Félins, sexe et chanson de David Bowie, entre mauvais goût et génie absolu... La Féline de Paul Schrader alterne entre le kitch et la magie.
Au tournant des années 80, Universal lance une rasade de remakes des grands films du patrimoine américain. Si l’exercice du remake est dans l’imaginaire collectif l'apanage des réalisateurs de second plan, les Scarface et The Thing produits par la major américaine ont été confiés à des cinéastes confirmés avec dans leur bagage une vision artistique affirmée : Brian De Palma et John Carpenter
Dans ce même ordre idée, Paul Schrader, tout juste sorti de son carton American Gigolo, est engagé comme ses pairs afin de mettre au goût du jour un chef-d’œuvre du septième art : La Féline (Cat People en anglais) de Jacques Tourneur, sorti en 1942. Malheureusement, il reçoit une vague de reproches équivalente à celle subie par ses homologues de l’époque. La Féline version Paul Schrader connait effectivement une réception plus que contrastée.
Les spectateurs crient au véritable blasphème et au résultat informe. Toutefois, à la différence du cas de Scarface et de The Thing, le souvenir de la sortie de Cat People traîne encore aujourd’hui dans de nombreuses têtes et reste l’objet de moqueries en tout genre par rapport à son style si particulier. Mais alors, est-ce un avis fantasmé sans raison valable ou bien une prise de hauteur sur une œuvre médiocre, sans saveur ?
"On va bien s'amuser tous les deux..."
J’irai cracher sur mon film !
À la fin de son expérience, Paul Schrader regrettait que son œuvre porte le même titre que l’original. Il n’a cessé de clamer à tout va que sa réalisation n’était à proprement parler pas un remake. Ces premiers arguments d’autodéfense brandis par le réalisateur américain sont également à mettre au crédit du fait qu’il n'est nullement l’auteur du scénario, alors qu’il avait l’habitude jusque là de maîtriser cette partie de la production. Des justifications qu’on peut dans un premier temps envisager comme un moyen pour le cinéaste de se protéger des foudres qui se sont abattues sur lui.
Toutefois, son argument n’est pas non plus à jeter aux oubliettes et comporte une grande part de vérité. Jacques Tourneur avait pris possession d’un scénario pensé par son ami et producteur Val Lewton, en imposant un cadre fantastique. Celui-ci s’incarne dans la dissimulation de la panthère durant la majeure partie de la production RKO – un principe repris depuis par de nombreux cinéastes.
"Le Monsieur veut me comparer au film de Schrader ? Quelle indignité !"
En tête de liste, ce bon vieux Steven Spielberg, qui a eu la même intuition avec son choix (économique et artistique) de « cacher » Bruce, le requin blanc, durant la majeure partie des Dents de la mer. Ce parti pris de la part du fils de Maurice Tourneur avait pour objectif de susciter le sentiment de crainte chez le spectateur, la crainte de voir la bête franchir le cadre du hors champ.
Paul Schrader a quant à lui décidé d’omettre ce postulat de mise en scène puissant afin de se concentrer davantage sur le sous-texte du film pour ce qui est de la sexualité et de la peur de répondre à ses désirs. A contrario de Jacques Tourneur, limité dans ses moyens par le fameux Code Hays, Paul Schrader n’y va pas de main morte : inceste, sadomasochisme… le réalisateur américain aborde frontalement la sexualité dans ce qu'elle a de plus crépusculaire et dangereuse pour ceux qui s’y aventurent sans limites.
Être une femme libérée, ce n'est pas si facile en effet
Cette distance de point de vue s’incarne de manière très concrète dans la réalisation des deux séquences de piscine. La version célèbre tournée par Jacques Tourneur jouait sur la terreur du hors champ, mais aussi sur les forces de son chef opérateur, épris de l'expressionnisme allemand. De son côté, Paul Schrader est clairement dans un dispositif vif et percutant.
Il abandonne la litote de l’original afin de plonger son spectateur dans un environnement érotique (plutôt douteux), en témoigne la poitrine bien visible de sa comédienne Annette O'Toole (Martha Kent dans la série Smallville) dans la conclusion de la séquence. Malgré tout, cette séquence est étonnement la plus fidèle à l’original dans son déroulé et sa finalité. Le reste du long-métrage n’est ensuite que prises de risque extraordinaires ou sinon, tentatives stylistiques de mauvais goût…
"Je peux me changer sinon ?"
Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or
Après coup, le visionnage de La Féline version Schrader laisse un goût amer. Nos repères habituels de forme sont effectivement mis à rude épreuve dans un cachet visuel assez ambitieux, mais parfois plus proche du tas de boue que de la beauté solaire. Dès son ouverture, le long-métrage nous plonge dans le monde sableux des panthères nourries par les hommes munis de moule-bite et de lances africaines. Une séquence assez lunaire, marquée par une forte dimension spirituelle, dans laquelle aucune explication ne nous est fournie pour comprendre le sens.
À la suite de cette scène d’ouverture au parfum d’étrangeté, le cadre du film se pose au cœur de la Nouvelle-Orléans. Une ville américaine idéale dont l’imaginaire des rites vaudous traîne encore et qui contient dans son architecture délabrée le fond d’étrangeté nécessaire pour raconter cette histoire. Elle était, on peut le dire, l’environnement tout à fait propice pour faire vivre la monstruosité du protagoniste. Les bayous, le zoo mal fagoté, l’ambiance poisseuse des rues sont ainsi retranscrits de manière efficace par la mise en scène élégante et brute à la fois de Paul Schrader, mais aussi grâce aux créations du célèbre Ferdinando Scarfiotti, qui a déjà travaillé en compagnie du cinéaste à la conception des décors d’American Gigolo.
L'entrée vers l'enfer
Il est aussi important de reconnaître l'extraordinaire travail de l’équipe des effets spéciaux. Au début des années 80, les effets spéciaux numériques n'existaient quasiment pas, il fallait donc tout créer soi-même. La transformation d’Irina (Nastassja Kinski) est encore à présent un accomplissement graphique et technique. Elle demandait à l’époque une organisation du tonnerre et il est surprenant de voir un résultat aussi abouti, de la même trempe que les animatroniques du film d’horreur The Thing. L’ambition de Schrader étant du côté de la monstration plutôt que de la dissimulation, cet apparat visuel est dans ce cas idéal et dans le même temps contrecarré par une forme de poésie moderne qui nappe l'ensemble du film.
Paul Schrader a misé une nouvelle fois sur le célèbre compositeur Giorgio Moroder pour s’occuper de la bande originale. Les deux créateurs ont opté pour une ambiance pop afin d’approfondir des séquences souvent oniriques et proches de l’abstraction. C’est notamment le cas lorsque Irina traverse la porte du monde des panthères. On est avec elle, plongés dans un grand rêve très clipesque, ô combien fascinant. Une représentation du paradis ou de l'enfer idéalement servie par le synthé de ce bon vieux Giorgio.
Il ne vous aura également pas échappé que le titre phare du long-métrage est une collaboration entre le compositeur de musique pop et le grand David Bowie et qu'il a été repris par Quentin Tarantino dans son célèbre Inglourious Basterds. Ce titre entraînant et particulièrement réussi fut très apprécié et a permis au film de ne pas tomber complètement dans l’oubli.
With Gasoliiiiiine !
Mon film tu l’aimes ou tu le quittes !
L’ambiance du tournage, racontée dans les pages du célèbre essai du journaliste américain Peter Biskind, Le nouvel Hollywood : Coppola, Lucas, Scorsese, Spilberg - la révolution d'une génération était fluctuante en raison de la relation qu’entretenait Paul Schrader et son actrice principale Nastassja Kinski au moment du tournage. Le détail de ces coulisses sert à mieux comprendre la fascination du metteur en scène envers sa comédienne, qu’il l’érotise. Schrader capte la sensualité, la douceur du corps de Kinski, sans pour autant négliger la séduction de son regard.
Son héroïne Irina a certes le même point de départ que celle de 1942 en ce qui concerne son destin de se transformer en félin noir si jamais elle consomme son amour. Sauf que mis à part ce postulat, Paul Schrader s’écarte complètement de la résolution finale de La Féline version Jacques Tourneur pour plutôt mettre en avant l’aboutissement des plaisirs d’une femme prête à abandonner son humanité et suivre sa bestialité.
Envole-moi ! Envole-moi !
Comme écrit plus tôt, Schrader s’intéresse davantage à l’aspect érotique de son histoire et se confronte ainsi à plusieurs thèmes. Pour commencer, les actes sanguinaires de la panthère font surgir le sang que Schrader transforme en métaphore des menstruations féminines qu’il fait intervenir à deux reprises.
Cela se produit lorsqu’Irina, après avoir été fascinée par le regard d’une panthère, assiste à la mort d’un gardien du zoo. Son sang se répand au sol et Schrader fait intervenir au montage un plan très court de cet écoulement sous les pieds du personnage. La seconde fois, Irina passe sa première nuit dans les bras d’Oliver Yates (John Heard) et découvre dans la salle de bain le sang qui s’est répandu sur son sexe. Irina goûte le liquide et saisit sa destinée future : elle sera punie et deviendra donc à son tour une panthère.
Le nouveau modèle Tampax Compak n'est pas encore arrivé
L’inceste et le sadomasochisme font partie de manière prégnante de l’étrangeté qui émane de la création de Paul Schrader. Le supposé grand frère d’Irina, Paul (Malcolm McDowell) incarne à lui seul sa sexualité hors norme. Il est lui aussi victime de la malédiction et s’il y a quelque chose de macabre chez ce personnage, à vouloir coucher avec sa sœur et tuer plusieurs femmes par la même occasion, il se cache derrière une peur viscérale d’être puni et de la mort.
Tous les personnages ont pour seul moteur leur désir face à la mort qui les entoure sans cesse. La résolution d’Irina passera par sa fin symbolique en tant qu’être humain qui décide de vivre son accomplissement sexuel. Cette interrogation autour de l’amour et de la mort, entre Éros et Thanatos, n’a cessé de fasciner Schrader durant toute sa carrière.
"J'ai été très vilaine..."
Déjà dans American Gigolo, le scénariste de Taxi Driver montrait Julian Kaye (Richard Gere), à force d’avoir trop joué avec les plaisirs de la chair et la mort, choisir la rédemption grâce à l’amour de l’autre. Néanmoins, avec La Féline, Paul Schrader va plus loin dans ses métaphores et fait de ce film une œuvre centrale de sa filmographie. Il anticipe également la réalisation de Mishima, qui pose les mêmes réflexions spirituelles sur l’âme face à ses pulsions.
Enfin, en agrandissant l’analyse, il ne serait pas erroné de voir La Féline comme un long-métrage sensiblement lié à l’apparition de la maladie du Sida dans le monde. Cette paranoïa entre le désir du corps de l'autre et la crainte que le sien se transforme puis se désagrège faisait partie du climat de l'époque et étrangement, il incarne très bien ce danger permanent d'être rattrapé par ses plaisirs.
Bien sûr cette interprétation est à prendre avec des pincettes et Paul Schrader a refusé dans plusieurs interviews que l’on juge son film à l’aune du monde contemporain. En revanche, cette position rend la lecture de La Féline tout à fait passionnante et rend compte de toute sa modernité. Avec ça, elle en devient une œuvre différente de l'original et décuple les esquisses de Jacques Tourneur, dans sa forme et dans son fond.
"Cachons-nous !"
Les remakes sont souvent considérés comme des aubaines pour les studios désireux de remettre au goût du jour une recette qui a déjà fonctionné par le passé. Aujourd’hui encore, les grandes majors américaines, telles que Disney, capitalisent sur les succès d’antan et la nostalgie de nombreux spectateurs afin d’engranger un nombre d’entrées conséquent. Il n’est pas étonnant de voir Universal (encore eux) tenter depuis plusieurs années de remettre au goût du jour le mythique Scarface de Brian De Palma.
Il est toutefois bon de rappeler que, comme La Féline, certains remakes offrent souvent une nouvelle vision ou bien un prolongement de l’œuvre originale, quitte à parfois la dépasser, comme a pu le faire John Carpenter avec The Thing ou bien David Cronenberg avec La Mouche (si vous ne le saviez pas, oui c’est bel et bien un remake).
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Elle est trop belle
Voilà revu, un film bien étrange, pas totalement réussi mais pas totalement raté. Un petit problème de rythme. la féline c’est le pendant félin du mythe du Loup Garrou.
Une bonne ambiance, de bon acteurs mais évidement et surtout une Nastasia Kinski si belle et si sensuelle, telle que dans mon souvenir. Il est évident qu’elle m’avait marqué. Fragile, perdue, touchante, sensuelle et déterminée. Les scènes de sexe sont très soft et courte, et pourtant on récent souvent le sentiment du désir. La plus grande force du film est d’avoir réussi à nous convaincre qu’elle est une panthère. Car c’est bien Nastasia que l’on projette sur l’animal dans la scène finale, avec ce plan sur la bête si beau et triste à la fois.
Mais quelle beauté.
Et 1 an avant il y a eu dans le genre homme/animal un autre film culte, Wolfen, Dieu ou Diable …
Bonjour Bishop,
Oui effectivement c’est une erreur. Merci pour ce retour.
Je plussoie @kyleReese +1 un article sur Hot Spot … un titre évocateur…avec une Virginia Madsen et une Jennifer Connely plus incandescentes et sexy qu’elles ne l’ont jamais été.
C’est très bien d’avoir écrit sur ce film oublié. Pour les raisons très bien senties dans l’article, je le classe dans une catégorie à part : les chef-d’oeuvres ratés. J’ai beaucoup ce film tout en étant conscient de ses limites.
« il n’est nullement l’auteur du scénario, alors qu’il avait l’habitude jusque là de maîtriser cette partie de la production (ce sera d’ailleurs la seule et unique fois de sa longue carrière) »
L’ami Paul n’est pas le scénariste d’une bonne partie de sa filmo (il a eu à réaliser des films écrits par Harold Pinter ou Bret Easton Ellis par exemple) et je ne compte pas son prequel à moitié fait de l’exorciste
Ce film m’a toujours semblé mystérieux, embrumé. Je me souviens du début mystique. La chanson de Bowie évidement (grand fan du monsieur qui a aussi composé la superbe chanson du Jeu du faucon)
Je me souviens de la douce sensualité animal de la sublime Nastassja K. Comment ne pas la désirer. On parlait de nanar érotique dans un récent dossier, bah là l’érotisme est bien présent et réussi. On ressent l’atmosphere moite de la nouvelle Orléans mais pas que.
Vous m’avez fait remonté de beaux souvenirs là, revoir le visage fiévreux de l’actrice me donne une envie irrépressible de revoir le film au plus vite …
Ca me fait penser aussi aux Prédateurs sorti 1 an plus tard, de Tony Scott parsemé aussi de moment érotique mais avec une ambiance beaucoup plus froide. Bref honnêtement, ce genre de scènes dans les films « mainstreams » … c’était mieux avant !
A quand un dossier sur les bons films avec une dose d’érotisme réussi ?
Exemple avec Hot Spot de Dennis Hopper ou il y fait aussi vraiment très chaud. 🙂
Je trouve que c’est un bon film. Encore plus si on le compare à tous les films américain du même style de l’époque.