Films

Démons : et l’Italie inventa l’horreur spaghetti, avec supplément Evil Dead bolognaise

Par Simon Riaux
3 avril 2022
MAJ : 21 mai 2024
Démons : photo

Des zombies-mutants au bon goût de latex surgissent dans un cinéma et donnent au mort-vivant une formidable saveur italienne. Préparez-vous à affronter Démons !

Au milieu des années 80, les zombies sont en train de pourrir sur pieds. Le Jour des Morts-Vivants, troisième volet de la formidable saga zombie de George A. Romero, a été reçu fraîchement, perçu comme une redite, un film lourd, attendu, boucher, mais convenu. Le discours, éminemment politique, n’étonne pas plus qu’il n’électrise. L’époque a changé. 

La Nuit des Morts-Vivants est sorti en 1968, Zombie en 1978. Tous deux encadraient, ou presque, la décennie glorieuse dite du Nouvel Hollywood, qui devait laisser une nouvelle génération d’auteurs prendre temporairement la tête des projets les plus excitants des studios et accoucher d’œuvres éminemment critiques et contestataires. Cette parenthèse désenchantée fut balayée par les années 80, et le désir du public de renouer avec une forme de légèreté triomphante, une fièvre qui avait progressivement déserté les écrans, y compris ceux du cinéma d’exploitation. 

Et en 1985, toute la passion horrifique de la grande famille du cinéma de genre transalpin s’est passé le mot pour nous offrir Démons, antidote à la morosité et sublime turbine à viande. 

 

Démons : photoLes fameux démons de minuit

 

POUR LE PLAISIR 

Ils sont beaux, ils sont jeunes, ils sont dans le métro. C'est ainsi que débute le récit, qui nous plonge au coeur d'une rame de métro, secouée par les riffs de guitare de Claudio Simonetti. On s'appesantira plus bas sur les raisons de cette présence et sa cohérence globale au sein du projet, mais ce qui nous frappe lors de cette ouverture, c'est la modernité presque juvénile de ces photogrammes introductifs, l'énergie évidente qui s'en dégage.

Pour un peu, on pourrait croire à une réinterprétation transalpine de Starmania. Une jeune femme, qu'on devine être notre héroïne, scrute les passagers alentour. Entre vieux messieurs louches, blondins au perfecto trop parfait, couple machant nonchalamment du chewing-gum, tout est trop calme pour ne pas être sur le point d'éclater.

À la manière d'un augure électro, la partition de Simonetti accélère, pour prendre des allures de pop dégénérée, avant de soudain s'interrompre, sitôt notre héroïne seule sur le quai. Ce type de montées en puissance, soutenues par une caméra qui s'évertue à mettre des intentions dans chaque plan, quitte à surligner le moindre effet sonore ou à investir le plus infime mouvement d'appareil, va fonder absolument toute la narration.

 

Démons : photo, Fiore ArgentoIls vous entraînent jusqu'à l'insomnie

 

D'ailleurs, cette ligne mélodique aussi furieusement datée qu'enthousiasmante ne reprend-elle pas quand la jeune femme que nous suivons prend conscience que l'étrange bonhomme qui lui a emboîté le pas n'a rien d'un monstre ou d'un obsédé, mais tout d'un employé de cinéma un peu zélé, désireux de distribuer autant de tickets que possible aux bonnes âmes en quête de sensations fortes. De contrastes en contrecoups, il ne faut que quelques secondes supplémentaires au film pour rassembler, caractériser et commencer à desquamer tous ses protagonistes.

La séance commence donc au Métropole, qui accueille une brochette notable de jeunes gens manifestement décidés à se rentrer collectivement les poils, un aveugle, et une malheureuse qui trouve le moyen de se griffer légèrement le visage avec un masque de démon qui traîne par là. Pendant qu'elle se rend, un peu troublée, aux toilettes, où elle va découvrir que son intériorité peut aisément se transformer en extériorité, les spectateurs comprennent avec horreur que le métrage horrifique projeté dans la salle semble avoir des conséquences directes et particulièrement meurtrières sur ce qui déroule au sein du cinéma, désormais verrouillé.

Démons a commencé depuis 26 minutes à peine, et en plus d'être profondément addictif, il a déjà réussi à nous balancer au visage deux explosions de pus fluorescent, une métamorphose goulesco-diabolico-zombiesque, un égorgement, un couple fornicateur, et l'image d'une gorge réduite en charpie, dégoûtant d'une sécrétion verdâtre aussi appétissante que des menstrues de dindon un jour de grand vent. Comment diable Lamberto Bava est-il parvenu à nous offrir un si jubilatoire condensé d'horreur décomplexée ? Tout de suite, un indice (familial) chez vous.

 

Démons : photo, Karl ZinnyComment lutter contre les fantômes de l'ennui

 

FAMILY BUSINESS MASSACRE 

Impossible de comprendre la réussite de Démons sans revenir au préalable sur le parcours du paternel de son réalisateur, mais également sur les liens qui l'unissent plus qu'étroitement avec tous les ténors de l'horreur italienne, qui vont précipiter toute leur créativité et leurs forces dans ce projet frappadingue. Lamberto Bava est le fils de Mario Bava. Si ce dernier n'est pas alors une légende italienne de la trempe des Fellini, Risi, Sergio Leone, Visconti, Rosselini ou Antonioni, qu'il n'est même pas considéré comme un honnête azimuté comme Argento (et que pour partie, cette reconnaissance institutionnelle lui échappe encore), "dans le milieu", sa réputation n'est plus à faire.

Lui-même fils d'Eugenio, chef opérateur parmi les premiers dans l'industrie cinématographique italienne naissante, il devient metteur en scène après avoir travaillé presque deux décennies durant comme directeur de la photographie. Le leg paternel et cette expérience forgeront le laborantin de l'image, qui oeuvrera dans à peu près tous les genres possibles et imaginables.

 

Démons : photoJe cherche un peu de chaleur

 

Du film de viking, en passant par l'adaptation de serials, pulps, récits horrifiques, voire purs trips expérimentaux, Mario est un des grands inventeurs d'atmosphères et de formes de son temps, dans lequel les grands metteurs en scène de la fin du XXe siècle iront piocher sans vergogne pour dynamiser leurs créations. Alors qu'il jongle entre les géniaux Danger: Diabolik !La baie sanglanteLe Masque du démonOpération peurLe Corps et le fouet ou encore un des grands inspirateurs de la saga Alien, à savoir La planète des vampires, Bava repousse les limites traditionnelles des genres qu'il convoque... sous les yeux de son fils, qui après l'avoir longtemps accompagné sur les plateaux de tournage, devient son premier assistant.

Formation de haut vol, qui lui permet d'être aux premières loges de la création italienne, Lamberto peut ainsi se nourrir et s'inspirer. Ce sera le cas sur le plateau d'Inferno de Dario Argento, où il est assistant du maître, tandis que son paternel gère les incroyables effets visuels du métrage, mais conçoit aussi le décor de la salle de balle inondée, aujourd'hui encore une des images les plus fascinantes jamais projetées sur un écran de cinéma. C'est dans la foulée qu'il met en scène un premier film de commande Macabro, qui ne restera pas dans les mémoires, mais fera office de passage de flambeau symbolique entre père et fils, Mario décédant quelques semaines après la sortie.

 

Démons : photoÀ mettre dans mon coeur

 

L'énergie créatrice du clan Bava va se retrouver invitée dans Démons, dont on verra comme il se plaît à proposer un précipité ludique et symbolique de l'idée même de cinéma. Mais Lamberto, sans doute pas tout à fait inconscient de la marche funèbre entreprise par le cinéma italien - en mal de renouvellement thématique, sur le point d'être dépecé par les réformes libérales d'un certain Berlusconi - va inviter quantité de noms à ses côtés pour son trip zombiesque.

Argento, qui produit carrément le film, mais aussi, ainsi qu'on l'écrivait plus haut, un de ses musiciens fétiches et claviériste des Gobelins, Claudio Simonetti. Le génial Michele Soavi, qui réalisera Bloody Bird, perle sanglante à laquelle on a récemment consacré un dossier plein de haches, vient prêter main-forte, allant jusqu'à jouer le factotum métallisé et vendeur de billets maudits. On retrouve également le responsable des effets spéciaux Sergio Stivaletti, qui, des années avant d'offrir de poétiques morceaux de bravoure à Dellamorte Dellamore fait ici preuve d'un sacré sens de l'organique.

 

Démons : photoJe veux de la chaleuuuuuur

 

TINTIN CHEZ LES ZOMBLARDS

Devant et derrière la caméra, voici donc tout ce beau monde embarqué pour un ride hallucinant, qui culminera dans une séquence de massacre de zomblards à coups de katana et de moto. Et ce n'est peut-être là qu'une des réjouissances disséminées tout au long du film. On l'a dit, l'action se déroule presque exclusivement dans une salle de cinéma, et l'énergie des personnages y évoluant aboutit à un spectacle sans cesse renouvelé. Peut-être parce que le scénario accorde une place invraisemblable à la cocaïne, que tout le monde sniffe, perd, retrouve, partage et consomme dans des proportions qui feraient passer Tony Montana pour un moine franciscain, chacun y va de son idée énervée. 

Au-delà de l'écran lui-même, qui rythme et structure le récit, autant comme outil narratif (puisqu'il annonce les péripéties à venir) que comme terrain de jeu, source lumineuse qui redécoupe en permanence l'espace, et comme décor en perpétuelle métamorphose. On utilise les sièges pour former une barricade, tandis que l'escalier qui mène à la salle obscure est transformé en iconique tapis rouge horrifique. Une idée à l'origine du plan le plus célèbre du long-métrage, qui voit les "démons" du titre avancer vers le spectateur.

 

Démons : photo, Fiore ArgentoJ'aime cette fille, sur talons aiguilles, qui se déhanche

 

S'agit-il véritablement de démons ? Pas nécessairement, ou plutôt, pas plus que dans le cultissime Evil Dead et sa non moins légendaire suite, dans laquelle des entités maléfiques s'emparent des personnages un à un, mais en respectant non seulement une partie de la charte graphique zombiesque, mais surtout en dupliquant leur mode de contamination. Qui s'hybride ici à de jolies extractions corporelles entre Alien et tout ce que le cinéma B italien nous avait déjà offert de gorasseries à base de latex ou de marionnettes.

Lancé dans une course à l'échalote à la viande que rien ne semble pouvoir arrêter, Démons balance carrément, sorti de nulle part, un hélicoptère à travers le toit du décor. Candeur, générosité et naïveté sont ici d'une intensité invraisemblable, alors que nos héros regardent les pales de l'engin découper les monstres environnants. L'ensemble fleure bon une forme de ligne claire presque enfantine. S'il n'était pas question d'étriper tout ce qui bouge dans un déluge de tripailles radioactives, on jurerait retrouver la naïveté d'un Tintin, traversant comme lui les situations et les genres les plus improbables.

C'est finalement un traitement proche du western-spaghetti qui règne ici, tant on sent la féroce inventivité transalpine reprendre à son compte des décennies d'horreur anglo-saxonne, pour la marier à ses outrances. Et il n'est pas interdit d'imaginer que si l'industrie italienne n'avait pas explosé en vol, Démons eut été une porte ouverte vers une nouvelle bouffée de cauchemars transalpins, capables de régénérer le genre. Un voeu pieux d'autant plus évocateur que les années qui suivirent furent particulièrement pauvres en matière de cauchemars, au moins jusqu'en 1996 et l'avènement de Scream.

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Ray Peterson

Aaaaah Démons! Merci pour cet article!
Revu pas plus tard qu’avant hier (merci Carlotta pour ces éditions). J’avais oublié que le 2 était tellement série Z! Mon dieu cette séquence avec le « gremlins » qui court après l’une des héroïnes dans son appart! tellement longue, pas palpitante et grotesque que cela en devient drôle.
Par contre les plans en plongée sur l’escalier avec les Démons et leurs yeux brillants qui le remontent sont assez flippants. Des passages méga gore et une VF de feu de dieu avec Mario Santini qui déchirait tout à cette époque!
Démons c’est so 80’s!