Walter Hill, le producteur de la saga Alien, a frappé la fin des années 70 en créant une marque intemporelle de la contre-culture : Les Guerriers de la nuit.
Ni grand maître, ni yes-man sans vision, Walter Hill était inclassable dans le vaste paysage du cinéma américain des années 70, en pleine effervescence. Bien qu’il soit connu d’une partie des cinéphiles pour sa participation à la saga Alien en tant que producteur et scénariste (c’est à lui et à David Giler à qui l’on doit le personnage de Ash dans le premier film), le réalisateur de plus de 70 ans s’est garni d’une belle filmographie avec des réussites (Driver, Sans retour), mais aussi des échecs (Du plomb dans la tête) en ne lâchant jamais une volonté de fer comparable à celle d’un Richard Fleischer (Soleil Vert, L’étrangleur de Boston) ou d’un Peter Yates (Bullit).
Cette personnalité à part du circuit hollywoodien, parfois mise en avant pour la réalisation des buddy movies 48 heures et 48 heures de plus, est rarement évoquée quand on parle du cinéma américain des années 70 et 80. Et c’est bien dommage, car en plus de son travail de scénariste et de producteur sur la saga Alien, Walter Hill est parvenu à réaliser un petit bijou racontant l’histoire d’un groupe de petites frappes (les Warriors), accusé à tort du meurtre d’un chef de gang et qui se trouve malgré lui poursuivi durant toute une nuit en plein cœur de la grosse pomme. Les Guerriers de la nuit (The Warriors en anglais), typique film d’exploitation, est depuis rentré dans la short list des oeuvres cultes de plusieurs générations.
"Come out to play", cette réplique improvisée par Luther, incarné par David Patrick Kelly, a, on peut le dire, fait son trou dans la culture populaire en captant notamment toute une scène hip-hop américaine nostalgique de cette chasse à l’homme. Par exemple, le groupe Wu Tang Clan et Puff Daddy ont tous deux rendu un hommage en citant cette réplique dans un de leur morceau. Mais l’influence des Warriors ne s’est pas arrêtée à la scène musicale puisque la famille préférée de tous, Les Simpson, a parodié durant un épisode le long-métrage en reprenant sa trame complète.
Le style clair-obscur new-yorkais
Laisse pas traîner ton fils
À première vue, l’intrinsèque coolitude du film, due à la diversité des tenues des gangs et d’un concentré de violence (pour l’époque), vient de la volonté de départ de son réalisateur : faire son propre western. Certaines traces certes réduites de cette idée apparaissent quand on regarde les tenues des Warriors. Certains se mettent en valeur avec des plumes ou des colliers faisant penser aux clichés vestimentaires des Amérindiens.
À propos du style visuel, Walter Hill a retenu des leçons de son passage à la case scénario du côté de Sam Peckinpah. Le producteur d’Alien a plus spécifiquement été le scénariste de Guet Apens et la stylisation de la violence, faite de ralentis, grande marque de fabrique de son "maître", l’a certainement inspiré pour son traitement des combats dans Les guerriers de la nuit. De nombreuses chutes sont accompagnées d’un long ralenti très proche de ceux de La horde sauvage qui servaient à accentuer le déchaînement de violence de l’action.
Pourtant, un autre héritage inattendu se mêle à l’esprit de la jeune délinquance new-yorkaise. L’auteur du roman éponyme Sol Yurick avait effectivement pour principale influence le récit adapté par Xénophon : Anabase. Suite à une fausse accusation de complot contre son frère roi des Perse Ataxerxès II, Cyrus le jeune engagea une armée composée de Grecs (les Dix mille) afin de l’aider à reprendre le trône de la Perse. Bien évidemment face à l’armée Perse, Cyrus et les Dix mille perdirent. Ces guerriers grecs entamèrent alors une longue expédition de retour à leur terre natale et ainsi échappèrent à Ataxerxès II.
Des cow-boys qui n'ont froid ni aux yeux ni aux torses
Cette histoire riche et pleine de pistes narratives n’a pas été la seule influence, à en croire Walter Hill. Dans son adaptation, le réalisateur du film s’est lui inspiré de la bataille des Thermopyles que Franck Miller a su retranscrire sur planche avec sa mythique bande dessinée 300 (sans oublier l’adaptation sur grand écran de notre cher Zack Snyder).
En plus de cela, la majeure partie des personnages ont pour patronyme différentes figures des mythes gréco-romains et chrétiens, que ce soit Cyrus, Ajax, Luther, et d’autres. Si le nom de Swan, le chef des Warriors, pouvait davantage évoquer l’animal fétiche d’Apollon et d’Aphrodite, le protagoniste de son histoire a plus les traits d’un Ulysse animé par l’idée de retourner sur l’île d’Ithaque rejoindre Pénélope et son fils Télémaque. Il est altruiste, fait tout pour emmener toute sa troupe sur sa terre natale. Et comme dans L’odyssée, la bande de héros tombe sur des représentations de sirènes : Les Lizzies. Ces dernières sont de véritables tentatrices, prêtes à piéger les Warriors grâce à leurs charmes.
"Hey, How you doin' ?"
Mais derrière cette simple distribution de noms et d’évocations mythologiques, Les Guerriers de la nuit cache une véritable interrogation sur la mythologie moderne que tend à représenter Walter Hill. Ces rednecks, symboles du banditisme et de la désobéissance civile, sont sculptés comme de grands héros grâce surtout à la mise en scène. Les acteurs sont principalement filmés en plan américain (un petit rappel du héros de western) ou en plan poitrine.
Ce parti pris classique, mais fondamental sert à montrer très précisément les torses dénudés de ces jeunes éphèbes tels que Michael Beck et James Remar, qui, à n’en pas douter, auraient du temps de la Grèce antique eu le droit à leur statue. Malgré la portée mystique et héroïque de ces personnages, Walter Hill en fait des rats sortant de l'ombre quand ils ne sentent pas menacés.
Bonne idée de marquer son territoire avec un graffiti plutôt qu'avec sa pisse
Ces figures nocturnes envahissent littéralement l’habitat traditionnel des rongeurs, à savoir le métro. C’est notamment le cas de Swan qui, en compagnie de Mercy (Deborah Van Valkenburgh), se perd dans le tunnel, pour en sortir sali. Ces deux personnages seront d’ailleurs jugés comme des parasites par ce que l’on croit être la jeunesse dorée new-yorkaise bien habillée, se sentant menacée par cette crasse (sociale et physique) apparente chez eux.
Dans le même ordre d'idée, le périple de nos héros débute au cœur d’un cimetière, dans lequel ils vont d’abord s’abriter derrière des tombes, avant de renaître comme des zombies puis de se lancer dans l’aventure. Par ailleurs, les Warriors marqueront ce lieu riche en images du signe W, symbolisant leur passage et leur possession de cet espace.
La fin du film peut être également vue comme une évocation subtile de la rencontre entre Moïse et les Égyptiens. Tout comme la mer rouge fut séparée par le prophète juif, les Warriors sont face à leurs ennemis, laissant une ligne droite vide. La posture de Swan est mise en avant comme Moïse avançant face à son ennemi et apportant la vérité sur les agissements de Luther, le véritable coupable du meurtre de Cyrus. D’autant plus que la fin du parcours à Coney Island est un retour à la terre promise, ce qui explique le premier plan filmé du long-métrage, montrant la grande roue Wonder Wheel comme un symbole de ce doux rêve que pourraient vivre ces personnages.
On espère que la roue tourne va tourner pour eux
Pose ton Gun
Dès l’ouverture du film, Walter Hill montre à plusieurs reprises le plan du métro new-yorkais. Il nous indique judicieusement le cadre de la chasse et les limites auxquelles seront soumis nos personnages, devant traverser l’ensemble des lignes Nord et Sud (de Coney Island jusqu’au Bronx). Cette claire introduction comporte une autre fonction dans le dispositif formel, car dans ce scénario minimaliste des Guerriers de la nuit, seuls les moments où les Warriors rencontrent des obstacles, obligeant ces derniers à s’immobiliser, déclenchent directement un affrontement face à d’autres gangs. Un jeu de l’oie revisité en plein New York, dans lequel les personnages doivent sans cesse avancer, reculer, attendre pour se battre.
Cette dimension ludique très appréciable quand on regarde Les Guerriers de la nuit donne une impulsion proche des romans graphiques et des jeux de rôles populaires de l’époque. C’est d’ailleurs particulièrement signifiant dans l’Ultimate director’s Cut (2005) qui applique des transitions visuelles en case de bande dessinée. Sans même cet ajout bien utile à l’analyse, le découpage style bande dessinée est dans la version cinéma. Matérialisé par des plans en demi-bonnette fractionnant les personnages dans l’image, il a pour rôle de créer une tension en scindant des individus dont la séparation risque d’entraîner la mort.
",Mais tu n'es pas net Baptiste ?"
À l’arrivée, la trame narrative et la mise en scène des combats ont influencé la pop culture, mais surtout la fondation d’un genre vidéoludique bien particulier : le beat them all. Les amateurs du genre auront certainement les souvenirs en tête de leurs nombreuses parties de Double Dragon sur NES, qui repose sur les mêmes principes que le long-métrage américain : l’urbanisme comme source de combat et l’autojustice.
Le moteur du jeu qui nous guide parfaitement vers nos ennemis est en tout point similaire à la rencontre des Warriors et des autres gangs venant de l’ombre et encerclant les héros notamment durant la séquence du parc avec les Baseball Furies. Après avoir fui, les personnages s’arrêtent devant les sportifs maquillés à la Kiss et armés de batte de baseball puis lancent le combat.
Double Dragon : the best
Cette dangerosité nocturne du monde urbain des Guerriers de la nuit a également donné lieu à des adaptations sur console, notamment un jeu réussi produit par Rockstar Games, ce qui est en soi logique vu la violence du film. La boîte de production créatrice de la saga GTA était le candidat idéal pour un projet de cet ordre.
Au top les graphismes quand même
Le monde de demain
Bien que les ressources du film pour attraper son spectateur ne viennent pas de la richesse de son récit, sa légende s’est construite également sur une représentation très précise des jeunes de milieux défavorisés dont les quêtes d’épanouissement et de liberté sont noyées par leur condition sociale. Walter Hill crée une véritable verve révolutionnaire qui émane de l’efficacité scénaristique des Guerriers de la nuit, et ce dès l’ouverture du film. Réunie en plein cœur de Central Park, l’assemblée de ses nombreux gangs rappelle instinctivement les espoirs d’un festival Woodstock ou d’autres rassemblements de la jeunesse des seventies.
Sauf que cette fois-ci, au lieu de faire l’amour, ces nouveaux révolutionnaires veulent faire la guerre. La trace des espoirs des hippies américains persiste chez Cyrus, le boss des boss. Habillé et gesticulant comme un messie amateur de pop anglaise, Cyrus apparaît comme un leader politique prêt à sonner la grande révolution. Il propose en effet l’union face au principal ennemi : l’ordre policier. Cette partie du film au combien symbolique et en avance sur son temps fut jugée par la commission de contrôle américaine beaucoup trop subversive. Ce qui justifia la classification X du film et la coupure au montage final d’une partie de l’ouverture.
"Une petite révolution non ?!"
Cette crainte du désordre provoqué par ce discours pour des spectateurs attentifs a atteint le pouvoir français, qui fit de même en censurant certains extraits mettant en scène le discours de Cyrus. En soi, ces instances gouvernementales n’eurent pas tellement tort, puisque la sortie du film aux États-Unis a provoqué une excitation chez les jeunes des ghettos américains. Suite à des violences lors des premières projections en Californie et à Boston plus particulièrement, la Paramount a décidé de suspendre la campagne publicitaire du film.
Le public des banlieues françaises s'est également emparé du film. L’impact des Warriors a été tellement fort que, durant la période des Zoulous au début des années 90, les gangs des banlieues parisiennes s’inspiraient directement des codes vestimentaires et des noms du long-métrage. Cette forte popularité pose la question de la représentation de la jeunesse des ghettos ou des quartiers, que Les Guerriers de la nuit a su combler en mettant en scène des héros vulnérables socialement, mais dignes et avec du cran. Comme le rappelle la voix off d’introduction de la nouvelle version du film de notre cher Walter Hill, c'est une histoire de courage.
Tenue de Baseball : 19,99 euros
Pour prendre de la hauteur, le cinéaste américain réussit à présenter une vision de l’ordre social très juste et proche de la réalité, qu’il cache plus ou moins avec une pancarte d’ouverture : "Quelque part dans le futur". Sauf qu’avec notre regard actuel, il est louable de féliciter Walter Hill pour cette prise de conscience. Pour aller encore plus loin, Hill a su prendre une tangente que le cinéma américain était en train d’installer, en faisant de la rue un décor à part entière.
Si le Grand Ouest américain et les cow-boys l'ont fasciné, le cinéaste a saisi en plein vol la grande transformation du cinéma américain et plus largement de l’Amérique elle-même. Si William Friedkin, Martin Scorsese, et bien d’autres encore ont déjà réussi à sortir les caméras des studios, Walter Hill est vraiment allé jusqu’au bout de cette démarche, accompagné de surcroît par l’excellent chef opérateur des fascinantes images du premier Rambo : Andrew Laszlo.
"Ça va être tout noir !"
L’ambiance poisseuse et l’éclairage artificiel des réverbères sont ainsi parfaitement mis en avant par des mouvements de caméra élégants et investis dans l’action. Enfin, il est nécessaire de noter que les conditions de tournage en extérieur n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. L’expérience Les Guerriers de la nuit n’a pas été une promenade de santé pour l’équipe de tournage, forcée de filmer la majeure partie des séquences dans le métro new-yorkais à des heures tardives. De la même manière, Driver, le deuxième film de la carrière de Walter Hill, pourrait être vu comme une première expérimentation des tournages en extérieur à haute intensité, avec de nombreuses séquences de courses poursuites qui valent le détour.
Malgré sa richesse et son histoire bien calibrée, Les Guerriers de la nuit n’aura pas aussi bien marché. En dépit de l'interruption de la campagne publicitaire, il a rencontré un petit succès sans pourtant dominer le box-office américain. En France, le nombre d’entrées n’a pas non plus été exceptionnel (779 493 entrées), mais le succès des Warriors vient surtout, ironiquement, de ses passages à la télévision sur la Cinq dirigée par Silvio Berlusconi. Sans oublier le marché de la VHS qui a rendu bien des services à des films du même acabit, tels que les films de John Carpenter et bien d’autres films de la contre-culture américaine.
Silvio Berlusconi ?
Et si le propos du film sur les violences sociales et policières était innovant pour l’époque, Hollywood a souhaité remettre au goût du jour les Warriors. Le premier grand nom à s’être intéressé à la fabrication d’un remake fut ce bon vieux Tony Scott, qui en 2005 voulait s'attaquer à cette histoire en retirant certains gangs cultes (les Baseball furies entre autres). Néanmoins, un autre projet de série plus avancé fut à l’origine confié de la part de la plateforme Hulu aux frères Russo, bien connus pour leurs réalisations du côté de chez Marvel.
Ce plan de remake datant de 2016 a depuis été repris par Netflix et même si les nouvelles manquent à l’appel, le projet reste actuel, aux vues des situations dans plusieurs territoires américains et les brutalités policières toujours aussi persistantes (l’épisode tragique de George Floyd en est le parfait exemple). Attention néanmoins au lifting potentiel à la sauce Netflix, qui ne garderait que la dimension cool et jeune des Warriors, mais ça, c’est une autre paire de manches. On espère le meilleur pour ce projet bien loin d’être abouti…
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Je viens de le découvrir grâce à cet article d’EL. Bon film.
@pepe le putois.Il me semble qu’un remake devait se faire .Mais avec le contexte actuel,faire un film comme ça peut etre rapidement préjudiciable.
A l’époque ce film avait fait couler beaucoup d’encre. Alors imaginons aujourd’hui.
Je suis étonné que les ricains n’aient pas fait un remake, un spin off, une série puis une série centrée sur un gang, spin off du remake de la série sur le film sur ma grand mère et enfin un documentaire sur le tournage.
Je veux tous les Warriors …
Me souvient avoir découvert ce film avec le jeu vidéo the warriors sur ps2 il me semble, de mémoire l’ambiance y était parfaitement retranscrite. Nostalgie.
» Warriors ,la partie commence! »
Pinaise!!! Mes frères et moi, ce film… Pfffff…..On l’a trop maté ado. Trop!! Mon benjamin arrive encore à me citer des morceaux entier de dialogue !
la Wonder Wheel et la musique lancinante, la voix de radio, la présentation des Warriors, les differents gangs ultra typés, cet enfoiré de David Patrick Kelly, etc etc….effectivement ce film fait partit de la légende des 80’s…à revoir ne serait-ce que pour retrouver cette atmosphère si particulière de cette période….
Ah Walter Hill, complètement d’accord avec mes compères du dessous. Extrême Prejudice, Southern Comfort et ce Warriors. Effectivement le Précheur au début avec son Can you dit it du culte de chez culte. Une belle édition bluray est sortie y a pas longtemps dans nos contrés dans la version cher à ce Walter. Bon et puis sans ce film on aurait pas eu les Doubles Dragons et Final Fight dans nos bonnes vieilles salles d’arcade aussi.
Film culte d accord, adoré adolescent mais kitch à fond et impossible à regarder aujourd’hui, ça a mal vieilli
@JR Oh que oui, j’étais un grand fan de Walter Hill surtout dans les années 80.
Sans retour est peut être mon film favori de ce réalisateur.
« Can you dig it? »
Bon sang, cette jaquette… Ce film vu ado, revu adulte… Cette nuit sans fin… C’est beau, ça reste d’actu quelque part…
Flash, ça mérite d’être revu. Walter Hill est un grand… Ça m’attriste qu’il finisse sur des œuvres moyennes, mais je pense qu’on a du grandir avec les mêmes films de ce metteur en scène.