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[REC] : meilleure saga de found footage ou descente aux enfers douloureuse ?

Par Mathieu Jaborska
26 septembre 2020
MAJ : 21 mai 2024
[Rec] : Affiche officielle

Les années 2000 ont vu passer une sacrée flopée de found-footages feignants. Mais parmi eux, un petit film espagnol du nom de [REC] a su tirer son épingle du jeu, un peu plus d'un an à peine avant le carton stratosphérique de Paranormal Activity. Et alors que la planète cinéma d'horreur plongeait sans filet dans le genre, au point de ne produire que ça, la saga a fui la tendance, pour le meilleur et pour le pire.

 

photo, Manuela VelascoReconfinement, jour 1

 

I’VE SEEN FOOTAGE

S’il y a bien un genre qui a éclaté à la fin des années 2000, c’est le found-footage. Faisant logiquement suite aux expérimentations autour de la vidéo dans les années 1990, il a envahi les écrans jusqu’à la nausée. Ça y est, c’est le futur, et tout le monde peut filmer dans son coin. Néanmoins, cette adaptation de l’horreur aux technologies numériques a mine de rien mis plus de temps qu’on pourrait le penser pour vraiment s’imposer. En effet, si Le Projet Blair Witch a explosé les records de rentabilité en 1999, il restait vu comme une anomalie, quelque chose à ne pas reproduire. Dans les années qui ont suivi, on compte peu de productions qui reprennent le procédé tel quel, excepté peut-être le nanardesque projet Blair Witch 2 : Le livre des ombres.

Il aura fallu attendre 10 ans avant que deux petits malins répondant aux noms d’Oren Peli et Jason Blum réalisent et distribuent un Blair Witch domestique (encore moins cher, donc), pour le vendre comme l’expérience de flippe du siècle. Du moins, c’est ce que semblait penser un peu tout le monde à l'époque, puisque Paranormal Activity est officiellement sorti en 2009, et que la vraie grosse vague de caméras parkinsoniennes a frappé juste après. Sauf qu’avant le Blumhouse opportuniste et son modèle établi, quelques Espagnols avaient déjà mis les pieds dans le plat.

 

photoLa peur, la vraie

 

Qu’est-ce que le found-footage (littéralement, "enregistrement vidéo retrouvé") ? Utilisé pour la première fois dans des œuvres un peu polissonnes comme Cannibal Holocaust, le procédé consiste à filmer l’action comme si elle parvenait d’une caméra diégétique, directement maniée par les personnages. Les films du genre les plus célèbres ont coutume de faire croire au public que les images produites sont véridiques, postulat qui a vite révélé ses faiblesses.

Si [REC] ne tombe jamais dans ce genre d’extrémités, ses suites sauront utiliser les images du premier film pour construire leur narration. D’astuce horrifique, la mise en scène devient un outil scénaristique puissant, qui remet en cause le pouvoir de l’image. Et il fallait bien ça pour donner de l’intérêt à une saga qui partait très bien, mais qui s’est vite dégonflée, dès lors qu’elle s’éloignait, justement, du found-footage.

 

photo, Manuela Velasco, Manuela Velasco, Manuela Velasco, Manuela Velasco, Óscar ZafraEt la lumière fut

 

Ça fait Ibère peur

L’avantage du premier [REC] est justement de passer avant Paranormal Activity et de ne pas sombrer dans ses tics et surtout sa fainéantise. En effet, le long-métrage d’Oren Peli a convaincu une génération de cinéastes qu’il était désormais possible de tourner n’importe quoi avec les moyens du bord sans trop se fouler, tant l’argument de la technique prévaut. Au contraire, loin de se contenter de son concept, le petit chef-d’œuvre de flippe (voilà c’est dit) de Paco Plaza et Jaume Balagueró simule la simplicité avec une grande complexité.

Dotée d’un petit budget de 1,5 million de dollars, la production rivalise d’inventivité pour accentuer l’aspect réaliste de cette plongée dans l’horreur. Les deux cinéastes sont particulièrement aguerris. Plaza s’était fait remarquer avec L'Enfer des loups, ayant parcouru tous les bons festivals de fantastique. Balagueró est un artiste encore plus émérite. Avant [REC], il avait signé les somptueux La Secte sans nom et Darkness. Les deux compères ont officié sur le reboot de Historias para no dormir, la série culte du plus célèbre des artisans modernes de l’horreur ibérique : Narciso Ibáñez Serrador (notre critique de son matriciel Les Révoltés de l’an 2000 est là). Ils ont réalisé les superbes segments Conte de Noel et À Louer. C’est probablement dans ce cadre idyllique que le duo se forme et que se dégage de leurs idées une forme de radicalité.

 

photoElle aura fait sa varicelle

 

Car ce premier opus est absolument radical. À travers leur faux reportage qui part en cacahuète, les metteurs en scène ambitionnent de confronter un cinéma ultra-réaliste à une pure esthétique de film d’horreur. Ils voient vraiment leur projet comme le glissement tumultueux d’un mode de représentation à un autre.

La phase de casting est, de fait, essentielle. Dans le rôle principal, ils sélectionnent une vraie reporter et dans les rôles secondaires des acteurs habitués à improviser. En effet, ils sont les seuls à vraiment connaître l’organisation du tournage et la trame générale, histoire de capter des réactions plus vraies que nature. Plus jusqu’au-boutiste encore, la première partie où Angéla interroge des pompiers et s’immerge dans leur mode de vie est totalement véridique. Les figurants sont de vrais pompiers, et la seule consigne donnée par les réalisateurs est de documenter la vie dans la caserne. Rien n’est donc prévu, du moins jusqu’à l’alarme de l’intervention, qui va faire basculer le récit dans une spirale de noirceur.

Et même à partir de là, les comédiens ne contrôlent absolument rien. La séquence la plus amusante à voir sous cet angle est celle où le pompier s’écrase en bas de la cage d’escalier. On peut voir le seul acteur au courant de la chute empêcher ses collègues pas informés de se tenir à l’endroit où le mannequin atterrit. Leur cri est absolument authentique, et ça se voit. Les interviews qui scindent le film en deux sont également improvisées, et les comédiens, triés sur le volet, jouent le jeu.

 

photoIt's raining men, alleluia

 

Le tout est servi par un visuel sobre, mais techniquement spectaculaire. Les plans-séquences à l’ambition démentielle, comme celui qui marque la découverte de l’immeuble, s’enchainent parfaitement. Chorégraphier des plans aussi ambitieux tout en privilégiant toujours l’improvisation est un parti pris génial, qui ne pourrait pas fonctionner autant avec une mise en scène classique. Le niveau de préparation de certaines séquences est tel qu’un plan par jour de tournage était produit.

Une réussite qu’on doit aussi à celui qui relie la dimension technique et le jeu d’acteur (puisqu’il existe logiquement dans la narration) : Pablo Rosso, directeur de la photographie gérant à peu près tout, en plus de littéralement incarner le spectateur.

Très influencée par le jeu vidéo, l’équipe créative compte en fait concevoir une « montée aux enfers », comme le duo le précise dans le commentaire audio de l’édition DVD Wild Side, avec en guise de boss final, une confrontation sous infrarouge traumatique. Encore une fois, le dernier acte marche sur la surprise de Manuela Velasco, à qui on a caché l'ultime décor jusqu’à ce qu’elle y pénètre, et qui doit évoluer dans une véritable obscurité totale.

 

photo, Manuela VelascoManuela, Manu n’est pas la

 

Pour incarner la terrifiante patiente zéro, les deux cinéastes engagent Javier Botet, acteur souffrant d’une maladie lui donnant cette grande et fine taille. Après La Malédiction des profondeurs de Brian Yuzna et [REC], il jouera dans l’excellentissime Balada triste d’Álex de la Iglesia, Mamá, Les Sorcières de Zugarramurdi, Crimson Peak, Conjuring 2 : Le cas Enfield et les deux Ça. Il incarnera même le creepy pasta Slender Man dans le film éponyme. C’est dire à quel point sa performance dans ce glaçant climax a fait forte impression.

Logiquement, ce shoot de terreur pure est un carton critique et économique. En tout, il apporte 32,4 millions de dollars dans le monde et glane des tractopelles de récompenses dans les évènements spécialisés dans l’horreur, dont le festival de Gerardmer, où il remporte le prix du jury, du jury jeune et du public.

Sans surprise, une suite se met en chantier. Le budget n’est pas forcément plus élevé, mais le résultat n’en demeure pas moins toujours aussi impressionnant. Débutant in medias res pour ne plus décoller le spectateur de sa propre frousse, le long-métrage multiplie les points de vue, les situations, les plans-séquences délirants avec un seul objectif : être l’Aliens, le retour de la saga [REC].

 

photoThe Raid avec des zombies possédés

 

Narrativement, le pari est à moitié réussi, puisque les extensions scénaristiques nuisent forcément au mystère glaçant qui planait sur le dernier acte de son prédécesseur. Psychologiquement et physiquement, par contre, c’est une autre histoire. Construit avec une précision qui relève du sadisme pur et dur, [Rec] ² emmène une fois de plus son spectateur en enfer, commentant au passage le rôle du point de vue dans un film d’épouvante.

En redéfinissant ses modalités d’immersion à mi-parcours, le récit nous ramène à notre condition avant de nous asséner le coup de grâce. L’expérimentation visuelle (le jeu sur les contrechamps visibles, les arrière-plans et même les flous de mouvement) prend une tournure méta quand des extraits du premier opus sont utilisés comme technique d’accélération des enjeux et de la tension. Plaza et Balagueró nous confrontent au souvenir de notre propre trouille de 2008 pour accentuer celle de 2009, tout ça grâce au concept d’image retrouvé, concept poussé ici dans ses derniers retranchements. Alors que Paranormal Activity sort la même année en brandissant sa flemme comme argument marketing, [Rec] ² épuise déjà les possibilités thématiques du found-footage. On a rarement vu mieux depuis.

 

photoExorcisme express

 

Jusqu'en enfer

De fait, en pleine explosion des déjections de caméscopes cheaps hérités de la poule aux œufs d’or de Blumhouse, la franchise assume jusqu’au bout son décalage avant-gardiste. Le producteur lance deux derniers volets, intitulés Génesis et Apocalypse, soit l’ouverture et la conclusion chronologique de la Bible, rien que ça. Comme Plaza le dit si bien dans le making-of de [REC³], les deux cinéastes se répartissent les conclusions, une « garde alternée » cinématographique de leur bébé.

Quoi de plus excitant, d’autant plus que Paco Plaza, contrairement à son cousin Stéphane, ne rechigne pas à la reconversion. Comme un pied de nez aux opportunistes représentants du genre qui pullulent sur les écrans (la même année, on s’est farci Grave Encounters 2Paranormal Activity 4 et l’atroce Les Chroniques de Chernobyl), le film débute comme un found-footage classique en récupérant non sans ironie les sources vidéo d’un mariage… avant de déglinguer symboliquement le caméscope et se raccrocher à une mise en scène classique.

 

photoTexas Chainsaw Marriage

 

Malheureusement, ce qui suit souffre d’une volonté absolue de créer un contrepoint aux premiers volets. Comédie forcée lorgnant un peu, mais pas trop sur le splatstick à la Evil Dead, elle peine à convaincre un public qui a du mal à y voir la parenthèse décontractée revendiquée, et ce malgré des saillies gore réjouissantes et un final assez crado. Cette fois-ci financé à hauteur de 5 millions de dollars, il en récolte un peu plus de 10 millions, annonçant la perte de vitesse d’une saga dont le titre n’a plus grand-chose à voir avec le contenu.

Le quatrième opus de Jaume Balagueró fait bien pire, n’amassant que moins de 5 millions de dollars dans le monde. Il faut dire que ce dernier épisode est une sacrée déception aux vues du talent de son auteur, qui venait tout juste, entre les deuxièmes et quatrièmes volets, de livrer l’excellent Malveillance.

 

photoLes maquillages sont cools par contre

 

Rien que le titre induit une déception. Probablement limité par son budget, le réalisateur confine son intrigue sur un bateau, alors que son film s’intitule tout de même Apocalypse. Du flamboyant chant du cygne promis, il ne reste qu’une série B d’infectés classique, qui annule le retournement de situation de [Rec] ² au détour d’un twist ronflant. Jamais complètement gore, jamais complètement flippant et à des décennies de la virtuosité du montage et de la lumière de ses prédécesseurs, le long-métrage est oublié sitôt qu’il est vu, emportant avec lui la franchise dans son ensemble.

Cette gestion catastrophique des derniers opus aura au moins permis à la saga de ne pas multiplier les suites inutiles comme le feront plusieurs de ses homologues apparus à la même période. Encore une fois en avance sur son temps, elle aura souhaité s’éloigner à tout prix de sa propre formule, quitte à se vider un chargeur dans le pied. [REC] n’était pas fait pour trahir son postulat, mais elle n’était pas faite pour perdurer non plus. Alors, continuons de nous autoriser quelques frousses en revoyant les premiers films de temps en temps, et restons à l’écart des remakes absurdes que les américains ont eu le malheur de faire.

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Mathieu Jaborska

@Dae-Soo Ho

Bonjour et merci !

J’expliquais juste que Blair Witch n’a pas tant poussé le cinéma d’horreur mainstream à reproduire sa formule (exception faite de Blair Witch 2) alors qu’après Paranormal Activity, par exemple, les films en found footage se sont multipliés comme des petits pains.

Morcar

Le premier m’avait bien stressé en salles, chose que peu de films ont fait.
Dès le second, ça a été une grande déception. Là où le premier nous laissait imaginer ce qu’on voulait sur l’origine de ce mal, dans le 2 on se retrouve avec un exorciste ridicule pointant son crucifix sur les « infectés » etc…
J’ai zappé le 3 dont la seule bande-annonce m’a suffit, et suis passé directement au chapitre final, qui a le mérite de proposer autre chose, mais sombre dans un ridicule qui n’a rien à envier à l’exorcisme du 2.
Jusqu’au plan final totalement nanardesque.

Non, définitivement, pour moi [REC] ne compte qu’un épisode, que j’avais acheté en DVD dès sa sortie et que je revois avec plaisir. Les autres n’existent pas…

prof west

le premier et le deux était génial du bon found de l’époque

le troisième une grosse bouse de daube le moutton noir de la saga

le quatrième relève un peut le chose après l’horrible 3 et explique quelques trou des 2 premier plutot sympa sans etre du niveau des 2 premier volets .

Mx

Rec 1= le meilleur, forcément, bonne grosse flippe au ciné

Rec 2= quelques bons moments, mais le film s’essouffle vite.

Rec 3 genesys= là sa part mauvais, ia une vraie rupture avec les deux opus précédents, quelques scènes gores dans un tunnel de film qui se cherche pour n’aboutir nulle part.

Rec 4 apocalypse= le film de trop, qui ressemble à beaucoup de séries z du samedi soir sur d17.

Dae-Soo Ho

Super dossier comme d’habitude! Je n’ai vu que le premier (je vais le remater d’ailleurs, vous m’avez trop donné envie), du coup je vais me faire les autres.. Par contre je dois être le seul type au monde à avoir réellement apprécié Blair Witch 2 , je le trouve excellentissime! Je n’ai pas trop compris d’ailleurs le contexte dans lequel vous l’avez décrit : « Dans les années qui ont suivi, on compte peu de productions qui reprennent le procédé tel quel, excepté peut-être le nanardesque projet Blair Witch 2 : Le livre des ombres. »
Vous pourriez m’éclairer s’il vous plaît ? Merci d’avance!

Kyle Reese

Pas fan des found foutage à la base j’ai voulu me rattraper sur le tard.
Blair witch n’a pas du tout fonctionné sur moi. Mais rec1 avec obligation de le voir avec un casque (mon ex travaillait à côté) fut une expérience mémorable. Une p*tain de claque sensorielle comme j’ai rarement vu et cette fin creepy a souhait. J’étais content qu’il s’arrête. Vu le 2 très bon aussi un cran en dessous peut être car plus de surprise. Mais c fou ce qu’ils ont fait avec si peu de moyen. J’ai été époustouflé. Bien fait de ne pas avoir tenté les suites.

TofVW

Le 1er [REC] est pour moi le meilleur film d’horreur qui existe.
C’est aussi le seul que j’ai failli arrêter avant la fin tellement je n’en pouvais plus de la tension vers la fin, pourtant je le regardais en plein après-midi.
Bref, réussite totale pour moi.

darkpopsoundz

Excellent dossier comme d’hab’ Matthieu!
Pour les avoir vus débarquer (déferler plutôt) sur les écrans à l’époque je n’ai jamais été un grand fan des found-footage, car comme dit dans l’article ça se résumait la plupart du temps à une fainéantise de mise-en-scène qui confinait au foutage de gueule, néanmoins les deux exceptions à la règle sont bien Blair Witch et le premier [REC]. Deux films incroyables, bien que très différents dans leur mise en images, leur point commun étant le soin extrême apporté à la réalisation qui joue de la situation de départ du found-footage pour l’inclure en tant que ressort dramatique essentiel.
Je ne connaissais pas les conditions de tournage de [REC], bien que je m’étais douté qu’elles devaient avoir été draconiennes, et apprendre qu’ils ont tourné un seul plan par jour avec des impros et des réactions réelles ne m’étonne pas, n’empêche qu’une telle chorégraphie « artificielle » au tournage est un vrai miracle à la vision finale du film, pare qu’il est tellement fluide qu’on a réellement l’impression d’assister à 90mn de live! Pour avoir visionné des dizaines de fois le premier [REC] (il reste pour moi l’une des plus grandes réussites de son temps) le métrage est rarement pris en défaut à ce niveau-là.
Par contre je n’avais vu ses suites qu’une seule fois à l’époque, sans grande conviction, et ce dossier m’a donné envie de leur redonner leur chance. 🙂