Retour sur Legend, le conte fantasmagorique de Sir Ridley Scott, avec Tom Cruise et les licornes de Blade Runner.
Au début des années 80, Ridley Scott est en train de devenir un grand nom à Hollywood. Adulé autant par les cinéphiles classiques pour son premier film, Les Duellistes, que par les amateurs de cinéma de genre avec son second essai, Alien, le huitième passager, le cinéaste britannique fait ce qu'on appelle une entrée fracassante dans l’industrie hollywoodienne. Néanmoins, son troisième film, le tout aussi culte Blade Runner, ne rencontrera son public qu’à la sortie de son director’s cut en 1992. L’échec commercial et critique du polar SF en 1982 va mettre un coup d’arrêt à la carrière du réalisateur, alors en pleine ascension.
Un frein qui marque le début d’une succession de plusieurs échecs consécutifs dans sa filmographie, comme notamment son second (et dernier) polar atmosphérique, Black Rain, avec Michael Douglas au pays des yakuzas. Une errance qui durera jusqu’au début des années 90, où Ridley Scott retrouvera le succès critique et public avec Thelma et Louise, son road-movie féministe avec Geena Davis et Susan Sarandon (un film qui lui vaudra sa première nomination à l’Oscar du meilleur réalisateur).
Mais on oublie souvent d’évoquer le quatrième film du cinéaste, perdu au milieu de ces échecs successifs, Legend. Un conte fantasmagorique avec un Tom Cruise juvénile, qui fait suite à l’échec de son Blade Runner, dans lequel on retrouve de nouveau le fétichisme de Ridley Scott pour les licornes qui courent au ralenti. Au-delà de son échec au box-office américain, Legend partage en effet beaucoup de similitudes avec l’adaptation de Philip K. Dick et ses réplicants, à commencer par leurs rêves, dans lesquels il est question de licornes électriques.
On revient donc sur le conte devenu culte de Sir Ridley Scott, afin de comprendre en quoi Legend est la suite spirituelle de Blade Runner, avec lequel il forme un diptyque fascinant dans la filmographie du réalisateur.
Tom Cruise, une princesse et une licorne : Qu'est-ce qui pourrait mal tourner ?
Les androïdes rêvent-ils de licornes électriques ?
Si Legend peut être vu comme la suite spirituelle de son film de science-fiction néo-noir sorti deux ans plus tôt, il faut savoir que ce conte sous influence de Jean Cocteau est un projet de longue date. Un projet dont l’idée a germé après le tournage en France de son premier long-métrage, le film d’époque Les Duellistes, dans lequel Harvey Keitel et Keith Carradine s’affrontent dans une série de duels, avec notamment pour toile de fond notre bonne vieille Dordogne.
Au début de sa carrière, Ridley Scott a plusieurs projets sur le feu, dont certains ne verront tout simplement jamais le jour, notamment son adaptation de Tristan & Yseult qu’il envisage avant de se lancer sur Alien, ou encore celle de Dune, avant de finalement se consacrer à Blade Runner. C’est peu de temps avant le début du tournage de ce dernier que Scott et son scénariste, William Hjortsberg (Angel Heart), planchent sur le scénario de Legend durant cinq semaines, un scénario intitulé dans un premier temps Legend of Darkness (un premier titre tout sauf anodin aux vues du résultat final, mais nous y reviendrons un peu plus tard).
C’est seulement lorsque la production chaotique de Blade Runner est achevée que le cinéaste revient sur son projet de conte mythologique, procédant à plusieurs réécritures avec son scénariste. Et il y a fort à parier que son expérience avec les réplicants de K. Dick a eu une influence directe sur la mise en chantier de Legend.
Les Duellistes, un premier film avec déjà des beaux costumes
En effet, le lien tissé entre les deux films de Ridley Scott (par le biais de la présence de licornes à l’écran) est bien plus concret qu’il n’y paraît, puisqu’il est né dans les fondements même de leurs conceptions, à savoir dans leurs montages respectifs. C’est en 1992, dans le director’s cut de Blade Runner, qu’apparaît pour la première fois le rêve de Rick Deckard (Harrison Ford), dans lequel on peut apercevoir une licorne galopant au milieu d’une forêt brumeuse. Un symbole qu'on retrouve sous forme d’origami, en fin de film, conférant au long-métrage sa complexité au sujet de la question profonde qui habite son protagoniste, à savoir être ou ne pas être un réplicant.
Un détail qui, en plus de semer le doute sur l’identité de Deckard, met la puce à l’oreille aux cinéphiles les plus admirateurs du cinéma de Scott, qui se mettent à fantasmer un lien sémantique entre le polar SF et le conte fantastique du cinéaste. Dans un numéro du fanzine Rockyrama, spécialement consacré à "Sir Ridley Scott", Maxime Solito consacre un article au conte oublié du réalisateur d’Alien.
Un article dans lequel il confirme le lien évident entre les deux films, en évoquant le making-of de Legend, où l’on peut apercevoir un rush avec un clap titré "Blade Runner", dans lequel un cheval blanc interprète la licorne à la corne noire. Une preuve on ne peut plus concrète avec laquelle l’auteur confirme l’évidence : "Ridley Scott a réalisé deux films d’affilée avec comme point commun un rêve sur des licornes."
En effet, outre le lien tacite entre les deux films (la présence de ce rush commun), Legend place sa créature mythologique au centre de son récit de la même manière que Blade Runner, Ridley Scott faisant de la licorne le moteur émotionnel de son diptyque. Les réplicants rêvent littéralement des licornes de Legend, vecteurs d’humanité dans le film de science-fiction, mais aussi de pureté et d’innocence dans cet univers d’Heroïc Fantasy, au sein duquel Jack (Tom Cruise) et La princesse Lily (Mia Sara) tentent de rétablir l’équilibre entre le bien et le mal.
Une harmonie brisée par les actes de Darkness (Tim Curry), dont l’objectif est de s’emparer des licornes pour faire régner les ténèbres sur le royaume magique (plus manichéen, tu meurs). Un récit initiatique classique, calqué directement sur le Monomythe (concept issu des écrits de Joseph Campbell, qui stipule que les contes et légendes se basent tous sur le même schéma narratif), qui ne brille pas par son originalité, mais qui n’est pas sans rappeler le récit existentiel du précédent film de Ridley Scott.
En effet, Blade Runner emprunte tout autant à la structure du conte que Legend. Il est également question d’un parcours initiatique avec un héros en quête d’identité, dans une métropole peuplée de machines (qui n’est pas sans rappeler le Metropolis de Fritz Lang). Une cité sur laquelle plane l’ombre d’un créateur, qui trône ici au sommet d’une pyramide surplombant un Los Angeles futuriste. Un royaume dans lequel les androïdes rêvent de licornes électriques, à travers des images insufflées par Tyrell (figure misanthropique qui se hisse à hauteur des dieux), dont Darkness semble être le digne héritier, au point d’avoir sa propre légende à son nom.
Legend of Darkness
Ce n’est un secret pour personne, Ridley Scott est un cinéaste misanthrope, qui s’est toujours plus identifié aux dieux qu’aux humains, au point que la dernière moitié de sa filmographie en aura divisé plus d’un (notamment avec Prometheus et ses questionnements créationnistes). Mais cette figure de créateur a toujours été omniprésente dans l’œuvre du Britannique, et ce depuis ses débuts, que ce soit dans Blade Runner, mais aussi dans Legend qui ne déroge pas à la règle.
Et après "l’ingénieur" (vous l’avez ?) qui insuffle la vie à ses pantins, en se prenant pour Dieu au sommet d’une pyramide, la misanthropie apparaît cette fois-ci sous les traits d’un diable avec des cornes, nommé sobrement "Darkness", et incarné par le génial Tim Curry, sous une magnifique prothèse signée Rob Bottin. Si Legend se démarque tant dans la filmographie de Ridley Scott, c’est également grâce à sa dimension de pur conte d’orfèvre que lui confère son statut de pur film de studio.
Entièrement effectué dans les studios de Pinewood, près de Londres, le tournage de Legend ne fut pas de tout repos, rencontrant de nombreux problèmes, notamment un incendie qui détruisit l’un des décors les plus importants du métrage, à savoir celui de la forêt. Un accident qui obligea Ridley Scott à revoir la structure narrative de son récit.
Une direction artistique absolument somptueuse
Cela explique probablement pourquoi la deuxième partie du film se déroule essentiellement dans la demeure de Darkness, qui se paye le luxe d’apparaître tardivement dans le montage (au bout d’1h, selon les différentes versions). Et au final, c’est peut-être le démon cornu qui intéresse le plus notre cinéaste britannique, au point que la première version du scénario s’intitulait Legend of Darkness. Car Legend ne raconte ni plus ni moins que la légende de Darkness, une bête recluse dans sa tour qui ne cherche qu’à séduire la belle Lily.
Si La Belle et la Bête de Cocteau est la référence évidente de Legend, totalement revendiquée par Ridley Scott, on retrouve également l’influence des contes d'Hoffmann du duo Michael Powell/Emeric Pressburger, dont l’ombre plane déjà sur Blade Runner, lorsque le polar SF convoque une imagerie de conte. Notamment dans l’appartement de J.F. Sebastian (William Sanderson), où Prius (Daryl Hannah), réplicante semblable à un pantin fait de chair et de sang, se fond dans le décor parmi les automates du marionnettiste pour échapper à Deckard.
Quand Deckard rencontre Olympia
L’influence du cinéma de Powell et Pressburger résonne alors comme une évidence dans la direction artistique de Legend, à l’image de cette sublime scène de danse. Une séquence où la princesse Lily valse avec son ombre, qui apparaît sous la forme d’une robe noire, sur la musique symphonique de Jerry Goldsmith, qui n’est pas sans rappeler Les Chaussons rouges. Puis, le diable apparaît derrière le miroir, sous les traits d’un Tim Curry qui vole tout simplement la vedette à tout le reste du casting.
Avant de traumatiser toute une génération d’enfants sous le maquillage du célèbre clown maléfique de Stephen King, l’acteur britannique incarne ici un Prince des Ténèbres shakespearien dans l'âme, tout en nuances, dont le charisme est magnifié par le travail d’orfèvre de l’artisan Rob Bottin. L’artiste derrière les maquillages des loups-garous d’Hurlements et des créatures de The Thing signe pour Legend un nouveau prototype de maquillage en silicone, afin de faciliter le travail du comédien sur ses expressions faciales.
Et le résultat est tout simplement sans appel : Darkness est une créature bluffante de réalisme, un être de chair et de sang avec une âme, magnifiquement incarnée à l’écran et servie par des dialogues d’une poésie absolue. Il ne fait aucun doute que le conte de Ridley Scott doit en grande partie son statut culte à l’aura de son antagoniste et à la performance de son interprète so british.
La Valse des director’s cut
Lors de sa sortie dans les salles américaines, en 1985, Legend ne rencontre pas le succès tant attendu auprès du public, ne récoltant que 15 millions de dollars au box-office domestique (pour un budget de 25 millions). En France, le long-métrage réalise plus de 765 000 entrées, ce qui reste honorable. À titre de comparaison, avec un budget à peu près similaire (28 millions, selon certaines estimations), le précédent film de Ridley Scott, Blade Runner, avait récolté 41 millions de dollars au box-office mondial.
Si le score du film de science-fiction en fait un échec commercial, celui du conte de fantasy donne toutefois matière à le relativiser. Avec deux lourds échecs successifs, aussi bien critiques que publics, la carrière de Ridley Scott commence déjà à battre de l’aile à cette époque. Tout comme pour Blade Runner, l’échec de Legend sur le territoire domestique repose en grande partie sur la qualité assez discutable du montage américain de 89 minutes (à peine reconnu par son cinéaste), où la sublime musique symphonique de Jerry Goldsmith (déjà à l’œuvre sur Alien) a été remplacée par les compositions au synthé du groupe Tangerine Dream.
Dans la version européenne de 93 minutes, on retrouve de nouveau les partitions de Goldsmith, même si le thème des gobelins semble avoir conservé des élans de synthé kitchs que l’on soupçonnerait venir du groupe allemand (le résultat est par ailleurs assez risible). Si Darkness apparaît au bout d’une bonne heure de métrage dans ce montage, l’antagoniste nous est révélé plein cadre dès le début du film dans sa version américaine (avec d'horribles yeux phosphorescents), ce qui tue au passage tout le mystère entourant son personnage, et donc son aura par définition.
Ajoutez à cela que le film se conclut sur son visage, ricanant dans l’espace où il est expédié à la fin, et vous obtenez la meilleure des manières de tuer dans l’œuf un grand antagoniste charismatique. Il faudra donc attendre la director’s cut de 114 minutes (disponible dans l’édition DVD de 2002) pour découvrir la conclusion approuvée par Ridley Scott, à savoir une fin douce amère dans laquelle la princesse Lily et Jack se séparent (le dernier plan montre ce dernier partir seul vers le soleil couchant).
Néanmoins, le montage européen restera pendant plusieurs années la version la plus fidèle à la vision de son auteur, malgré un happy-end plutôt niais, où Jack et Lily s’embrassent devant le couple de licornes de nouveau réuni, avant de partir ensemble en courant vers le soleil couchant. Deux films qui ont donc en commun de se conclure sur une ou des licorne(s), comme symbole d’un retour à la paix et à la liberté.
Que ce soit pour Deckard et Rachel dans Blade Runner, dont les fins de la version cinéma et du director’s cut diffèrent également (l’une montre de manière explicite un nouveau départ dans son happy-end, tandis que l'autre suggère une fuite dans sa conclusion ouverte déroutante), ou pour Jack et Lily qui partent en courant dans la forêt de Legend. Ridley Scott aura donc réalisé deux contes à la suite dans sa filmographie où il est question de royaumes (futuriste ou fantaisiste), de rêves et de licornes.
Un diptyque dans lequel le cinéaste déploie sa fascination pour le cinéma de ses pairs britanniques (ici, Powell et Pressburger, mais aussi David Lean, dont le Lawrence d'Arabie plane notamment au-dessus de Prometheus et Alien : Covenant), à travers la quête métaphysique et existentielle de ses héros à la recherche de leurs identités. Cela suffit à faire de Legend un cas à part entière dans la filmographie du cinéaste, autant qu’un complément indispensable au chef-d’œuvre de science-fiction qui le précède. En attendant de réévaluer ce conte fantastique, on revient également sur Prometheus, le prequel mal-aimé d’Alien premier du nom, par ici.
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C’est pas « Do Androids Dream Of Electric Sheep ? », le bouquin de Dick qui a inspiré Blade Runner ? Sheep, c’est mouton. Quel rapport avec une licorne ?
Images magnifiques,méchant beau et terrifiant mais gros bide à l époque, un film pour enfants ou pour adultes ?
On sait pas trop à qui s adressait ce film à l époque
je l’ai vu presque en son temps, quand mes parents avaient achete les premiers magnetoscopes a cassettes VHS de l’époque, donc je l’ai vu fin 1988/1989, à 13 ans, en louant le film dans un videoclub..
tres daté à l’epoque,pourtant je matais çà sur une tv cathodique avec la resolution d’une bande vhs. trucage optique et autres trucages ;
qu’est ce que çà donne en 1080P ou 4K?
100%;vintage, .d’autant plus catastrophé que j’avais vu à la même époque Blade Runner, comment un cineaste pouvait se planter comme çà lol?
le pire que j’ai vu de Sir ridley , c’est Gi jane en 96/97, une catastrophe,mais Demi Moore est une Pro et excellente actrice,tres credible à partie là, elle a disparu, litteralement, comme Pierre Richard, immense acteur comique des annees 70/80 et debut 1990, disparu, on s’explique pas ces cycles de popularité oud’impopularité
Du grand n’importe quoi. Un détail commun, et de suite on voit une analogie, voire une filiation! Cependant, tous ces films sont magnifiques et esthétisants. Chacun dans son genre a un corps, une âme. Quand on voit cette filmographie, on se demande comment Ridley Scott a pu commettre Prometheus…
Très chouette article pour un film esthétiquement magnifique mais comme dirait Kyle Reese au scénario basique voir naïf.
Le score de Goldsmith est sublime, (celui de Tangerine Dream est très intéressant aussi d’ailleurs) Mia Sara de toute beauté, l’armure de Tom Cruise pète la classe et bien sûr tout ce qui a été dit en bas en long large et travers par mes camarades.
Mention spéciale au pote Roberto Picardo qui quittait Joe Dante pour faire une sorcière plutôt sordide.
Petit reproche à l’article, Black Rain n’a pas été un échec pour Scott ,je dirais même un bon succès, certes pas autant rentable qu’Alien, pas autant flamboyant puis culte par la suite que Blade Runner mais un bon succès (cf le commentaire audio lucide de Ridley Scott sur le bluray).
Un très grand souvenir pour le fan d’images esthétisante que je suis. Ce film est un véritable tableau féerique sorti des pages de conte illustré.
Le maquillage de Darkness n’a pas pris une ride. L’ambiance est superbe, bien que l’histoire très basique voir naïf traine un peu. C’est assez lent, mais pour tout grand amateur contemplatif de belles images c’est superbe à regarder. La musique de Goldsmith est très réussi aussi.
Film magnifique, avec sans doute le plus beau vilain de l’histoire du cinéma.
Onirique et magnifique.
Les maquillages de Rob Bottin sont vraiment mémorables.
Ambiance à la fois merveilleuse et inquiétante. Entre rêve et cauchemar.
Superbe.