophique que d'une victoire économique, ces films ayant engrangé d'importants bénéfices. Ainsi, le procédé de starification s'est mis en marche. En mettant en avant cette « nouvelle » génération de réalisateurs, les studios ont également créé des marqueurs culturels indispensables pour la suite. Les films de super-héros, de science-fiction et d'horreur connaissant un regain d'intérêt suite au 11 septembre, il a fallu adapter sa stratégie à cette nouvelle génération de spectateurs potentiels ayant passé leur enfance dans ce traumatisme occidental et ayant grandi avec les aventures de l'homme-araignée et des Hobbits.

 

 

Evidemment, en choisissant des réalisateurs populaires chez les jeunes et reconnus pour la richesse de leur univers (del Toro en tête), les studios vendent l'idée d'un blockbuster qui serait avant tout le point de vue d'un auteur. Par un effet de camouflage surprenant, le produit verrouillé de tous côtés devient un acte intellectuel sincère et affranchi du cynisme inhérent à ce type de films. N'est-ce pas au contraire d'un cynisme absolu que de vendre un produit en vantant l'honnêteté et la générosité de son réalisateur alors qu'il est bien difficile d'en trouver l'empreinte une fois dans la salle ? Reconnaît-on vraiment James Mangold dans The Wolverine ? Voit-on une filiation artistique indéniable entre Memento et The Dark Knight Rises ? Et que dire de Pacific Rim où les éléments chers au réalisateur font plus office de clin d'œil aux fans que de véritable cohérence thématique ? La communauté geek des réseaux sociaux nous démontrera sans problème le contraire. Cette même communauté qui s'est déchirée dernièrement au sujet de Man of Steel et de Pacific Rim, à coup d'arguments surprenants et de déférence presque choquante vis-à-vis des réalisateurs concernés. Ce qui nous fait nous interroger sur la réception de ces films par le public.

 

 

RECEPTION ET RESPONSABILITE DU PUBLIC : 

 

A l'heure de la déformation du droit d'ingérence, des révolutions arabes, de la crise financière mondiale, et de la résurgence des extrémismes religieux, il y a de quoi s'inquiéter que ces films aient une réception aussi large, aussi aveugle et aussi positive. Que certains critiques ou soit disant passionnés du public ne veulent que voir ce qui les intéresse dans ces derniers films, oubliant le fond presque consciemment, c'est un symptôme à relier avec le manque de curiosité général. Ce n'est pas un secret que parmi beaucoup de problèmes, notre pays - à l'instar de beaucoup de pays occidentaux, les USA en premier - se referme sur lui-même et de plus en plus. On s'intéresse de moins en moins à ce qu'il se passe ailleurs, nous avons nos propres problèmes. Dans la même logique, les passionnés se radicalisent pour de bon. Mais avec le temps ils ne sont pas loin d'une forme d'autoritarisme primaire ayant produit son propre référent et tournant en vase clos. De quoi se rassurer et ne pas prendre trop de risques.

 

 

En parallèle, le public français, anciennement critique et méfiant, a fini par accepter n'importe quelle soupe qu'on lui sert. Y compris des blockbusters vendus comme des produits artistiques. C'est dire combien celui-ci est depuis longtemps formaté au cinéma américain - et ce ne sont pas les multiplexes ni le box-office qui vont démentir cette affirmation. Le piège de ces films est qu'ils semblent proposer une originalité, une nouveauté, une manière d'aborder les choses complètement inédite, ce qui est un coup de marketing d'autant plus énorme puisque pour la plupart ce sont des adaptations, des remakes ou des suites - mais il ne s'agît en réalité que d'un message conformé, vidant le fond jugé gênant (le récent remake de King Kong ou l'adaptation du Seigneur des Anneaux étant des modèles du genre, ayant gommé l'essence même des œuvres originales) et délivrant un message à la limite de l'enfermement total.  

 

 

Une première méthode est appliquée au sujet du film qui est aussi souvent le personnage : concernant les sentiments, le héros ressemble parfaitement à son public qui se fantasme ainsi totalement. Si on veut le dire autrement, le public ne s'identifie pas au personnage mais au film lui-même. C'est une méta-projection. Cette façon de fonctionner permet au public d'oublier facilement sa sombre réalité et de se projeter violemment au travers de ses frustrations - avec une force inégalée jusque-là - via les images qui existent entre adaptation/récupération du spectateur/client frustré et son fantasme adolescent onirique ainsi réalisé/projeté. En réalité, le personnage hollywoodien récurrent du moment a surtout façonné les masses, et donc ses envies et ses fantasmes, à force d'idéologie. L'identification en miroir sert donc ses clients d'un côté tout en le dirigeant de l'autre. Ou comment transformer des masses disparates en masse uniforme sur vingt ans tout en renforçant une impression de marginalité individuelle. La machine à rêves d'Hollywood a ainsi réussi à transformer le rêve le plus farfelu en manière de voir les choses, en culture. Ce n'est pas nouveau, mais c'est un phénomène beaucoup plus invisibilisé dans les blockbusters d'aujourd'hui.

 

 

Autour du personnage, Il y a trois grands axes communs à toutes ces écritures. L'identification frustrée : le personnage principal, avatar de l'adolescent à problèmes, a donc souvent beaucoup souffert de sa solitude, de l'incompréhension, du trauma, il a des choses à se prouver et à montrer autour de lui. Il a le sens du sacrifice, il est solitaire et hors système, fragile et souvent marginal (tronc commun à Pacific Rim, Man of Steel, The Wolverine, que l'on retrouve plus dilué dans World War Z). Le super héros (ou le héros tout court au sens premier) devient donc l'une des figures du moment, un personnage pratique pour tout résoudre.

C'est là qu'intervient le second axe d'écriture : L'axe paranoïaque via l'ennemi commun d'autant que le monde qui entoure le héros va vraiment mal : les infectés, envahisseurs, extra-terrestres, zombies, dinosaures de l'espace, mutants dégénérescents et monstres sont là. Ces derniers, avec le temps, ont malheureusement également perdu de leur sens cinématographique. Adieu les métaphores politiques, écologiques ou mélancoliques. Ce ne sont que des objets sans aspérités, coquilles vides et qui n'ont qu'un but commun - détruire la planète matérialisée par l'Amérique (ou Hong-Kong, ce qui revient au même dans l'idéologie libérale). Lorsque l'on sait que dans la réalité, la guerre américaine se fait de plus en plus à distance via les drones, donc loin de l'humain, il faut comprendre ce qu'il rentre dans les têtes avec ce genre d'ennemis virtuels. La distance, le repoussoir, la grande différence définitive, c'est une manière d'éviter le sentiment direct de l'opposant, pour se soustraire encore plus à l'hésitation. L'Autre, l'Ennemi, étant un monstre assoiffé de destruction, il n'y pas d'autre alternative que la riposte. Il est d'ailleurs intéressant de remarquer, au passage, que tous ces films représentent une Amérique (et in extenso, l'humanité) agressée, acculée, menacée, ce qui offre un contraste saisissant à sa position réelle.

 

 

Enfin, il y a La reconnaissance par le fantasme réalisé. Le héros, au début marginalisé, est reconnu et réalise tous ses désirs - c'est aussi pour cette raison que les personnages féminins sont écrits sous cette forme typique des fantasmes masculins, vidée de la vraie féminité, et répondant aux carcans pré-adolescents (fantasme japano-geek dans Pacific Rim, femme indépendante et de caractère mais qui doit quand même être sauvée dans Man of Steel, « princesse » héritière en attente de chevalier-servant et cible d'un complot dans The Wolverine, mère/épouse aimante et sécurisante dans World War Z). Le conformisme social, plutôt américano-américain, prend ainsi doucement sa place dans l'imaginaire mondial piétinant la liberté et la vraie différence.  

 

 

Pourquoi le public ne voit donc pas ce qui remplit l'écran depuis des années ? Il y a sans doute plusieurs analyses à faire. L'une d'entre elle est sans doute la justification de l'enfance, argument massue que l'on entend souvent et justifiant la véritable jouissance acquise en tant que spectateur - les yeux de l'enfant en nous - comme si l'enfant était un intouchable, un être forcément positif loin des travaux freudiens qui diraient par exemple qu'il s'agit avant tout d'un pervers polymorphe, un adulte en fabrication qui ressent plus qu'il ne pense et réfléchit. L'enfant serait donc le refuge total. Celui qui aurait raison en tant qu'appréciateur du spectacle. Il est vrai que l'enfant est un symbole majeur de la société occidentale, on ne peut donc pas y toucher sans se frotter à la critique violente. Quelques analyses de professionnels ont sorti cet argument récemment, à dire que Pacific Rim pourrait devenir le Star Wars d'aujourd'hui, que les enfants pourraient ainsi grandir avec les mêmes yeux que les quadras lorsqu'ils étaient eux-mêmes des gamins en culotte courte. Etrange autant que notable. Déjà parce que la comparaison de fabrication des films ne peut avoir lieu, ensuite parce que le message des films est radicalement différent, et enfin parce qu'il s'agît de sentiments opposés (paranoïaques contre mélancoliques). Les critiques et le public ont sans doute projeté beaucoup de leurs histoires personnelles sans prendre en compte la véritable enfance d'aujourd'hui matraquée par une culture connectée qui ne prend pas le temps de se poser tout en omettant qu'il s'agît d'une déclaration marketing de del Toro lui-même (erreur d'autant plus gênante lorsqu'on se rappelle son Echine du diable, dont l'un des buts était justement de désacraliser l'image de « l'enfant tout puissant » dans le cinéma de genre occidental). Il s'agit donc là plus d'une idée pratique, qui cache bien d'autres sujets et qui enterre la véritable analyse. La jouissance de l'enfant passe  de cette façon-là au-dessus de la réflexion, dite adulte. Entre la glorification de l'enfant-roi, l'idée que le sentiment est quelque chose de « mieux » que la réflexion, et l'utilisation de la jouissance violente qui en découle, le spectacle peut s'exprimer.   

 

 

EFFETS SPECIAUX ET IDEOLOGIE :

 

Le déluge de technique est sans doute quelque chose qu'il ne faut pas non plus omettre. Nolan, Bay, Tony Scott et d'une certaine manière Greengrass ont apporté une touche chaotique à ces blockbusters, un chaos artistique volontaire souvent sur-découpé, à l'épaule, flou et mitraillé de gros sons et de musique passe-partout. Là-dedans, le spectateur n'a pas le temps de faire fonctionner ses neurones. Effet de l'époque via la surutilisation du sentiment, le spectateur veut avant tout vivre des expériences. Comme l'enfant qui grandit et qui découvre le monde. Pas autrement. Inception est l'exemple même du film où une pseudo-réflexion est noyée dans le déluge technique tous azimuts, la musique de Hans Zimmer faisant passer les énormités des ficelles scénaristiques du début à la fin. Paprika de Satoshi Kon, dont est pompée une grande partie du film de Nolan, est autrement plus intelligent et intelligible et moins « hypno-musical ». On est aujourd'hui très loin d'un Starship Troopers, dernier film « pirate » de Verhoeven dans le système, servant non seulement un métrage critique mais aussi extrêmement prémonitoire. La technique surpasse donc aussi le fond, les SFX de génie justifient les impasses sur certaines scènes, et la direction artistique est parfois confondue avec la mise en scène proprement dite. Certes, la technique est essentielle à la fabrication d'un film, mais de là à ce qu'elle prenne le pas sur le fond, c'est tout autant un problème.

 

 

Lorsque les SFX et la DA vont chercher des émotions pour créer de la jouissance sur un personnage-miroir frustré, il y a tout un champ libre pour installer des idées, aussi discutables soient-elles. Ceci expliquerait peut-être pourquoi tous ces films intègrent l'armée ou la police de manière systématique sans que personne ne s'en offusque. Comme si cela ne suffisait pas, on notera que cette même armée est souvent rangée du côté du héros, presque en fond, comme si tout était tout à fait normal. Et, si le héros résiste à la normalisation formelle en restant dans sa marginalité (The Wolverine, Dark Knight Rises, Man of Steel), c'est tout naturellement qu'il s'intégrera dans la philosophie et la stratégie militaire dominante. Voir à ce sujet le dialogue final de Man of Steel où Superman affirme qu'il protègera les intérêts de l'armée et des Etats-Unis parce qu'il a grandi dans le Kansas. Ou la progression dramatique de Logan qui retrouve son statut de soldat et parcourt le monde en quête de quelqu'un à sauver.  De Dark Knight Rises à Man of Steel, l'ordre est présent partout et justifie des opérations un brin douteuses sur le fond politique.

 

N'oublions pas que ces dernières sont toujours parrainées par une technologie de pointe. Est-ce vraiment tiré par les cheveux que de voir un parallèle entre les mouvements Occupy wall street / Anonymous et les foules anarchistes qui posent problème à l'univers du dernier Batman ? N'est-ce pas étrange que de voir au milieu de World War Z une scène à Jérusalem qui justifie le mur de séparation, qui n'évoque que la position israélienne, forcément héroïque, contre des hordes d'envahisseurs qui passent à l'offensive à la suite du chant d'une arabe ? Comment interpréter que dans la population disparate de Pacific Rim (du japonais au russe en passant par le black) il n'y ait aucun visage arabe ? Comment interpréter les destructions systématiques de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un immeuble sans penser aux attentats new-yorkais d'il y a une douzaine d'années ? Comment ne pas voir que l'écriture simpliste sert avant tout un spectacle que n'aurait pas renié Guy Debord dans ses ouvrages, montée en feu d'artifice avec bouquet final, et qui fait au passage avaler des idées impérialistes ? L'envahisseur ne respecte pas les codes positifs de l'Amérique, soit la famille, l'amour, la religion, l'honneur, l'héroïsme et s'en prend précisément à ça - ce qui justifie une série de scènes ridicules martelant le bienfondé d'un certain état d'esprit (Le chien dans Man of Steel, le sauvetage de la gamine dans Pacific Rim, le « nous ne sommes plus l'armée, nous sommes la Résistance » dans le même film , etc...).

 

 

Inonder les esprits d'idées différentes ferait craquer à moyen terme un système conformiste et consommateur, effrayé et portant des œillères. Eliminer les doutes via des messages simplistes et rassurants, voici le maitre mot des dirigeants d'Hollywood depuis des années et qui est repris dans notre pays, victime d'un nouveau marketing très efficace.

Pas de prise de risque de la part des studios. Il est évident que fabriquer une sortie mondiale pour un film revient à définir un message qui ne va pas créer de la réflexion dans les têtes. Après le 11 septembre, tout doit être verrouillé pour ne pas dire censuré. Qui voudrait aujourd'hui produire à échelle mondiale des longs-métrages équivalents à ceux de Pakula, de Coppola, de Penn, de Pollack, d'Altman et cie, des œuvres initiées dans les années 70 par des esprits remarquables mais politiquement axées contre le système et pour la réflexion individuelle ? Il y aurait là un danger permanent. Les quelques films équivalents sortis par des majors (Syriana / Les fils de l'homme / Jarhead...) sont tellement mal distribués et mal perçus qu'ils ne passent pas les années. Par ailleurs, leurs intentions, quoique louables, ne donnent pas toujours des résultats probants lorsque l'analyse est poussée sur le fond.

 

 

ENFERMEMENT NARCISSIQUE ET CONSEQUENCES : 

 

Le vocabulaire du divertissement et du spectacle est ainsi remis en avant sans honte, assumé par une critique et un spectateur « décomplexé » qui va au cinéma plus pour se détendre que pour appréhender la différence, l'autre ou l'art pris au sens noble. Il y a là quelque chose d'immensément narcissique. Plutôt que de proposer des sujets différents, gênants, les studios enfoncent le clou. C'est le développement de la culture du narcissisme chère à Christopher Lasch et qui est saluée à tout va. Le repli psychologique social évoqué depuis une trentaine d'années a pris une ampleur inquiétante à la suite des attentats du début des années 2000. Et il est notable qu'une génération de spectateurs est apparue depuis, façonnée à la fuite, réfugiée derrière les réseaux sociaux, plongée dans l'imaginaire le plus facile, le plus attractif. Une génération un peu perdue, qui se croit différente mais qui est piégée par un conformisme latent, insidieux, récupérée par ceux qui arrivent à en faire de l'argent.

 

 

A la longue, le spectateur moyen - victime de son narcissisme clientéliste - va même finir par opposer ce type de produit archi structuré (mais vendu comme original) à notre cinéma qui n'en avait pas vraiment besoin en ce moment. Le fossé se creuse ainsi de plus en plus entre le cinéma français et ce type de films. On peut dès lors en tirer deux conclusions factuelles. D'une part, les français se tirent une balle dans le pied en n'allant pas voir leurs propres films et en les critiquant systématiquement. D'autre part,  ils renforcent le mur qui sépare le sérail de ceux qui font des films ici de ceux qui veulent en faire et qui viennent de nulle part. Le cinéma français a énormément de problèmes en ce moment, autant artistiques que sur la fabrication proprement dite. L'agression des nouveaux blockbusters ne va absolument rien arranger. La culture marketée de l'enfant-roi devenu geek, fermée et vide de sens, est un piège doré, nouveau visage de la financiarisation globale qui récupère tout ce qui existe.

 

Un dossier rédigé par Christophe Foltzer & Chris Huby.

 

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