Films

L’Ange de la vengeance : men are trash, le film

Par Mathieu Jaborska
26 novembre 2022
MAJ : 24 mai 2024
Zoë Lund : photo, L'Ange de la vengeance

L'impétueux Abel Ferrara des débuts s'attaque au rape and revenge dans Ms .45, a.k.a L'Ange de la vengeance. Mais pas question pour lui de flatter les bas-instincts masculins.

Un loubard armé d'une quelconque batte, acculé. Deux grandes jambes galbées, à peine vêtues d'un léger porte-jarretelles et de chaussures à talons visiblement inconfortables. À leur sommet, une nuisette ouverte aux 4 vents. L'affiche de Ms .45, retitré L'Ange de la vengeance chez nous, est caractéristique du cinéma d'exploitation de l'époque. Sa catchline, "It will never happen again" prend en français une tournure encore plus racoleuse : "Aucun mâle ne sera épargné".

Qui pénétrait dans la salle en quête de rape and revenge lubrique risquait d'en sortir déçu, voire même un peu perturbé. Car en bon pirate du cinéma underground et crapoteux new-yorkais, Abel Ferrara n'a pas hésité à prendre directement à parti son public le moins recommandable pour lui coller le nez dans ses propres déjections. Et plus de quarante ans après, elles empestent encore.

 

L'Ange de la vengeance : photo, Zoë LundWarrior nun, l'originale

 

Rapts et revanches

Tout est dans le titre ! Le bien nommé "rape and revenge" est un sous-genre du cinéma d'exploitation qui a souvent suscité débats et réappropriations. Avancer qu'il a toujours eu pour objectif de nourrir les fantasmes du public des salles de la 42e rue, c'est ignorer qu'il est plus ou moins né de La Dernière Maison sur la gauche et du scandale qu'il a provoqué. Or, le film de Wes Craven adopte un style très réaliste et s'attache surtout à briser en mille morceaux les repères de la famille bourgeoise américaine.

C'est après, à cause de ses nombreux imitateurs, qu'il s'est développé au détriment du corps des femmes, éternelles victimes d'un cinéma qui ne leur était pas destiné. Le principe (une femme subit un viol, puis entreprend de se venger dans le sang) a vite fait office de prétexte pour servir les trois ingrédients principaux du cinoche d'exploitation : la nudité féminine, l'absence totale de consentement et la violence. Les exemples sont nombreux : I Spit on your Grave, Carnage, Raped by an Angel côté HK....

 

La Dernière maison sur la gauche : photoIt's only a movie, it's only a movie...

 

Au cours des années 2000, le genre a étonnamment survécu à la quasi-disparition du bis crado. D'abord dépossédé de ses icônes par des cinéastes nostalgiques (Quentin Tarantino), puis déconstruit complètement par des expérimentations narratives (Irréversible), il s'est même fait complètement retourner par des longs-métrages comme The NightingalePromising Young Woman, le méconnu, mais génial Violation ou, pour citer les plus bourrins, The Woman et Revenge. Son ambiguïté morale (tout dépend de la manière dont sont filmées les exactions) est désormais utilisée pour inverser complètement les rapports de force, parfois avec une radicalité jouissive.

Mais quand sort L'Ange de la Vengeance, tout porte à croire qu'il perpétuera la tradition des gros plans voyeurs et des plans-seins en pagaille, d'autant qu'on le dit largement inspiré de l'inénarrable Crime à froid, peut-être l'un des plus sulfureux et indéfendables sous-produits de La Dernière maison sur la gauche, a fortiori dans sa version pornographique. Mais c'était sans compter sur son réalisateur Abel Ferrara, alors en train de subvertir jusqu'aux plus microscopiques des salles de quartier.

 

Crime à froid : photoCrimes très froids


Ferrara, Ferrara pas ?

Au-delà de la personnalité haute en couleur (on vous conseille ses interviews, souvent chaotiques) de son auteur, L'Ange de la Vengeance est le produit d'une rencontre au sommet, ou plutôt des bas-fonds. La rencontre entre Ferrara et la comédienne qui accompagnera la plus glorieuse des parties de sa carrière : Zoë Tamerlis, désormais connue sous le nom de Zoë Lund.

Le premier a débuté avec un authentique porno tourné sous pseudonyme, l'élégant 9 Lives of a Wet Pussy, avec au casting sa copine... et lui-même. Il a enchainé à la fin des années 1970 avec un gros film d'horreur qui tâche : Driller Killer, en tête de liste des video nasties anglais. Le grand chelem du bis de ruelles, en somme, à ceci près que ce pseudo slasher suinte le malaise des rues mal famées new-yorkaises agressées par la gentrification sauvage, et suit d'un peu trop près un tueur graisseux, dans la lignée de Taxi Driver et juste avant Maniac. Déjà la violence est moins cathartique qu'étouffante, le point de vue très particulier impliquant les spectateurs dans la spirale meurtrière. Déjà Ferrara frappe où ça fait mal.

 

L'Ange de la vengeance : photo, Zoë LundQuand elle te regarde comme ça, t'as tout perdu

 

La seconde est une jeune musicienne qui débarque à l'audition d'une grosse production intitulée Time Square sur un coup de tête. À partir des photos tirées à cette occasion, elle est repérée par le cinéaste, alors gagé d'à peine 17 ans. Personnage déjà fier et libre, elle se prend de passion pour le rôle et s'investit au point de complètement porter le film sur ses épaules.  Ferrara l'avouera lui-même : sans elle, il serait bien différent. Se définissant comme activiste politique, elle est beaucoup plus à l'aise dans les marges, comme viendra le prouver sa consommation assumée de drogues par la suite.

Hors de question pour le duo donc de bassement satisfaire les habitués des cinés pornos. Tout est commercial selon le metteur en scène, alors autant se parer des atours du bête divertissement pour secouer violemment les premiers concernés. Ms .45 et son scénario signé Nicholas St. John n'ont rien d'un rape and revenge lambda : c'est le cri de révolte des muettes, qui dézinguent du mâle en rut à qui mieux mieux, qu'importe si la paranoïa qu'ils suscitent se mêle à leurs véritables crimes.

 

L'Ange de la vengeance : photo, Zoë LundUn symbole tragique de la terrible expression "Qui ne dit mot consent"

 

Femme des années 1980

Féministe, L'Ange de la vengeance ? L'édition ESC dont s'inspire en partie cet article l'affirme. mais Lund est moins catégorique. Toujours est-il que le film met délibérément son spectateur devant sa propre violence sexiste. D'abord avec l'acte lui-même, dédoublé (la pauvre Thana subit un premier viol avant de déglinguer à coups de fer à repasser son second agresseur) et filmé en dépit des règles alors en vigueur dans le milieu. Le seul vrai gros plan cadre une braguette qui s'ouvre. La scène décrit un calvaire plus douloureux que sexuel. D'ailleurs, par la suite, l'actrice ne sera jamais mise à nu, au grand dam des beaufs de la salle.

La progression narrative en rajoute encore une couche : d'abord, notre héroïne dessoude du violeur récidiviste, avant de s'attaquer à de plus subtils assaillants, jusqu'à n'être plus guidée que par sa croisade meurtrière, comme si les hommes du monde entier se coordonnaient pour mériter leur sort. Un mélange entre un délire de persécution aux fondements bien réels et l'absolue médiocrité des mâles qui l'entourent, couvrant tout le spectre de la misogynie, du vicieux qui classe les femmes entre elles au salaud détruit par son propre pouvoir. Cette dernière scène, comme les autres, entre moyennement dans les canons du divertissement new-yorkais d'alors.

 

L'Ange de la vengeance : photo, Abel FerraraSous le masque, le cinéaste

 

Mais c'est grâce à la mise en scène que le cinéaste cesse de se contenter d'unir tous les personnages masculins dans leur perversité pour inviter à la grande fête du patriarcat les spectateurs, soit forcément pour la majorité des hommes venus s'amuser du calvaire du genre opposé, qu'ils le veuillent ou non. Alors qu'on voit Thania se déshabiller pour nous offrir la vision de sa poitrine, une main sort du hors champ côté public pour l'attraper, nous mettant face à notre propre regard, qui va jusqu'à violenter, symboliquement ou pas, des corps qui ne demandent qu'à se venger. L'ultime plan ne sera pas aussi délicat.

De même que si le réalisateur se met en scène dans la peau du premier violeur (celui qui s'en sort...), c'est pour associer, en plus des personnages et de son public, sa propre personne au cercle menaçant qui enserre Thania jusqu'à lui faire péter les plombs. Personne n'est innocent ici et le recours à la violence n'est qu'une option éphémère. Aujourd'hui, le geste, radical, enverrait en réanimation la moitié des éditorialistes en vogue, alors imaginez en 1981. Une bonne définition de la provocation, la vraie, en définitive.

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7 Commentaires
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Pat Rick

Un des meilleurs films d’Able Ferrara.

Rorov94m

Paradoxalement son meilleur film est un téléfilm avec Ken Walh (WISE GUY/UN FLIC DANS LA MAFIA) intitulé GLADIATOR.
Vigilante movie avec un lambda qui fait justice sur les routes avec un pick-up blindé…
Passé sur feu la 5 en 1988.

Rorov94m

Sinon Ferrara est surestimer.
Arty-borderline-new yorkais-toxico sans filtres sociaux….bref une escroquerie intello.
Seuls THE KING OF NEW YORK, BODY SNATCHERS sont sympas à regarder.
Mais bon…il a LA carte…

Flash

Ray Peterson@的时候水电费水电费水电费水电费是的 j’étais ado quand je l’ai vu.
En effet, vaut mieux le prendre au second degré ( la scène avec la bonne)

Ray Peterson

Pas mon Abel Ferrara préféré de cette période mais ça reste bien vénère. Et ce délire avec les nonnes qu’il reprendra en thématique dans le justement cité Bad Lieutenant, WTF?

@的时候水电费水电费水电费水电费是的 Flash, Death Wish 2, un des plus grands souvenirs traumatiques de mon adolescence.
TOUS les potards sont à fond!!! La séquence avec la fille de Branson… Faut être accroché si tu le prends au 1er degré…..

Kyle Reese

Excellent souvenir, avec une très belle actrice hors norme possédé par le rôle .
Quand #metoo prend les armes, ça fait mal.
Triste fin pour cette actrice poétesse morte à 37 ans d’une overdose qui avait co-écrit le terrible Bad Lieutenant.

Flash

Un qui n’est pas piqué des hannetons dans ce style de film, c’est  » Un justicier dans la ville 2 « .