Top Science-fiction n°23 : Bienvenue à Gattaca

Vincent Julé | 23 novembre 2009
Vincent Julé | 23 novembre 2009

Pour lancer le compte à rebours avant l'évènement Avatar qui sortira sur nos écrans le 16 décembre prochain, la rédaction d'Ecran Large a remis le bleu de chauffe et a recommencé à se plonger dans une classement impossible. Après vous avoir proposé notre classement des 31 meilleurs films d'horreur dans l'histoire du cinéma, nous avons opté pour l'univers de la science-fiction et ainsi d'élire ce qui sont pour nous les 31 meilleurs films du genre. La règle de ne pas avoir plus d'un film par cinéaste ne s'applique pas ici (c'était au dessus de nos forces pour certains réalisateurs). La seule règle que l'on a décidé d'appliquer (et qui sera critiquable comme beaucoup de règles) : un film qui était déjà dans notre classement de l'horreur ne pouvait pas réapparaître dans ce nouveau classement.  14 membres de la rédaction ont donc été invités à envoyer leur liste de leurs 70 films préférés. A partir de ces listes, on n'a gardé que les films cités plusieurs fois par chacun d'entre nous. On a alors resoumis la liste finale à un vote pour obtenir le classement final que nous allons vous faire découvrir quotidiennement jusqu'au 16 décembre 2009 qui révèlera le numéro 1 de la rédaction. Un éclairage par jour durant 31 jours sur des incontournables du cinéma de science-fiction.  Et en guest star pour commenter nos choix, on retrouve Vincenzo Natali, le réalisateur de Cube, Cypher, Nothing et du très attendu Splice, étant un parfait ambassadeur du futur de la science-fiction au cinéma.

 

23 - Bienvenue à Gattaca (1997) de Andrew Niccol

 

Vincenzo Natali : Je sais que ce fut un beau succès en Europe, mais, croyez-le ou non, Gattaca est passé totalement inaperçu en Amérique. Mais j'estime que c'est une oeuvre brillante. C'est une magnifique relecture d'Alphaville dans le futur (et d'ailleurs, pourquoi Alphaville est-il absent de la liste ? Avec La Jetée, ce sont les grands films français de SF des années 60 !). Gattaca est aussi l'un des rares films à traiter sérieusement de la manipulation génétique. Les acteurs sont excellents, en particulier Jude Law. C'est la SF intelligente.

Stéphane Argentin :

Un chef d’œuvre du cinéma d’anticipation où la froideur visuelle n’a d’égale que le malaise que procure sa réflexion sur l’eugénisme à chaque nouvelle vision.

Ilan Ferry :

Un très intelligent récit d’anticipation duquel se dégage une mélancolie rare.

Thomas Messias :

Flamboyant et glaçant, un film d’anticipation d’une incroyable beauté formelle, qui brasse des thématiques aussi diverses que bien traitées.

Sandy Gillet :

 Formellement divin et dans le fond l’une des meilleures réponses apportées au cinéma contre l’eugénisme.

 

 

Film de science-fiction ou film d'anticipation ? Derrière une apparente simplicité et un classicisme à toute épreuve, Bienvenue à Gattaca laisse une impression indélébile que ce qui vient de se jouer sous nos yeux au cinéma va se jouer dans nos vies en vrai. Un sentiment diffus, insidieux, qui trouve écho dans chaque nouvelle avancée sur la biogénétique, dans chaque polémique sur l'eugénisme. On dit souvent que la science-fiction prépare, voire invente, le futur. Rarement un film ne l'aura peut-être été autant que Bienvenue à Gattaca.

Bienvenue dans le présent

« In a not-too distant future »

Gattaca est un centre d'études et de recherches spatiales pour des jeunes gens au patrimoine génétique parfait. Jérôme, candidat idéal, voit sa vie détruite par un accident tandis que Vincent, enfant naturel, rêve de partir pour l'espace. Chacun des deux va permettre à l'autre d'obtenir ce qu'il souhaite en déjouant les lois de Gattaca.

Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Ce sont vraiment des questions que l'on peut se poser sur le cas Andrew Niccol. En deux films, Bienvenue à Gattaca et The Truman Show, il est devenu la coqueluche des studios et des fanboys. Cela me rappelle, désolé pour la digression, un numéro de Starfix 2ème génération à la findes années 90. Le magazine avait pris l'habitude de proposer un poster d'un film idéal, fantasmé, et le plus marquant a été à n'en pas douter celui de 3001 : L'odyssée finale, réalisé par David Fincher et écrit par Andrew Niccol. Les espoirs les plus fous étaient donc portés en lui, bien que l'on en connaît peu sur son parcours ou ses origines. Né en Nouvelle-Zélande en 1964, il débarque à Londres à 20 ans et commence à réaliser des publicités. Il en fait son métier pendant plus de dix ans. Mais en mai 1991, il pitche à son agent puis met sur le papier l'idée de The Malcom Show. L'histoire d'un homme, star malgré lui d'un soap opera et filmée 24h/24 à son insu. Il s'agit à cette époque d'un thriller de science-fiction, où Niccol questionne l'authenticité de nos propres vies, « comme lorsque des enfants demandent à leurs parents s'ils ont été adoptés ». Fin 1993, le producteur Scott Rudin achète le script pour un million de dollars et Paramout Pictures donne son accord pour une future distribution. Mais le contrat stipule que le film sera réalisé par Andrew Niccol lui-même, ce que le studio refuse car le budget est fixé à 80 millions de dollars. Le scénariste est alors payé un peu (beaucoup) plus pour laisser sa place.

 

 

A l'abri du besoin, il se lance alors dans l'aventure de son premier long, qu'il écrit et réalise et que Danny DeVito produit pour 36 millions de dollars. Mais avant tout, Andrew Niccol crée un univers, une réalité, une société qui sont les nôtres sans être les nôtres. L'équilibre entre distanciation et empathie est à ce point parfait, que lors de la promotion du film, des affiches invitaient le public a appelé un numéro pour avoir leurs enfants génétiquement modifiés... et ça a pas loupé, des milliers de personnes ont appelé. Choisir sexe, couleur, morphologie, santé, intelligence, aptitudes... la vision que propose Gattaca sur l'eugénisme est en train de se réaliser. Les classes supérieures de la société y ont des enfants génétiquement améliorés par fécondation in vitro, tandis que les autres continuent à procréer par voie naturelle. Les êtes humains sont ainsi classés par biométrie dès leur naissance, avec d'un côté les valides et de l'autre les invalides. Cela n'empêche pas la discrimination génétique d'être interdite, mais cela n'empêche pas non plus les entreprises de faire leurs embauches sur les génotypes et non le talent. Quoi que, ne sont-ils pas déjà les meilleurs ? Vincent Freeman le découvre dès sa naissance naturelle : il souffrira de problèmes cardiaques et mourra à 30 ans. Quels parents sommes-nous pour avoir donné naissance à un enfant d'ores et déjà condamné, se répètent Antonio et Marie Freeman ? Leur second fils, Anton, sera ainsi conçu in vitro, pour le protéger, et puis s'il peut être un beau blond aux yeux bleus. Les deux frères n'auront de cesse d'être comparé, de se comparer, de se défier. Qui nagera le plus loin ? Vincent n'ira jamais le plus loin, mais il verra plus loin, vers les étoiles. Il veut être astronaute. C'est peut-être pourquoi un jour, il bat son frère, et le sauve même de la noyade. Il sera astronaute.

 

 

C'est alors que le film passe au tour de force, Vincent va prendre la place de Jerome Eugene Morrow, un valide qui n'a supporté de l'être et qui après avoir terminé deuxième à une compétition de natation, a tenté de se suicider. Il va utiliser les nouveaux codes de la société contre elle. Sang, cheveu, poil, peau, urine... tout ce qui pourrait trahir son invalidité va aussi pouvoir le rendre valide. Vincent joue sur la déshumanisation par l'ADN, un comble ! Le titre du film lui-même fait référence aux nucléotides à la base de l'ADN : Guanine, Cytosine, Adénine, Thymine. La séquence « GATTACA » apparaît d'ailleurs plusieurs fois dans le génome humain. Mais ce n'était pas le titre prévu à l'origine. Lors de l'écriture du scénario, il n'y en avait tout simplement pas. Et pendant le tournage, le titre était The Eighth Day en référence à la Bible et à la création de la Terre. Malheureusement, le temps que le film sorte aux Etats-Unis, le film belge Le huitième jour de Jaco van Dormael avec Daniel Auteuil était sorti sur le territoire américain avec ce titre.

 


 

Au-delà d'un casting inspiré et irréprochable (Ethan Hawke, Jude Law, Uma Thurman), Bienvenue à Gattaca trouve son identité dans une esthétique du futur, de la perfection et finalement de l'intemporalité. Le terme de rétro-futurisme est plus qu'approprier (on se demande s'il n'a pas été inventé pour le film), puisque Andrew Niccol utilise l'architecture et la garde-robe des années 50 et leur donne un sens nouveau, inédit. Les voitures sont  de vieilles Studebaker, Rover et Citroën, les immeubles sont issus du post-modernisme et du brutalisme et le complexe du Gattaca est en fait le Marin County Civic Center de San Rafael en Californie, désigné par Frank Lloyd Wright en 1957 et déjà vu dans le THX 1138 de George Lucas. Le film n'emprunte pas que l'esthétique de ces années, il est nourri du cinéma de l'époque et du film noir jusque dans ses ressorts narratifs et les thématiques explorées. Impossible alors de ne pas penser au Troisième homme, mais aussi à Fahrenheit 451, Alphaville, puis par ricochet à Brazil et 1984. George Orwell et Aldous Huxley peuvent être fier de leur fils spirituel.

 

 

Pour reprendre les mots très justes de l'éminent Julien Foussereau dans sa critique du film, « c'est par cet alliage parfait entre fable morale, thriller efficace et drame psychanalytique que Gattaca résiste encore et toujours au poids du temps ; que, encore aujourd'hui, la révolte de Vincent face à cette discrimination sociale (crédible... pour ne pas dire annoncée) n'en finit pas de nous toucher. » Et en effet, ce n'est pas fini, c'est même plus d'actualité que jamais. Tous les jours autour de vous et prochainement à la télévision. L'acteur Denis Rescue Me Leary et Sony Pictures ont acheté les droits du film pour en faire une série policière futuriste, développé par Gil Grant de NCIS et 24.

 


 

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