Mulholland Drive : et si c'était la meilleure BO du monde des cauchemars ?

Simon Riaux | 20 février 2021
Simon Riaux | 20 février 2021

Deux femmes se perdent dans un Hollywood de cauchemar. Mais ce qui nous plonge dans la terreur à leur côté c'est la bande-originale du film de David Lynch.

Auteur majeur du cinéma américain contemporain, David Lynch est rarement appréhendé comme un réalisateur de films d’horreur. Et pourtant, à bien des égards, son cinéma est un des plus terrifiants engendrés par l’industrie hollywoodienne, dont Mulholland Drive constitue un paroxysme halluciné. Or, si le long-métrage reste pour beaucoup un des plus complexes, passionnants et angoissants de l’artiste, c’est en partie grâce à sa bande originale.

 

photo, Laura HarringDeux actrices, en quête d'une histoire

 

QUI A FAIT ÇA ?

Angelo Badalamenti, compositeur, musicien, et collaborateur de longue date de David Lynch. Ensemble, ils ont créé les partitions et atmosphères de Blue Velvet, Sailor et LulaTwin Peaks ou encore Lost Highway. Loin de figurer parmi les musiciens les plus reconnus du 7e Art, il demeure pourtant le créateur d’une œuvre extrêmement singulière, qui va bien au-delà de ses travaux avec le réalisateur d’Elephant Man.

Italo-américain natif de Brooklyn, il sera le premier de sa famille à s’adonner à la musique, et débutera sa carrière comme arrangeur pour Nina Simone, Shirley Bassey et quelques autres chanteurs. Dès les années 70, on le retrouve au générique de divers films, mais c’est en 1986 qu’il signe sa première collaboration avec Lynch à l’occasion de Blue Velvet. Le cinéaste sera un compagnon de route récurrent, mais Badalamenti a d’autres cordes à son arc. Au fil des ans, on le retrouve aux côtés de Paul Schrader, Danny BoyleCaro et Jeunet, Jane CampionNicole Garcia ou même Josée Dayan.

En dépit de travaux du côté de la télévision, notamment sur diverses séries, c’est bien le grand-écran qui demeure le terrain d’élection de Badalamenti. Ses compositions atypiques resteront néanmoins toujours associées à David Lynch, et il faut dire qu’avec Mullholland Drive, il a poussé la fusion entre leurs deux arts très loin, nourrissant carrément le sens du film plus que l’illustrant.

 

photoLa cité des anges a mauvaise mine

 

ARCHITECTE SONAR

Cette exploration rêvée de Los Angeles et des collines de ce qu’on nomma jadis Hollywoodland a marqué nombre de spectateurs et de commentateurs, et valut à Badalmenti d’être salué tant par les BAFTA que l’American Film Institute (des nominations qui ne lui valurent aucune statuette). Quand bien même ses vénérables institutions furent sans doute un peu désemparées par la nature volatile, cauchemardesque et expérimentale de ses travaux.

Et sa méthode de travail s’avère tout aussi complexe, comme l’expliqua le compositeur dans une longue interview accordée à Télérama. Plutôt que de proposer des morceaux composés classiquement et voués à accompagner une séquence spécifique, il créait de très longues plages sonores, d’une dizaine de minutes et au-delà, dont Lynch allait ensuite extraire des passages spécifiques, qu’il retravaillait une première fois, avant de les renvoyer à son compositeur, pour qu’il les réutilise et les dilate, jusqu’à aboutir à "un grand nombre d’environnements sonores sinistres".

Lynch ira d’ailleurs jusqu’à composer lui-même quatre morceaux intégralement. Le résultat a cela de fascinant qu’il tient autant de la bande-originale classique que du design sonore pur et dur. Ainsi, jamais le spectateur n’est abandonné, et constamment, le duo Badalamenti/Lynch se plaît à le perdre, ou à lui donner l’illusion de retrouver son chemin. On passe de notes et de passages structurés à de vastes plages où le sol se dérobe sous nos pas comme ceux des héroïnes, quand un vieux standard ne vient pas déchirer nos tympans de son vernis de naïveté. Et c’est un dédale mystérieux qui se dévoile, pas à pas, sous nos yeux.

 

photo, Laura HarringLe baiser de la mort

 

S’IL NE FALLAIT EN GARDER QU’UNE

En raison de sa genèse et de l’instabilité même de son procédé de fabrication, difficile d’arrêter un unique morceau. Pour autant, le thème accompagnant les derniers instants du film apparaît comme un aboutissement remarquable. On y retrouve plusieurs des nappes sonores entendues plus tôt dans le film, ainsi que de nombreuses avancées mélodiques qui, une fois réunies, forment un très beau et déchirant mouvement vers l’issue fatale de Mullholland Drive.

Mais quelle est véritablement l’issue de ce scénario à tiroirs, si souvent comparé à une énigme ? Le cinéma de Lynch visant avant tout la sensorialité, il n’est nul besoin de résoudre cette équation entêtante pour l’apprécier, mais on notera que la clef fondamentale de compréhension du récit nous est justement donnée par la musique, ou plutôt la création sonore. Et une création sonore emblématique de la conception alambiquée de l’œuvre.

 

 

Lors de la séquence du Silencio (qui devait inspirer à Lynch la création d’un club parisien huppé où la bourgeoisie allait jadis noyer sa dignité et son compte en banque) s’unissent Lynch, Badalamenti et la chanteuse Rebekah del Rio, pour nous livrer le premier principe de ce labyrinthe : notre perception du monde est le fruit d'une illusion. Une illusion dont nous sommes les architectes volontaires. Ainsi, durant cette longue scène, il est répété plusieurs fois au spectateur que ce qu’il regarde est faux, ainsi qu’aux personnages, et pourtant, systématiquement, nos sens sont trompés par la nature même du cinéma, et de la musique. Entendre ou voir, c’est croire.

On nous assène pourtant « no hay banda » (il n’y a pas d’orchestre), et le playback nous fait sursauter. Puis c’est l’évanouissement d’un artiste qui révèle, encore, la facticité du spectacle sonore. Bref, la bande originale, ici, a pour vocation de nous hypnotiser pour mieux nous révéler que tout ce que nous avons vu était un mensonge, une réinvention, une doublure du réel. En utilisant leur art comme un artefact de cinéma, un codex, et une pure création sonore envoûtante, Badalamenti et Lynch atteignent un niveau d’incandescence ahurissant.

 

 

IL EN RESTE QUOI ?

Un héritage diffus et évident. Du côté du cinéma, c’est logiquement le territoire de la peur qui s’est le plus ouvertement inspiré de Mullholland Drive, et il y a fort à parier qu’Ari AsterRobert Eggers et Rose Glass n’auraient pas fabriqué d’aussi inoubliables HéréditéThe Witch ou Saint Maud, s’ils n’avaient pas essayé d’émuler la poisseuse angoisse du chef-d’œuvre Lynchéen.

Mais c’est peut-être le jeu vidéo qui a le plus furieusement réutilisé cette cartographie de l’horreur existentielle. De Silent Hill à Dead Space, la désorientation sonore, et le mariage de pistes à priori non miscibles, est devenu un symptôme de bon goût, autant qu’un terrain d’expérimentation fascinant quand il est question de maltraiter le joueur. Un territoire sur lequel le passionnant Hellblade : Senua’s Sacrifice a beaucoup misé, marquant au passage plus d’un gamer.

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commentaires

tnecniv
23/02/2021 à 22:56

Mouais ... Concernant Silent Hill , faudrait préciser à partir de quels épisodes, parce que vu leurs dates de sorties, je doute que les deux premiers se soient inspirés de ce film. Je vois plus le lien entre L’échelle de Jacob et la série des SH personnellement .

Karev
21/02/2021 à 09:23

Heu pas la musique de l'intro mais de la scène Lesbienne de Mulholland Drive*

Karev
21/02/2021 à 09:21

Simon, petite précision quand même, le fameux thème de Mulholland (celui de l'intro avec la limousine) s'inspire un petit peu beaucoup trop d'un morceau du score d'une petite perle du cinéma Japonais: Tampopo (chef-d'œuvre du film de cuisine hélas trop méconnu en France) l'un des premiers rôles de Ken Watanabe, pour ceux qui ont vu le film, la musique démarre juste avant une scène de sexe à base de nourriture ou pendant une dégustation d'une moule, c'est quasiment un copier coller sur les premières notes.

https://www.youtube.com/watch?v=Mi42yK72a1U un passage rapide ici, après bon, la liste est très longue concernant les scores "mythiques" qui en réalité pompe des films oubliés ou même des téléfilms, le thème de Maximus ? Très "écoutable" dans la mini série Le Secret du Sahara, une musique d'un certain Morricone.

Monsieur Vide
21/02/2021 à 09:08

Ah oui. Assez fascinants certains de ses films , dont Twin Peaks la série et le film qui restent pour moi le point d'orgue. " Black Dogs run at night"

Davidbros
21/02/2021 à 07:15

Moi c est surtout celle de Twins peaks qui me reste gravé, je la met en boucle pour m endormir
Les autres partitions, j aim autant mais j arrive pas à trouver le sommeil où j'ai pas envie de le trouver et cauchemareder

Comprendspas
20/02/2021 à 16:20

Je me demande parfois si David Lynch ne nous a pas offert le film parfait....

Ray Peterson
20/02/2021 à 13:39

Badalamenti approfondi son travail sur les nappes sonores et ambiances feutrées déjà abordés dans Blue Velvet puis Lost Highway. Je préfère d'ailleurs son usage dans ce dernier.
Reste un film magnifique aux relectures multiples, souvent assez drôle et subliment interprétée par la découverte Naomi Watts. Bon l'homme en noir m'aura fait faire pipi dans ma culotte quand même....

Traumer
20/02/2021 à 12:57

Un chef d'œuvre ! La bande originale est mémorable ! Celle de Under the skin également d'ailleurs.

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