Après Justice League, Zack Snyder est-il un héros, un rigolo ou le dernier gladiateur d'Hollywood ?

Simon Riaux | 28 mars 2021
Simon Riaux | 28 mars 2021

Depuis sa sortie le 18 mars 2021, le Snyder Cut de Justice League déchaîne les passions. Et pousse fans, spectateurs et cinéphiles à se demander : qu’est-ce que c’est que le style de Zack Snyder ? 

Volontiers caricaturé en gros bourrin adepte des images ultra-signifiantes et des poses iconiques au ralenti, le cinéaste s’il a souvent les travaux des autres, n’en a pas moins bâti, film après film, une grammaire instantanément reconnaissable. Et comme en atteste la ferveur d’une partie du public, cette dernière ne saurait se limiter à une conception du grand spectacle proche d’une publicité pour gel douche peuplée de culturistes. 

Capable de naviguer entre des hordes de zombies, de sublimer des amazones de fortune ou de magnifier des blockbusters super-héroïques allergiques à la prise de risque, le cinéma de Zack Snyder divise autant qu’il fascine, et demeure une passionnante anomalie au sein du Hollywood contemporain. 

 

photoUn réalisateur qui a tellement tiré son épingle du jeu, qu'il en a fait une armure

 

L’ÉTOFFE DES HÉROS 

La figure du héros est au coeur des récits qu'affectionne Zack Snyder, à tel point que chacun de ses longs-métrages peut être appréhendé comme une facette à part de cette notion, qu'il ne cesse de questionner, de mettre en perspective, d'exalter. Ou de critiquer. À bien y regarder, dès L'Armée des morts et sa focale sur la protagoniste campée par Sarah Polley, il fut pour lui question d'orchestrer la montée en puissance d'un prototype héroïque, qu'il portera à son point d'incandescence avec Sucker Punch.

Une autre quête initiatique éminemment Campbellienne se trouve au centre de Le Royaume de Ga'Hoole - la légende des gardiens, qui s'est lancé comme défi rien de moins que transformer des chouettes et autres hiboux en purs vaisseaux d'une aventure homérique. Et c'est bien à la naissance du courage, sa part d'irresponsabilité, d'incertitude, mais aussi de romantisme échevelé, que Snyder fait la part belle. 

 

photoSashimi, sauce antique

 

Quant à WatchmenMan of SteelBatman v Superman : L’Aube de la justice ou encore Justice League, l'affaire semble entendue, tant les héros constituent, par définition, l'axe central de ces blockbusters. Mais là aussi, le réalisateur ne les traite pas comme ses concurrents, et peut se permettre de questionner une dimension bien particulière de l'héroïsme. Le XXe américain a peuplé son cinéma de surhommes, et mis en image la volonté de puissance de ses héros avec peut-être plus d'intensité qu'aucune autre civilisation.

Et c'est pour Snyder l'occasion d'un retour en arrière esthétique et historique, puisque la mythologie DC, de par son ADN, lui permet de s'inspirer directement des mythes grecs. Ou, comme cela a d'ailleurs été abondamment souligné à l'occasion de son Snyder Cut, de questionner jusqu'au principe de déité, ses héros étant clairement présenté et iconisés à la manière d'êtres supérieurs, dont la problématique n'est pas de s'élever, mais bien de retrouver en eux, et dans leurs actes, ce qui les raccroche encore à l'humanité.

 

Photo Henry CavillUn héros super

 

FEMMES PUISSANTES 

Le succès de 300 et son choix d'adapter une bande-dessinée de Frank Miller (alors pas le plus intersectionnel des gauchistes) valurent un peu vite au réalisateur d'être taxé de méchant fasciste ultra-viriliste. Pourtant, la filmographie de Zack Snyder parle pour lui en la matière, tant elle déborde littéralement de personnages féminins puissants, travaillés, complexes. Et ce, dès son premier film, ou non content d'offrir un de ses plus gros succès publics à l'excellente comédienne Sarah PolleyL'Armée des morts accordait beaucoup d'attention à son héroïne, son parcours et son évolution.

Dès sa longue et éreintante introduction, la caméra et le scénario faisaient preuve d'une acuité et d'une empathie qui devaient rendre caduques les accusations surréalistes souvent accolées au flanc de l'artiste. Jusque dans le traitement, sensible et mesuré, du sentiment amoureux chez sa protagoniste, Snyder faisait montre d'une finesse rare dans le cinéma de genre hollywoodien.

Et il ne s'arrêta pas en si bon chemin, comme en témoigne un des blockbusters les plus radicaux, voire expérimentaux, des années 2010. Dans Sucker Punch, il choisit pour amazones un groupe de guerrières broyées par un monde masculin, toutes mises aux rebus, oppressées et possiblement destinées à être lobotomisées, auxquelles la pop culture et l'imagination, une fois débridées servent de planche de salut symbolique. Un geste aussi fort que malin, qui s'amuse de quantité de représentations sexuées, voire sexistes, pour en détourner les codes et en proposer une relecture complète. On a connu plus macho.

 

Photo Sarah Polley, Ving RhamesSarah Polley, première walkyrie de Zack Snyder

 

Enfin, après avoir été un objet de moqueries pendant des décennies, Wonder Woman a retrouvé ses lettres de noblesse de super-héroïne imbibée de mythologie grâce à la direction qu'il aura donnée au personnage dans Batman v Superman, direction inchangée jusqu'à aujourd'hui. De nombreux spectateurs ont d'ailleurs noté que le Snyder Cut l'avait restaurée dans toute sa dimension épique, amputant le nouveau montage de nombreux ajouts probablement Whedoniens.

Bref, jusque dans le super-héroïsme, Snyder aime à traiter de personnages féminins passionnants, et jamais des icônes superficielles pensées pour décorer l'image ou flatter la concupiscence du spectateur. Et si dans son prochain Army of the Dead, on ne doute pas que Dave Bautista aura l'occasion de tataner comme il se doit, on parie que Nora Arnezeder sera loin de faire de la figuration.

 

photo, Zack Snyder"Et donc, là j'égorge le dragon nazi ?"

 

ÉLOGE DES RALENTIS 

On aura beaucoup glosé sur le format "carré" du Snyder Cut qui aura engendré autant de fantasmes que d'incompréhension et de trollage impénitent. Mais pour le comprendre, peut-être faut-il revenir sur la mise en scène du Snyder Cut, qui use, plus qu'aucun autre film du cinéaste avant lui, d'un effet de style bien particulier : le ralenti. Dans chaque séquence, la caméra est tentée de ralentir le mouvement, d'étirer l'action jusqu'à la figer. Comme si l'enjeu était non pas d'esthétiser, ou de simplement iconiser, mais bien d'atteindre une sorte de point de réunion entre différents arts, un espace où le cinéma n'a plus besoin du mouvement pour narrer, et aboutir à une autre pratique, picturale cette fois.

Les ralentis de Snyder ne se veulent pas de simples effets d'épate ou de pause, mais bien des tentatives de se mesurer à une autre pratique, à une forme de création, et peut-être dans un geste à la fois désespéré et candide, d'en siphonner la noblesse pour en oindre à la fois le cinéma et les sujets qu'il aborde. Cette ambition se retrouvait déjà dans 300 où on pouvait légitimement regretter que le metteur en scène ne s'affranchisse jamais du découpage de Frank Miller, mais dont il serait un peu abusif d'interpréter l'overdose de ralentis sous le seul angle d'une défaillance de réalisateur.

 

photo, Jeffrey Dean MorganLa pause syndicale, ou la pause héroïque ?

 

Plus que reproduire à tout prix le rendu de cases de la création qu'il adapte, il cherche ici aussi à sortir du cadre traditionnel du cinéma. Et ce n'est donc pas un hasard s'il expérimente à cette occasion une méthodologie de tournage alors radicale et révolutionnaire. En effet, son usage de décor, et donc la création d'une image, presque intégralement virtuelle, le sort de facto de la conception traditionnelle du 7e Art, pour le ramener vers des rivages picturaux bien plus anciens.

Est-ce à dire que le résultat est toujours à la hauteur ? Non. 300 a terriblement vieilli, et Justice League en systématisant cette même grammaire, finit par tout annuler, ramener à un même niveau, plutôt que de sublimer. Pour autant, on aurait tort de désespérer du père Zack, plus que capable de remettre le métier sur l'ouvrage, de continuer d'explorer son geste jusqu'au-boutiste, et de parvenir à lui donner une forme à la hauteur de ses ambitions formelles.

 

photo, Ben AffleckNon, le chauve ne sourit pas

 

LA POLITIQUE DU FOUTOIR 

Avec son amour de l'héroïsme, son premier degré absolu, son éloge perpétuel de valeurs traditionnelles telles que la force, le courage, l'abnégation, le salut par le combat, ou encore la figure des hommes et femmes d'élite (voire carrément divins) apportant le salut aux masses apeurées, on a très vite fait de catégoriser ce bon vieux Zack sur l'échiquier politique, d'un côté bien droitard et conservateur, voire franchement réac. Sauf que c'est un peu plus compliqué que ça. Et nettement plus intéressant.

 

photo"Mais du coup, je suis fasciste ou juste dépressif ?"

 

Tout d'abord, étant entendu que ne pas être un fieffé gauchiste n'a jamais interdit de réaliser de bons, voire de grands films (coucou Clint Eastwood et S. Craig Zahler), on se gardera bien ici de toute moraline un peu facile. Ensuite, vu l'orientation, fréquemment opportuniste, d'Hollywood en faveur d'une certaine vision du progressisme, qu'une vision concurrente puisse elle aussi s'exprimer au sein de la production de blockbusters est plutôt rassurant. Mais surtout, catégoriser Snyder comme un simple réalisateur "de droite", a fortiori un héraut du conservatisme, revient à opérer une simplification qui ne permet pas de bien saisir le sens de ses films.

Parce que pour une adaptation de Frank Miller, obsédée par les attributs virils et la sacralisation du conflit, on trouve aussi un Watchmen, adaptation passionnée et passionnante d'Alan Moore, dont le positionnement nihilo-anarcho-cosmique est évident. Certes, le réalisateur apporte des modifications substantielles, et ne colle pas totalement à la vision politique du matériau originel, mais il serait hypocrite d'oublier combien il en adopte des traits, des discours, et in fine, combien il s'est investi corps et âme dans l'adaptation de ce chef-d'oeuvre de la bande-dessinée.

 

photoChouette, des Vikings !

 

 Son Rorsach est-il le paranoïaque pathétique de la bande-dessinée ? Pas vraiment, et là où Moore critiquait ouvertement le justicier psychotique, pour en faire un symbole de vertu dévoyée et un motif d'effroi, on sent bien que l'empathie de Snyder lui est acquise. Pour autant, c'est ultimement à un autre qu'il donnera le dernier mot, comme si le réalisateur était bien conscient que l'enquêteur masqué représentait un monde irrécupérable, dont la vision systémique ne pouvait aboutir qu'à la mort.

On évoquait plus haut le traitement du féminin chez Snyder, et là aussi, force est de constater qu'il traite ses héroïnes avec intérêt et en fait souvent les moteurs de l'action. Autant d'éléments, de pistes, qui nuancent considérablement le positionnement idéologique de l'artiste, et en font un vaste foutoir puissamment sympathique, plutôt que bourrin trop souvent décrié.

 

photoPrends ça McGyver

 

ICONOGRAPHIE MAOUSSE 

Que dire d'un cinéaste qui aura réussi à armer des chouettes et leur faire enfiler des casques entre trip viking et fantasme de gladiateur, sinon que l'iconographie le démange ? Les créations qui ont fondé sa mise en scène sont d'abord les comics, et c'est donc avec un certain naturel qu'il s'en empare. Peu importe finalement qu'il duplique ou non les cases des maîtres qu'il adore, Snyder crée un nouvel espace, qui souligne autant la stérilité de la reproduction telle quelle des cases, qu'il donne naissance à une imagerie nouvelle. Un constat évident dans Watchmen, lorsqu'il se penche sur le Dr Manhattan, peut-être la réussite la plus évidente du film.

 

photoThis is une pub pour du parfum

 

Mais ces origines graphiques ne sont pas la seule grille de lecture des compositions Snyderiennes. L'iconographie chrétienne, catholique en particulier, est peut-être son plus puissant moteur créatif. Une influence toujours présente au sein de ses longs-métrages, dès 300, qui plaçait ici et là des passerelles avec le Parnasse, ou le néo-romantisme de bénitier. Mais c'est véritablement avec Sucker Punch, puis Man of Steel que ces motifs deviendront consubstantiels de son travail.

Qu'il cite la Piéta à la fin de Batman v Superman, ou crible son image de croix et autres symboles christiques, allant jusqu'à faire de Clark Kent un pur être messianique, c'est bien dans ces images que bat le coeur de Zack Snyder. Une imagerie que d'aucuns qualifieront de pompeuse, pompière, épaisse, mais qui est ici assumée avec une telle sincérité qu'elle décuple par instant l'impact des séquences où elles surgissent. 

Tout savoir sur Zack Snyder's Justice League

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commentaires
Modji
05/04/2021 à 22:10

Le style snyder est picturale. Quand on regarde ses films, surtout ceux de super héros, ils sont comme une interprétation vidéo de ses grandes cases qu'on trouve dans les comics. Il a aussi des inspiration de la peinture classique et de la renaissance.
Il est vraiment fort graphiquement, mais il a de vrai défauts pour narrer une histoire. Ses découpages sont parfois hachés et donnent souvent cette sensation qu'il manque une information pour bien saisir le propos. Je crois que l'exemple le plus marquant de ce manque c'est le cas Martha. Il explique que lorsque Bruce entend ce nom de la bouche de Clark, il réalise qu'il est sur le point de devenir comme le meurtrier de sa mère, qu'il va devenir ce qu'il déteste le plus... Je suis persuadé que beaucoup ne l'on pas compris comme ça...

Billy
30/03/2021 à 18:03

Mouais ,à l'image de son cut : 4h pour expliquer une histoire des plus banale ,c'est une peine à jouir ce real !

Ethan
29/03/2021 à 21:50

J'ai vu aucun film de lui pour moi c'est un inconnu sauf chez ecran large

alulu
29/03/2021 à 18:08

Souvent, les films qui se posent visuellement perdent de leurs impacts avec le temps et deviennent démodés ou ringards. Seul le temps décidera si c'est un rigolo, un réalisateur d'une époque ou un héros. Pour la question du dernier gladiateur, sincèrement, il y a bien d'autres réals qui sont plus jusqu’au-boutistes que lui.

Flo
29/03/2021 à 14:18

Il faut tout de même noter que ses intentions ne sont pas toujours équilibrées faute de pragmatisme, au profit de trop d'étonnante naïveté dans son propos (surtout les derniers films). Ceux qui rend aussi problématique son usage régulier du sacrifice, présent quasiment à chaque fois.
Et puis surtout... Trop de budget, pas toujours bien géré par la Warner (comme d'habitude).
La question serait de savoir s'il est capable de raconter lee mêmes choses, mais avec des moyens et des ambitions plus modestes. Avec des idées économiques, sans se reposer sur trop de CGI.

sylvinception
29/03/2021 à 13:05

L'Armée des Morts + Watchmen = héros.
Tout le reste = zéro.

Abibak
29/03/2021 à 07:09

Il y a actuellement 2 styles de film de super héros bien identifié: Snyder et Gunn.
Pour le coup il corresponde bien au maison d'édition DC et Marvel

PLV
29/03/2021 à 02:30

Article intéressant, comme disent certains, les goûts et les couleurs... Perso j'adore Snyder et son style. Cet univers sombre et cette façon de mettre en avant ses personnages j'adore, j'espère qu'il ce battra pour une suite de la snyder cut que j'ai trouvé extraordinairement bien réussie. Peace ✌

Tuk
28/03/2021 à 23:50

Snyder subit les memes polémiques que Lucas.
Chez Lucas, c'est ; Pourquoi Han Solo tire en premier ?
Cez Snyder c'est ; Pourquoi Flash sauve la saucisse en premier ?
Moi je vous le dis, l'économie passe avant la santé dans ce film... Et ailleurs ! ;-p

Tuk
28/03/2021 à 23:22

Il a du style et c'est trés bien. Par contre, dans la narration, c'est pas tip-top.... Snyder a son style mais n'a rien d'un conteur... Et encore moins en tant que monteur.

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