Le mal-aimé : Mission to Mars, le film-monstre schizo de Brian de Palma

Geoffrey Crété | 28 février 2017
Geoffrey Crété | 28 février 2017

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

  

Affiche

 

"La sensation que le cinéaste passe à côté d'un grand film" (Positif)

"Beaucoup plus proche d'un mauvais épisode de "Cosmos 99" que d'un certain 2001" (Première)

"Equipé cette fois d'un scénario oscillant entre l'extrême banalité et la naïveté pompeuse, le cinéaste pouvait difficilement éviter le crash à l'atterrissage" (Télérama) 

 



A bien des égards, Mission to Mars marque un point de rupture spectaculaire dans la carrière de Brian De Palma. Unique incursion dans la science-fiction, ultime film de commande apporté sur un plateau d'argent en pleine production catastrophe, ce blockbuster malade sera le premier et dernier film de sa filmographique à dépasser la barre symbolique des 100 millions de dollars de budget pour l'emmener sur le territoire du pire public de masse. Moins catastrophique que Le Bûcher des vanités, purement et simplement atomisé dix ans plus tôt mais oublié grâce aux succès de L'Impasse et Mission : Impossible, Mission to Mars a pourtant sonné le glas de la période hollywoodienne fastueuse du cinéaste rebelle, définitivement éteinte six ans après avec l'insauvable Dahlia noir.

Grand film malade pour certains, nanar imbuvable pour beaucoup, son escapade martienne représente, plus de dix ans après, le paroxysme, l'essence absolue de son cinéma, à la fois merveilleux et boursouflé. Un film-monstre à la pureté si aveuglante que le meilleur de De Palma se transforme en magie filmique, tandis que le pire frôle l'abomination.

 

Photo

 

MICKEY TO MARS 

A l'aube du nouveau millénaire, la carrière de Brian de Palma frôle avec le danger depuis une décennie au cœur des studios, où l'équilibre entre les films de commande et ceux qu'il scénarise menace de s'écrouler. Censé concilier ces deux désirs, Snake Eyes avec Nicolas Cage, beau thriller où il explore à nouveau la profondeur perverse des images, partage l'assemblée, entre admiration muette et franche lassitude. Curieuse association d'idées : Disney lui propose de reprendre les rennes de Mission to Mars, la superproduction inspirée par l'attraction éponyme des parcs et désertée par Gore Verbinski en pleine pré-production pour différents artistiques et financiers - son châtiment s'appellera Le Mexicain, un vrai nanar avec Brad Pitt et Julia Roberts qu'il réalisera l'année suivante.

Arrivé à bord, De Palma resserre l'intrigue, minimise les séquences épiques et amène Ennio Morricone pour reprendre au mieux le contrôle d'une machine lancée à toutes vapeurs, face à la Warner et son futur navet Planète rouge avec Val Kilmer et Carrie-Anne Moss.

Peine perdue : Mission to Mars est et restera un film de commande, un voyage organisé pensé dans les clous. Néanmoins, le réalisateur défend farouchement sa position, s'offre de purs moments de cinéma et détourne même les codes du genre pour sauver le corps malade d'un film bicéphale.

 

Mission to mars

 

L'INCORRUPTIBLE 

Musique de Buckwheat Zydeco, plan sur le ciel azur, fusée qui s'envole sur un compte à rebours pour finalement exploser en cotillons : Brian De Palma filme le futur comme un vieux présent américain, articulé autour d'un barbecue trivial entre amis dans un pavillon non moins banal de banlieue, où l'astronaute n'est qu'un homme comme les autres. Six minutes et un presque plan séquence après, le film annonce que l'année 2020 n'a rien de futuriste, hormis la fameuse mission sur Mars qui attend les héros.

Grâce à l'un des plus beaux raccords depuis l'os et le vaisseau spatial du 2001 de Kubrick, l'histoire est transportée vers la planète rouge, le temps d'un petit pas dans un bac à sable qui ouvre la grande porte de l'imaginaire sur les graviers martiens. Une dizaine de minutes d'exposition, une ellipse d'un an, et Brian De Palma a affirmé sa toute-puissance de cinéaste avec une main de fer et une caméra d'or. Le refus de plier aux codes du genre, avec une ouverture terre-à-terre et aucune séquence d'atterrissage, traduit un réel désir de s'emparer du sujet pour en tirer des poussières d'étoile, et ce grâce à des procédés imparables - panoramiques vertigineux, zooms léchés, mouvements amples, musique emphatique.

La première et plus grande bouffée d'effets spéciaux débarque à une vingtaine de minutes et s'arme d'une violence saisissante pour un produit Disney, avec crâne défoncé par la roche et corps démembré par une tornade vivante. Pour sa première séquence de blockbuster depuis le train de Mission : Impossible, Brian De Palma déploie une aisance et une solidité remarquables, moins en phase avec la mode qu'avec le cinéma de SF classique. 

 

Mission to mars

 

Là où le bât blesse pour la première fois, et pas des moindres, c'est lorsque la caméra se plie aux exigences du scénario. Passé la caractérisation des personnages, inégale mais efficace, Mission to Mars expédie en quelques séquences médiocres une intrigue cousue de fil blanc, encadrée par un colonel ridicule qui ne facilite pas le transit scénaristique. A peine dix minutes exécrables heureusement englouties par le véritable nerf du film, à savoir une demi-heure de plaisir infini, de tension purement cinématographique, de tragédie dans le vide, où la superproduction se transforme littéralement en space opera avec le métronome Morricone pour accompagner les pulsations du film. Ultime danse des innocents tourtereaux près d'un décor circulaire à la 2001, pause mélancolie du héros, première crise avec une attaque de  micrométéorites suivie par la dépressurisation du vaisseau, réparation superficielle et première résolution, explosion catastrophe des moteurs puis abandon du navire, escapade dans le néant et sacrifice d'un des personnages clés, après une tentative désespérée soldée par un échec pervers : plus qu'un moment d'anthologie, un condensé de cinéma hollywoodien à l'état pur.

 

Photo

Tim Robbins et Connie Nielsen sur le tournage

  

Au cours de ce moment de bravoure vertigineux, d'une souplesse hors-normes, Brian de Palma excelle dans l'art de filmer et transcende le matériau d'origine. Rarement l'espace aura été transformé en un si beau décor de cinéma, propice à un éventail d'émotions, du plaisir à la larme, de l'angoisse à la béatitude. Comme le musée de Pulsions, où Angie Dickinson explore ses passions et prépare sans le savoir sa fin morbide, le vaisseau en orbite martienne est habité par toute la passion de De Palma. La chute n'en sera que plus dure puisque passé ce point de non-retour - à la fois pour les héros et le film lui-même - qui explose tous les compteurs émotionnels, la mission manque cruellement de digne carburant.

 

Photo

 

MISSION : VRAIMENT IMPOSSIBLE

Car la principale raison à la haine de Mission to Mars se trouve dans les dernières vingt minutes : débarqués pour résoudre le mystère de la disparition de leurs prédécesseurs, parmi lesquels un survivant pas vraiment indispensable, les héros pénètrent dans un temple martien immaculé où un alien rouge translucide leur offre une visite guidée de leur propre histoire dans le système solaire. Un pavé au milieu d'une marre lyrique qui déborde dans l'océan du mauvais goût hollywoodien, où le mystère cède la place au grand spectacle. Mais plus encore que l'exposition didactique de l'évolution, lourde mais ébouriffante lorsque les personnages sont invités à se placer dans le fauteuil d'un dieu pour observer leur naissance, c'est la décision de préférer une mauvaise réponse à une belle question qui brise en deux Mission to Mars.

 

Photo Gary Sinise, Connie Nielsen

 

Répondre à une interrogation si profonde, si incommensurable avec une poupée numérique de trois mètres n'est rien de plus qu'une idée atroce pour un film de science-fiction sérieux. La nécessité de se démarquer de l'abstraction 2001 L'Odyssée de l'espace servira de bonne excuse, mais la vérité est ailleurs, entre l'obstination des studios et la liberté de Brian De Palma - ou du moins celle qu'il a eu de refuser un scénario difforme, centré sur la vraie fausse légende du visage martien née dans les années 70. 

Débarrassé de la face insipide d'un improbable extra-terrestre qui aurait trouvé sa place sur les pires planètes des derniers Star Wars, Mission to Mars aurait pu se sauver grâce à une porte ouverte vers un ailleurs infigurable. La pirouette de la femme décédée aurait eu du sens, à la manière du beau Contact de Zemeckis où une forme de vie alien prend l'apparence du père disparu de Jodie Foster pour communiquer. Mais ici, le climax est plié en moins de temps que nécessaire, la confrontation avec l'alien, expédiée fissa sous le regard bovin des acteurs est loin de donner un quelconque souffle à une expérience si extrême. Pire encore : après avoir passé sa carrière à définir l'image comme le berceau de l'ambiguïté, De Palma cède à une explication univoque, ultra explicative et incapable de susciter le moindre doute. 

 

Photo Brian De Palma

Brian de Palma sur le tournage de Mission to Mars 

 

FILM FATAL

Cette dernière partie, si elle explique pourquoi Mission to Mars est loin d'être un grand classique, n'est toutefois pas suffisante pour en faire un nanar intégral. Car au-delà de sa filiation avec une bonne série B, le plus gros film de Brian De Palma accentue toutes les contradictions d'un cinéaste qui façonne l'image pour la sublimer et instrumentalise le scénario jusqu'à l'étouffer. Côté pile, le film a des allures de ballet intersidéral d'une beauté époustouflante, presque inédite. Côté face, l'histoire s'embourbe dès qu'elle s'énonce, chose inévitable dans une superproduction destinée à la masse. En un sens, Mission to Mars marque l'apothéose d'une carrière en dents de scie, scellée dans la roche hollywoodienne avec un blockbuster schizophrène, ultime limite de son cinéma dans la cour du mainstream. A l'occasion de la sortie de Passion il y a quelques mois, le réalisateur lucide avouait : « Je me suis éloigné d'Hollywood après Mission to Mars, qui a coûté 100 millions de dollars. C'est le film plus cher que j'ai jamais fait. Il n'est pas bon que l'art soit si cher. Un budget de 250 millions de dollars vous oblige à faire un certain type de film, et en tant que réalisateur aguerri, ça ne m'intéresse plus. » 

 

Photo Gary Sinise

 

A sa sortie, Mission to Mars, présenté hors compétition au Festival de Cannes, a écopé de critiques désastreuses et d'un box-office ric-rac - 110 millions de recette dans le monde. « Oscillant entre l'extrême banalité et la naïveté pompeuse, le cinéaste pouvait difficilement éviter le crash à l'atterrissage » écrivait Télérama, tandis que Première se moquait : « Beaucoup plus proche d'un mauvais épisode de Cosmos 99 que d'un certain 2001 ». Néanmoins, certains médias étaient interpellés par le film. Positif  se demandait ainsi : « Mission to Mars est, dans ses instants creux comme dans ses moments narratifs fondamentaux, un film magique. D'où vient la gêne qu'on éprouve pourtant, la sensation que le cinéaste passe à côté d'un grand film ? ». Même chose du côté du Nouvel Obs : « Comment juger un demi-film ? Car la première moitié est du grand Brian De Palma : mouvements de caméra, idées poétiques, tout y est. Puis vient la deuxième moitié, qui vire à la métaphysique éculée, voire à la niaiserie. » Plus étonnant encore vu la réputation nauséabonde du film dans l'inconscient collectif : Les Cahiers du cinéma en faisaient la quatrième meilleur film de l'année, devant In the Mood for Love et Virgin Suicides, deux films unanimement salués par la critique.

Le mystère Mission to Mars reste donc entier, voué à partager les cinéphiles, les fans, les rêveurs, les cyniques. Un vrai De Palma, sans aucun doute.

 

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

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commentaires

Joko
14/08/2017 à 14:08

@Karev

Waouh, déride-toi un peu, ça s'appelle de l'humour je pense. Faut pas tout prendre au tout premier degré et s'agacer comme ça d'un rien...
D'autant qu'ici le châtiment c'est pas l'échec du Mexicain, mais la qualité du film. Si encore Verbinski était parti pour faire un truc personnel et bien pour échapper à un produit de studio... plutôt qu'un machin qui semble avoir été juste conçu sur le pitch "et si on faisait un film où Brad Pitt et Julia Roberts sont ensemble ?"

Karev
14/08/2017 à 14:04

"désertée par Gore Verbinski en pleine pré-production pour différents artistiques et financiers - son châtiment s'appellera Le Mexicain, un vrai nanar avec Brad Pitt et Julia Roberts qu'il réalisera l'année suivante"

N'importe quoi votre commentaire...En quoi un réalisateur qui déserte un projet (car Disney réduit de moitié le budget!) mérite d'avoir un "châtiment" avec l'échec de son prochain film?
Surtout que vous le dites a chaque fois que vous causez de Mission to mars...Et l'année suivante, il cartonne avec Ring...L'année d'après avec Pirates des Caraïbes...

yellow submarine
29/03/2015 à 00:00

franchement les critiques sont dure envers la fin, son problème est juste qu'elle est mal emmenée. Sinon une vrai claque mais avec un manque d'épique. Une frustration à la fin d'être arrêté un poil trop tôt.

Jericho Cane
28/03/2015 à 16:42

@Dirty Harry
... et cette première moitié (je dirais les 3/4 en fait) est bien plus palpitante, grandiose et mémorable que quantité de films de SF bien moins méprisés !

Dirty Harry
28/03/2015 à 16:36

La première moitié du film est un vrai bon film, avec une très bonne installation et quelques séquences d'anthologie (le sacrifice de Tim Robbins). Tout dans le filmage rend l'expérience immersive et passionnante jusqu'au moment où...l'extra terrestre sorti d'un "Happy Meal" explique prosaïquement le sens de la vie, entre Rael et une mauvais vidéo sur les Annunaki.

Bolderiz
28/03/2015 à 16:32

Vu et revu en DVD à l'époque, un très bon souvenir ce film avec une musique très intéressante, bon la fin, oui, est un peu too much, boursouflée, pas terrible mais le film tient la route!

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