Doctor Sleep : pourquoi la version longue de la suite de Shining est indispensable

Simon Riaux | 21 mars 2020 - MAJ : 27/04/2022 15:32
Simon Riaux | 21 mars 2020 - MAJ : 27/04/2022 15:32

Doctor Sleep se voulait un des potentiels cartons horrifiques de l’année 2019. Mais le box-office en a décidé autrement. La version longue qui nous arrive est-elle à même de changer la donne ?

 

 

UN CAUCHEMAR PRESQUE PARFAIT

Porté aux nues avec la série The Haunting of Hill HouseMike Flanagan était à plus d’un titre l’homme de la situation. Il avait déjà prouvé avec Jessie sa capacité à porter à l’écran un texte de Stephen King, et pas un des plus aisés, quand son Ouija 2 témoignait avec brio du talent de l’homme en matière de sauvetages improbables.

Enfin, le succès planétaire de sa mini-série Netflix l’imposait comme un artisan de l’angoisse particulièrement à l’aise avec les émotions capable de les répartir avec élégance dans un décor majestueux, à savoir un manoir dévoré par les ténèbres.

 

photoUne version plus longue de 30 minutes dispo depuis le 12 mars, en Blu-Ray et combo 4K ultra-HD

 

Avec semblable CV, on ne voyait personne d’autre se risquer à adapter Doctor Sleep, la suite littéraire bancale de Shining, pensée pour faire oublier le chef d’œuvre de Kubrick, et posant d’innombrables problèmes, puisque le récit entrait en contradiction thématique et narrative avec le film décrié par Stephen King.

Et à la découverte du long-métrage sur les écrans, public et presse sont demeurés circonspects, les spectateurs boudant le film, avant de le faire souffrir d’un bouche-à-oreille glacial, tandis que la presse, largement tenue à l’écart du film, s’est également montrée tiède. Comme nous l’écrivions dans notre critique, le métrage nous semblait mal ajusté, souffrant de ses multiples ambitions et d’un tempo inégal, interdisant finalement à l’émotion de poindre et aux frissons d’exister. À quelques exceptions près, difficile d’y retrouver la patte de Mike Flanagan.

Enrichi de 30 minutes, Doctor Sleep dévoile enfin sa vraie nature, et vous auriez tort de passer à côté de cette version disponible sur l’édition Blu-ray, ainsi que sur son pendant 4K ultra HD.

 

photo, Ewan McGregorEn route pour acheter le Blu-ray (sauf si c'est encore le confinement !!)

 

UN NOUVEAU TOUR DANS LE CHAPEAU

Ce qui frappe avec ce director’s cut, c’est combien il redonne de chair aux personnages. Plutôt que d’ajouter quantité de scènes inédites, il dilate et muscle quantité de séquences. C’est bien simple, quasiment chaque personnage à le droit à de longues secondes de développement supplémentaires. Si certaines peuvent sembler anecdotiques, il n’en est rien. Ainsi, dès l’introduction, alors que Rosie et ses comparses dévorent une enfant à l’orée des années 80, on ne dénote que trois plans inédits, tous relativement brefs.

Mais ils confèrent à la scène un équilibre qui lui manquait cruellement, le montage, autrefois haché, voire brutal, retrouve la fluidité recherchée par le cinéaste. Harmonie, mais aussi profondeur, comme en témoigne quelques instants plus tard le premier échange entre Halloran et Danny. En quelques répliques seulement, l’échange confère aux protagonistes et à leurs motivations, un background beaucoup plus dense, comme il charpente la mythologie de l’Overlook, et justifie son usage à venir.

 

photo, Rebecca FergusonCette édition, c'est de la bonne

 

De même, loin des salles de cinéma, plus besoin de s’inquiéter de la censure. La locataire de la chambre 237 apparaît désormais dans toute sa putride nudité, un certain joueur de base-ball se montre moins économe en ketchup, plus globalement, horreur, grand-guignol et tension se voient montés en épingle par un montage qui nous y plonge plus franchement.

C’est ainsi tout le film qui se voit rehaussé par une myriade de greffes, toujours signifiantes, qui restaurent Doctor Sleep dans son ambition initiale. Ainsi, un des ajouts les plus anodins en apparence s’avère bien plus qu’une coquetterie de réalisateur fétichiste de Stephen King. Le director’s cut s’articule autour d’un chapitrage pensé par et pour le film (un seul des six segments cite son modèle littéraire) et non seulement cette structure s’avère idéale en termes de rythme, mais génère son lot d’images et de sens, qui renforce encore l’œuvre.

 

photo, Ewan McGregorUne scène qui va vous faire pleurer des larmes de whisky

 

TÊTES DE NŒUD

Les antagonistes, ces vampires psychiques qui traquent des enfants dotés du Shining à travers les USA pour s’en repaître, étaient un des grands points faibles du roman de King, et Flanagan ne parvenaient pas vraiment à leur donner vie. C’est chose faite à l’aide de ce nouveau montage, qui confère plus d’humanité à la jeune Vipère, et prend soin de nourrir la relation ambiguë, teintée d’une tristesse incommensurable, qui unie Corbeau à Rosie.

Duo de prédateurs si obsédés par leurs appétits que leur amour s’éteint, ils forment un pas de deux pathétique mais éminemment cinématographique, la sensualité affamée de l’une ne s’accordant jamais à la mélancolie du second. Leur relation existe enfin, et permet à Rebecca Ferguson de dévoiler toutes les facettes de son talent, la personnalité de Rosie lui servant de véritable prisme révélateur.

 

photoRosie n'est plus là pour rigoler

 

Jamais la comédienne n’avait eu l’opportunité d’user de son charisme de la sorte. Ne reculant ni devant l’outrance, ni devant des scènes bien plus intimes et redoutables, la comédienne s’empare totalement du personnage, qui paraît soudain capturer tout le spleen de ses compagnons, leur quête inassouvie et vouée à l’échec.

Ce nouvel assemblage du film les métamorphose en adversaires dangereux, mais aussi en aristocrates décadents, aux passions mortifères vouées à se perdre dans les flots du temps. Fort d'un véritable rôle de leader, son magnétisme trouble rejaillit sur tous ses alliés, qui composent désormais une troupe véritablement inquiétante. 

 

photoC'est dans les vieilles baignoires qu'on retrouve les meilleures potes

 

OVERLOOK : LE RETOUR DE LA VENGEANCE

Quelques-uns des ajouts les plus marquants ont lieu dans le dernier tiers du film, alors que Danny et Abra se rendent à l’Hôtel Overlook, lieu mythique où se déchaîna jadis le Shining. Non seulement les scènes de la version cinéma gagnent en longueur, mais un ajout extrêmement impressionnant s’y niche. Rejouant une scène mythique du film de Stanley Kubrick, Flanagan confronte avec une cruauté mêlée de tristesse Danny et son père, lors de deux longues scènes à la puissance émotionnelle dévastatrice.

À l’heure des retouches ou maquillages numériques, Flanagan assume de rejouer des passages légendaires avec de nouveaux comédiens, dans un geste finalement très touchant, en cela qu’il transforme Doctor Sleep en véritable fantôme. Le métrage est un spectre, errant dans nos propres souvenirs de Shining, le rejouant, le déformant, et nous y faisant ainsi une place, comme si l’Overlook rejoignait définitivement une mémoire collective, où chacun était désormais libre d’abandonner ce qui le hante.

 

photoFoutus fantômes dyslexiques

 

Ce director’s cut est-il meilleur que la version cinéma sortie en octobre 2019 ? Assurément, supérieure en tous points, ce montage mérite d’être considéré comme le véritable Doctor Sleep, tant le style de son réalisateur y retrouve toute sa force. Porté par la mise en scène ouatée de Flanagan, idéalement à même de capturer les fissures de ses personnages pour mieux en faire des ressorts dramatiques, le film rappelle que le cinéaste n’est pas tant un réalisateur d’horreur que, exactement comme King, un grand conteur de nos peurs d’enfant.

Son dernier long-métrage réussit l’exploit de réunir deux œuvres à priori irréconciliables, esthétiquement et artistiquement, pour les marier durant trois heures d’une rêverie unique, traversée de déchirements oniriques comme le cinéma américain nous en offre bien trop rarement. On pourra reprocher à l’œuvre de ne pas tout à fait maintenir son oppressante inquiétude lors de son grand final, qui semble un peu vite expédié au vu des 3h que dure désormais l’ensemble, mais ce serait oublier l’amour et la simplicité avec lesquelles il embrasse tout un pan de la littérature fantastique et du cinéma.

Il permet à Doctor Sleep de se transformer soudain en une expérience cinématographique à peu près unique et en un songe déchirant, à la faveur d’une version longue salvatrice.

 

photo

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commentaires
captp
31/10/2020 à 19:11

Javais acheté le br (la version longue en 4k n'est apparemment pas dispo) après avoir lu cette article en forme de mise à jour, je viens de le voir et ne regrette pas.
Le tout est effectivement plus équilibré et paradoxalement là où la version ciné paraissait trop longue, ici l'ennuie ne ce fait pas ressentir car le tout se tient bien plus solidement :)
Ça me confirme que J'aurais vraiment voulu que Flanagan porte la tour sombre.

Jeremie
22/03/2020 à 18:57

Il ne faut pas se leurrer, c'est assez mauvais. Mais la faute revient plus au matos de base de King, qui est un ouvrage assez médiocre, qu'au real, qui fait ce qu'il peut malgré une DA franchement douteuse (les méchants habillés comme des bobos new-yorkais c'est un summum de ridicule)...

planqui
21/03/2020 à 22:40

La version France ùais en VOSTFR non ? La VL n'a pas été traduite, non ?

Grrr
21/03/2020 à 20:28

Merci de l'info ;)

Geoffrey Crété - Rédaction
21/03/2020 à 19:18

@Grrr

C'est disponible sur la version France aussi !

@Lily Jae

Merci !

Lili Jae
21/03/2020 à 16:58

Ça me donne envie de m'intéresser à docteur sleep. Ce que j'apprécie sur ce site c'est de découvrir des films que je n'aurai pas été voir en temps normal. Les films abordés sont peu mis en avant sur les autres sites ou sur des magazines de cinéma de type mass audience.

Lili Jae
21/03/2020 à 16:55

Pour quelques euros par mois, je trouve que nous avons vraiment des dossiers et des analyse d'une grande qualité. Continuez comme cela j'adore lire vos articles au quotidien.

Grrr
21/03/2020 à 16:16

La rédac', petite question : est-ce que cette version longue est dispo sur la bluray FR ou faut-il se tourner vers l'édition US ? Je cherche l'info mais ça n'est pas très clair...
Merci !

Geoffrey Crété - Rédaction
21/03/2020 à 12:45

@Ringo

Non, tout le site reste accessible comme d'habitude, mais on a mis en place l'année dernière un abonnement pour lequel on écrit un article supplémentaire par semaine. Et pas des articles "d'infos", mais des articles de fond, des analyses, des flashbacks, des dossiers plus riches.
Ici, aucune info : juste une analyse de cette director's cut. La critique du film, toutes les infos sur sa promo, son box-office, et plusieurs dossiers d'analyse sur le film et le livre, sont tous accessibles sans abonnement.

Vous avez bien le droit de trouver ça dommage et dire non, mais au cas où vous voulez comprendre avant de partir : on a clairement expliqué pourquoi c'était important pour la survie pure et simple d'un site indépendant comme Ecran Large. Ce n'est pas pour emmerder les lecteurs ou être riche, mais juste pour continuer à exister. Et avoir une parole libre.

Et encore une fois : le site reste entièrement accessible sans abonnement (la preuve, vous venez de le découvrir, 10 mois après ;). Il y a simplement un article spécial, en plus, chaque week-end.

Tout est détaillé ici, en toute sincérité, par écrit et en vidéo :)

https://www.ecranlarge.com/films/news/1086257-ecran-large-lance-un-abonnement-et-texplique-pourquoi

Ringo
21/03/2020 à 12:38

Faut être abonné maintenant pour lire les articles ? Ben se sera sans moi. Je trouverai l'info ailleurs. EL ne va pas en s'arrangeant.

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