Les Révoltés de l'an 2000 : critique de l'enfant terrible du cinéma espagnol

Mathieu Jaborska | 13 août 2020 - MAJ : 13/08/2020 16:21
Mathieu Jaborska | 13 août 2020 - MAJ : 13/08/2020 16:21

Il est de bon ton de regretter l'abondance de blockbuster qui devrait faire vendre les places de cinéma comme des petits pains, frénésie typiquement estivale. Mais difficile de faire plus saisonnier que la noirceur solaire et étouffante des Révoltés de l'an 2000 de Narciso Ibáñez Serrador, classique unanimement adoré ayant inspiré plus de cinéastes que cette critique ne compte de caractères. Parmi eux, on compte Guillermo del ToroJaume BalagueróPaco PlazaPedro Almodóvar mais aussi probablement d'autres Européens comme Dario Argento. Et si cette tartine de prestige ne vous convainc pas, la restauration très fidèle distribuée par Carlotta le fera.

KIDS WITH GUNS

Malgré l’image qu’on en garde, Les Révoltés de l’an 2000 ne débute pas tout à fait comme un divertissement d’été. Des images d’archives parfois difficilement supportables servent de fond à un générique rouge sang. Les conflits et autres guerres meurtrières se succèdent à l’écran dans une logique obsessionnelle à la limite du voyeurisme racoleur façon Mondo Movies. À chaque fois, la voix off et le texte qui défilent mettent l’accent sur la mortalité infantile, démonstrations révulsantes à l’appui.

Narciso Ibáñez Serrador annonce la couleur en noir et blanc : loin des délires de Jesús Franco qui représentaient pour beaucoup le cinéma fantastique ibérique de l’époque, Les Révoltés de l’an 2000 sera un film éminemment politique.

On suit ensuite un couple anglais, fraichement débarqué dans la ville fictive de Benavis. Leur itinéraire touristique se termine néanmoins sur la petite île d’Almanzora, habitée par quelques centaines d’habitants. Mais une fois sur place, ils prennent conscience que les autochtones ont disparu, assassinés par leurs propres enfants. Si la virulence thématique du cinéaste (et de la nouvelle de Juan José Plans Martinez) dévoile très tôt l’idée d’une vengeance de la jeunesse envers ses tortionnaires de toujours, le spectre du franquisme plane plus subtilement dès les premières minutes du long-métrage.

 

photo, Lewis Fiander, Prunella RansomeCouple goals

 

Comme l’explique très bien Stéphane du Mesnildot dans son petit ouvrage qui accompagne cette ressortie, il sort dans une période très particulière pour l’Espagne. À l’agonie, le régime d’origine fasciste ayant survécu aux guerres du XXème siècle s’ouvre au tourisme, histoire de faire rentrer des pesetas dans la caisse. D’où la véritable invasion touristique mise en scène dans les premières minutes, transformant une ville balnéaire en usine internationale (« où sont les espagnols ? » commente Prunella Ransome), où les cadavres remontent à la surface sans que cette faune grouillante n’y prête vraiment attention.

Toute la partie horrifique du film se construit en opposition à cette termitière insouciante, même si cette dernière va subir – on le devine à la fin – le même sort que les habitants d’Almanzora. Car sur cette île, le silence est oppressant. En s’isolant hors des vitrines en plastique des attrape-touristes côtiers, le couple dont il est question s’enfonce dans une Espagne plus authentique, certes, mais également plus meurtrie. En l’occurrence, les sourires persistant dans l’enthousiasme des très convaincants Lewis Fiander et Prunella Ransome s’effacent petit à petit de leurs visages, au fur et à mesure de leur déambulation dans un village vidé par un vent de révolte surnaturel.

Alors que le pays se remet des blessures causées par la répression des soulèvements populaires, Serrador conçoit une bulle atmosphérique où le fantastique est l'émanation de la rébellion, une éternelle rébellion meurtrière des victimes (les enfants) contre leurs bourreaux. Et au milieu, il ya les touristes qui ne savent même pas saluer en espagnol, perdus dans les séquelles de luttes historiques, à 1000 lieues du paradis ensoleillé qu’ils s’attendaient à trouver.

 

photoTar' ta gueule à la récré

 

QUI PEUT TUER UN ENFANT ?

Le soleil dans Les Révoltés de l’an 2000 devient vite un instrument horrifique redoutable. Le cinéaste aurait d’ailleurs voulu travailler sur la production pour se confronter à la terreur solaire, aux antipodes de son gothique La Résidence. Il n’y a aucun recoin sombre où se cacher dans le film, tant la menace emplit le terrain de jeu, précédé par un soleil écrasant qui laboure le couple et le fait sombrer dans une folie tragique.

En dépit de son canevas politique assumé, le long-métrage reste un pur shoot de suspens, et une petite merveille de style insoupçonné. Discrète dans son ensemble, la mise en scène s'efforce d'enfermer le couple seul contre tous dans son propre isolement, à grand renfort de gros plans sur des visages en sueur et de jeux sadiques sur les flous d’arrière-plan.

Au contraire, la dimension politique participe à l’angoisse éreintante qui s’étale pendant ces 1 heure 50, puisque tout de la réalisation crispée à la photographie écrasante de José Luis Alcaine, en passant par les variations de la comptine orchestrée par Waldos (clairement inspirée par Rosemary's Baby et retenue par Argento) tend à déshumaniser des enfants tombés dans la folie de la vengeance meurtrière.

 

photoNos jours heureux

 

Le cinéma fantastique a souvent cherché à pervertir la figure de l’enfance pour la faire inspirer la terreur, mais seul l’essai de Serrador, avec peut-être Le Village des damnés, auquel il emprunte forcément beaucoup, a su leur conférer une aura si tranquille et pourtant si menaçante. Forcément inspiré par les masses uniformes de Romero, il les introduit dans une progression exemplaire. Le thème général de l’enfance se distille dans la première partie, à l’occasion de sursauts de plans, comme lorsqu’on apprend la grossesse du personnage principal. Petit à petit, les marmots envahissent le récit jusqu’à remplir littéralement le cadre, pour un effet garanti, surtout quand ils se déplacent en bande, comme une horde sauvage menée par rien d’autre que la vengeance.

Le crescendo horrifique maitrisé culmine dans un dernier acte miraculeux achevant d’épaissir le sous-texte et bravant les standards de censure de tous les pays du monde, à toutes les époques. Démarrant avec une scène d’anthologie anticipée par une des préparations au paiement les plus sadiques de l’histoire du genre, ce climax au climat fiévreux donne tout son sens au titre original (¿Quién puede matar a un niño?), pour interroger sur la part d’innocence que l’adulte est prédisposé à renier pour sa propre survie. La boucle est bouclée : Serrador referme le cercle vicieux de l’atteinte à la prétendue pureté juvénile et l’applique au monde entier. Rares seront les films d’épouvante à renfermer un commentaire aussi noir et cohérent. Ses successeurs le copieront, mais jamais ne l’égaleront.

 

Affiche ressortie

Résumé

À la fois plongée traumatique dans les restes occultés du franquisme et réflexion radicale sur notre rapport à l'innocence, Les Révoltés de l'an 2000 est une œuvre indispensable et un film d'horreur presque parfait qui n'a rien à envier à ses homologues américains de l'époque.

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commentaires

M1pats
14/08/2020 à 15:50

J ai lancé une pétition pour que la snyder cut soit annulé et que zack snyder soit retiré du monde du cinéma car je le supporte plus et que sa pourrait faire du mal à ses fidèles qui le prennent pour un dieu alors que c est juste une me.rde.
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https://www.change.org/p/zack-snyder-annulation-de-la-snydercut-et-retrait-de-zack-snyder-du-monde-du-cin%C3%A9ma?recruiter=1141347456&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink&utm_campaign=share_petition

Adam
14/08/2020 à 01:41

Je me rappelle de ce film découvert fortuitement. Visiblement tout le message politique m a échappé et je ne saisissait pas la métaphore. Si c était une critique de l enfant roi, je trouvais pas ca tres subtil. mais bon ca ne m a pas empêché d apprecier. Par contre le titre français est une arnaque...

Bubble Ghost
14/08/2020 à 00:31

Une critique sur du vrai bis malsain européen des 70s. ça fait plaisir ^^

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