Bertrand Tavernier sur Netflix : cinq films incontournables d'un maître français

La Rédaction | 1 mars 2021 - MAJ : 25/03/2021 18:45
La Rédaction | 1 mars 2021 - MAJ : 25/03/2021 18:45

Coup de torchon, Le Juge et l'Assassin, La Vie et rien d'autre, L'horloger de Saint-Paul et Que la fête commence... sont sur Netflix ! Revenons donc sur Bertrand Tavernier, devenu à lui seul un des piliers du cinéma français.

Peu de créateurs peuvent se targuer d'avoir à ce point compté pour la création de leur pays, dans des genres et des domaines aussi variés que ceux visités par Bertrand Tavernier. Successivement premier assistant-réalisateur, attaché de presse, critique de cinéma, puis metteur en scène, il fut un des précieux théoriciens du 7e Art, avant d'en être un artisan particulièrement reconnu. Il s'attaqua notamment à l'analyse du cinéma américain, fut un décortiqueur brillant des différents genres et des mouvements traversants le cinéma populaire.

Celui qui fut à l"origine du terme "péplum", s'intéressa tout particulièrement dans son cinéma à renouer avec les mythes, avec la narration, que le cinéma français avait eu tendance à maltraiter à partir des années 50. Se plonger dans sa filmographie, c'est croiser autant de formidables comédiens (Philippe Noiret, Isabelle Huppert, Stéphane Audran, Michel Galabru) que des thématiques variées, allant de la comédie noire au thriller, ou au roman historique. Le tout, en se penchant autant sur les récits matriciels de France, que sur des textes littéraires américains.

Mais qu'il retranscrive La Princesse de Montpensier de Madame de La Fayette (déjà disponible sur Netflix), les romans de James Lee Burke avec Dans la brume électrique ou le génial Jim Thompson avec Coup de torchon, c'est toujours une intelligence électrique, ludique, qui préside à son cinéma. Son arrivée sur la plateforme au N vermeille est donc l'occasion de se replonger dans quelques-uns de ses meilleurs films.

 

photo, Philippe Noiret, Jean Rochefort"Ah mais je te jure, elle est très bien cette perruque."

 

L'HORLOGER DE SAINT PAUL

De quoi ça parle : Un horloger du quartier Saint-Paul à Lyon apprend avec effroi que son fils, qu’il élève seul, est soupçonné de meurtre. Accompagné du policier en charge de l’affaire, il va tenter de comprendre les tenants et aboutissants de cette terrible histoire. 

Pourquoi c'est à (re)voir : Dès son premier film, Bertrand Tavernier impose avec évidence et maturité ce qui constituera sa signature. Fort d’un scénario remarquablement construit, il investit un évènement historique, petit ou grand, pour l’analyser, le magnifier, et prendre le pouls de la société où il a fait irruption. Le tout, sans jamais se départir d’un style déjà affirmé, ou une caméra consciente et libre capture les performances de comédiens donnant souvent le meilleur d’eux-mêmes. 

 

photo, Philippe NoiretUn des plus beaux films à prendre Lyon comme décor

 

D’ailleurs, le duo formé par Jean Rochefort et Philippe Noiret offre au film une force et une humanité si évidentes que le cinéaste ne tardera pas à reformer ce tandem. Aussi cinégénique que parfaitement adapté au discours de Tavernier, il lui permet de délivrer un message politique simultanément fort et subtil, qui deviendra (quitte à être parfois caricaturée) une de ses marques de fabrique. 

Enfin, L’Horloger de Saint-Paul témoigne déjà des talents d’adaptateur du réalisateur, qui travaille ici au corps un texte de Simenon dont l’action se déroulait aux États-Unis. Une intertextualité et une polysémie qui font beaucoup pour l’impact de l’ensemble, et ne quitteront jamais ses créations. 

 

photo, Philippe Noiret, Jean RochefortDeux hommes perdus dans une enquête absurde

 

QUE LA FETE COMMENCE...

De quoi ça parle : Trop jeune pour régner, Louis XV voit son royaume placé sous l’autorité du Régent, son oncle. Mais la prise du pouvoir par un libertin libéral aiguise les appétits et la révolte. 

Pourquoi c'est à (re)voir : L’idée selon laquelle ce sont les mœurs dissolues de l’aristocratie qui ont précipité la Révolution française n’a rien de novateur, c’est même devenu, depuis la publication des Liaisons Dangereuses, un attendu du commentaire historique. Mais rarement aura-t-on su lui donner corps avec autant d’esprit. Tavernier capture ainsi l’esprit supposé d’une époque, mais prend soin d’étendre son commentaire à la société française dans son ensemble, et parvient à en capter quelque chose d’étonnant et d’irréfragable, entre soif de liberté, snobisme, et élan de révolte. 

 

photo, Philippe Noiret, Marina Vlady"Allez, le premier qui a rangé toutes les bougies a gagné !"

 

Il faut dire qu’avec une nouvelle fois Philippe Noiret et Rochefort au centre de son dispositif, il peut compter sur un duo formidable, auquel vient s’ajouter un Jean-Pierre Marielle transfiguré en combattant breton espérant faire tomber le pouvoir. Au sein de cette distribution, brille tout particulièrement la regrettée Christine Pascal. Comédienne puis réalisatrice, qui tournera plusieurs fois avec Tavernier, elle devait composer une œuvre vive et intéressante, avant de se donner la mort en 1996. 

Autant de qualités auxquelles la caméra, le plus souvent portée à l’épaule, du réalisateur confère grâce et énergie. Toujours plus poétique et moins léger qu’il n’en a l’air, l’auteur embrasse un motif historique majeur en se parant de désirs de cinéma évidents et toujours parfaitement digérés. 

 

photo, Philippe Noiret, Jean RochefortEt bon appétit bien sûr

LE JUGE ET L'ASSASSIN

De quoi ça parle : Dans le XIXe siècle finissant, un juge organise la traque d’un fou meurtrier. Quand il parvient à l’appréhender, il entame un jeu de chat et la souris, afin de le manipuler pour mieux obtenir sa condamnation à mort. 

Pourquoi c'est à (re)voir : Cette troisième collaboration d’affilée avec Noiret est puissamment ambitieuse. Le cinéaste adapte ici un projet de scénario initialement destiné à Claude Autant-Lara, basé sur un fait divers qui défraya la chronique. Il s’en empare pour mieux questionner les rapports de force au sein d’une société qui considère ses différentes classes comme autant d’antagonistes. 

 

photo, Philippe Noiret, Michel GalabruUn notable prêt à tout

 

Loin d’en rester au simple commentaire surplombant, il plonge grâce à Michel Galabru dans le mystère d’une âme humaine torturée, brinqueballée de milieux en territoires, de traumatismes en manipulations, recraché par une société qu’il ne peut désormais qu’attaquer. Face à Noiret, tous deux laissent à voir comment le XIXe siècle a pu se structurer autour d’un système de prédation propre à broyer les individus. 

Et alors que se noue une tragédie d’une immense cruauté, on se demande progressivement qui, du juge inhumain, ou de l’homme brisé devenu assassin, est le véritable monstre. Tavernier, sans doute conscient de l’aspect attendu de cette démonstration, soigne plus que jamais le cadre et l’investissement de ses comédiens, notamment Galabru, qui livre ici une éclatante prestation

 

photo, Philippe Noiret, Michel GalabruMichel Galabru, habité

 

COUP DE TORCHON

De quoi ça parle : Lucien Cordier est policier d'une petite ville africaine sous colonie française. Lâche et faible, il est raillé par l'ensemble du village, trompé par sa femme et méprisé par ses pairs. Piqué au vif par un de ses supérieurs, il plonge dans une folie meurtrière et bascule vers les enfers.

Pourquoi c'est à (re)voir : Tout simplement parce que c'est l'adaptation d'un des romans les plus drôles, caustiques et noirs de l'écrivain américain Jim Thompson, à savoir Pop. 1280. Et se faisant, il sera difficile de ne pas avoir envie de se jeter sur un tel film pour quiconque a dévoré les pages de ce roman policier ultra-satirique. D'autant plus que Bertrand Tavernier réussit l'exploit de retracer fidèlement le parcours mental de son anti-héros (jusqu'à reprendre carrément des pans du livre, notamment le sublime passage sur les anus de chien) tout en replaçant l'intrigue dans un contexte totalement différent.

 

photo, Philippe Noiret, Jean-Pierre MarielleCe n’est pas du casting de merde

 

Exit le sud des États-Unis ségrégationniste des années 1910, bonjour l'Afrique coloniale française de la fin des années 30. Alors que le livre de Thompson songeait à décrire une Amérique criminelle, Tavernier s'occupe de replacer ici le sujet au coeur du passé colonial français. Une manière d'universaliser le propos nihiliste du roman, tout en conservant une touche humoristique des plus mordantes et ironiques. À travers des dialogues formidablement co-écrits avec Jean Aurenche, Bertrand Tavernier exacerbe le racisme de ses personnages, l'absurdité de la condition humaine et l'insensibilité possible de l'être humain.

Entre pure comédie noire et récit quasi-surréaliste par moments (quelques scènes de meurtres), Coup de torchon est en tout cas puissamment habité par la prestation de l'entièreté de son casting. Éminemment porté par Philippe Noiret (toujours lui), le long-métrage repose aussi sur les prestations solides et ravageuses de Jean-Pierre MarielleStéphane AudranEddy Mitchell ou encore Isabelle Huppert. Mais plus encore, c'est la musique de Philippe Sarde, déstabilisante et chaotique, qui reflète peut-être le mieux le paradoxe de la nature humaine décrit ici.

 

photo, Philippe Noiret, Isabelle HuppertPas au bout de vos surprises

 

La Vie et rien d'autre

De quoi ça parle : Après une Première Guerre mondiale épuisante et fracassante, la France se relance doucement et panse toujours ses plaies en 1920. Irene et Alice sont, elles, toujours à la recherche de l'homme qu'elles aiment et disparu depuis la guerre. Leurs recherches les mènent au Commandant Dellaplane.

Pourquoi c'est à (re)voir : Probablement car c'est un des plus beaux et touchants films de Bertrand Tavernier. Avec beaucoup d'émotions, le cinéaste choisit de décrire la Première Guerre mondiale à travers un autre regard. Alors que le conflit a longtemps été montré au coeur de ses tranchées (Les Sentiers de la gloire comme une évidence et encore récemment avec 1917), il s'attarde ici sur la longue reconstruction du pays et de ses habitants, à la fois physiquement et psychologiquement, après la fin de la Guerre.

Le moyen d'offrir de nouvelles perspectives sur l'impact de la Première Guerre mondiale, toujours aussi brutale des années plus tard. Car oui, après quatre années de conflit, l'enfer ne s'est pas dissipé du jour au lendemain, les ruines faisant partie intégrante du paysage tout comme les cadavres déterrés chaque jour à la pelle.

 

Photo Sabine Azéma, Philippe NoiretUn duo en plein doute

 

Alors que faire ? Dans des paysages aussi désolés, gardant encore la trace des bombardements et de cette guerre meurtrière, comment reprendre le cours de sa vie d'avant ? Et après tant de tristesse, de pertes, de peur, comment aimer à nouveau ou faire son deuil sans réponses ? Avec un Philippe Noiret impérial (césarisé pour l'occasion), Bertrand Tavernier dresse ainsi le portrait croisé de plusieurs destinées, toutes amenées à repenser leur existence, où la vie affronte la mort à chaque instant.

Au travers de ses réflexions brutes et troublantes, le cinéaste fait de La Vie et rien d'autre une oeuvre puissante sur une période particulièrement sinistre de notre Histoire (que personne ne voulait produire d'ailleurs). Remarquable pamphlet sur le devoir de mémoires, le long-métrage n'a en tout cas pas perdu de sa pertinence plus de trente ans après sa sortie. Il est d'autant plus immanquable sur Netflix si vous avez apprécié l'excellent Au revoir là-haut de Albert Dupontel débarqué en 2018 et qui revenait également sur une France post-Première Guerre mondiale.

Tout savoir sur Bertrand Tavernier

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commentaires
Gaspard
03/03/2021 à 03:18

Je me prétends cinéphile mais j’ai rien vu de lui je suis un boulet. Enfin’si L’horloger de Saint Paul mais j’en garde pas un grand souvenir. Merci pour cette récapitulation, j’ai mes quatre prochaines soirées de remplies!

Ray Peterson
01/03/2021 à 22:37

L'Horloger de Saint Paul, superbe 1er film où Tavernier mettait joliment en image la ville de Lyon. La vie et rien d'autres est aussi un très grand film porté par son fabuleux acteur Noiret.
Une filmo de dingue pour un réalisateur aux connaissances cinéphiliques quasi infinies!

Flash
01/03/2021 à 18:20

Coup de torchon aussi, du grand cinéma.

rientintinchti
01/03/2021 à 17:16

Excellent réal. Coup de torchon. Magnifique!!!

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