Le mal-aimé : Immortel (ad vitam), le pari fou et unique d'Enki Bilal

Geoffrey Crété | 26 mai 2019
Geoffrey Crété | 26 mai 2019

Parce que beaucoup de films méritent une seconde chance, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie déviante. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. Place à Immortel (ad vitam), ambitieux film de SF du célèbre Enki Bilal, adapté de sa trilogie culte Nikopol.

  

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"Une date dans l'ère du numérique au cinéma" (Première) 

"Un film qui semble s'inventer sous nos yeux, en état de mue permanente, comme les rêves" (Télérama)

"Un geste de résistance lancé contre la nomenklatura du jeu vidéo et du film d'animation sans âme, aux froideurs galactiques" (Le Monde)

"Immortel est un film exceptionnel, magique, poétique, mais ne ressemble à rien de connu. Il est sans concession. C'est un ovni, une matière neuve." (Le Nouvel Obs)

 

 

LE RÉSUMÉ EXPRESS

New York, 2095. La ville est peuplée d'humains génétiquement modifiés et de mutants, une dictature règne en étroite collaboration avec la multinationale Eugenics, Central Park est une zone interdite, et une mystérieuse pyramide trône dans le ciel. Là-haut, le dieu égyptien Horus est jugé par ses pairs. Il a sept jours de liberté avant de perdre son immortalité.

En quête d'un corps à habiter et d'un autre à féconder, il jette son dévolu sur l'humain Nikopol, un révolutionnaire cryogénisé, et Jill, une mutante capable de porter un enfant divin.

Etrange créature inconnue, qui ingère des pilules pour oublier son passé, Jill attire l'attention du docteur Elma Turner, et tente de retrouver l'étrange John, celui qu'elle aime. Poursuivis par les autorités, Jill et Nikopol commencent à tomber amoureux.

Horus finit par libérer Nikopol, emprisonné. Un an plus tard, il retrouve Jill à Paris. Elle a donné naissance à un enfant pas comme les autres. Elle n'a aucun souvenir de Nikopol, mais ils lisent un peu de Baudelaire ensemble en haut de la tour Eiffel. Loin de là, Horus est encore vivant.

FIN

 

photoDes dieux et des hommes

 

LES COULISSES

Avant Immortel (ad vitam), il y a la trilogie Nikopol. Référence dans la bande-dessinée, Enki Bilal est connu pour cette folle histoire en trois volumes : La Foire aux immortels (1980), La Femme piège (1986), et Froid équateur (1992). C'est justement au cours de cette période qu'il s'essaie au cinéma pour la première fois, avec des histoires nouvelles : Bunker Palace Hôtel en 1989, puis Tykho Moon en 1996. Ce dernier sera un échec cinglant.

En interview avec Ciné Bulles, il raconte ce qui a provoqué en lui l'envie de se lancer, et d'adapter ses BD pour la première fois : "Il commençait à y avoir de la pression de toutes parts, notamment des Anglais et des Américains qui voulaient acheter les droits de la Trilogie Nikopol, et je n'avais pas envie de cela. Puis, l'occasion s'est présentée par l'intermédiaire de ce producteur, Charles Gassot, qui est venu me voir en prétendant qu'on pouvait maintenant faire une telle adaptation en France.

Il me donnait carte blanche sur le plan du scénario et m'offrait un budget de type hollywoodien. Avec ces moyens-là, je trouvais intéressant de voir comment je pouvais affronter mon univers en le transformant, comment je pouvais déconstruire la trilogie pour en extraire une matière cinématographique."

 

photo"On est pas bien, là, détendus du gland divin ?"

 

Après une tentative avortée (car insatisfaisante, et d'une durée de 4h30 pour un album de 78 pages) d'adaptation des Phalanges de l'ordre noir par Ettore ScolaEnki Bilal décide de se lancer lui-même, avec le co-scénariste Serge Lehman. Il affirme ne pas avoir relu la trilogie, et s'être laissé porter par ses souvenirs et ses ambitions, pour ne pas chercher à tout retranscrire à l'écran. Il modifie d'ailleurs beaucoup d'éléments, à commencer par Nikopol lui-même. "Je rêvais d'un film intimiste avec des moyens hollywoodiens, un film intimiste qui se déroule dans un monde où il y a une imagerie spectaculaire", expliquera t-il.

Conscient des risques et limites technologiques, il imagine cette société eugéniste : l'aspect froid des effets numériques servira l'allure des nombreux personnages physiquement transfigurés et dénaturés. Bilal dira que l'expérience n'a pas été entièrement concluante : "Comme je ne suis pas entièrement satisfait du résultat, je peux dire que les personnages ont trop abusé de peaux synthétiques."

 

photoCharlotte Rampling et une perruque mémorable

 

Il avait néanmoins imposé une chose : la présence d'acteurs réels au centre de l'équation, indispensables pour l'émotion selon lui. Il caste ainsi Linda Hardy, connue comme Miss France 1992, qui s'est présentée les cheveux teints en bleu pour le convaincre. Thomas Kretschmann et Charlotte Rampling complètent le casting principal. 

Immortel (ad vitam) est tourné en anglais, pour des raisons de business, afin de faciliter la distribution internationale. Le tournage commence en décors réels, en studio (la chambre de Jill, le bar, le fourgon, le cabinet d'Elma Turner), avant de passer aux fonds verts à la fin (pour tout le reste).

En 2004, c'est l'un des premiers films à utiliser la performance capture au cinéma, (notamment chez Quantic Dream, le studio de jeu vidéo français), le plaçant aux côtés de Star Wars : Episode I - La Menace fantôme, Le Seigneur des AnneauxLe Pôle Express ou encore King Kong.

 

photo, Linda HardyLinda Hardy et son rêve bleu de cinéma

 

LE BOX-OFFICE

Environ 997 000 entrées. C'est certes loin des 8,6 millions des Choristes, ou des 7 millions de Shrek 2 et Harry Potter et le Prisonnier d'Azkaban, grands gagnants de 2004, mais c'est un succès à son échelle.

Le film a coûté près de 23 millions d'euros, un beau budget vu la nature peu ordinaire du projet. A titre de comparaison, Un long dimanche de fiançailles et Deux frères, sortis la même année, ont coûté entre 50 et 60 millions chacun.

Enki Bilal se défend logiquement de l'étiquette d'échec, comme expliqué en interview avec Ciné Bulles

"Immortel a quand même fait un million d'entrées en France, il a tenu l'affiche de mars à octobre et il a été très bien accueilli par la critique. Évidemment, il y a des gens qui n'aiment pas, qui continuent à ne pas aimer l'idée qu'un auteur de bandes dessinées fasse du cinéma. Il y a encore un peu de ces réflexes qui restent. Mais en comparaison de la réaction face à mes deux premiers films, j'estime que je commence à être compris dans cette démarche transversale d'auteur qui glisse vers le cinéma et qui retourne vers le livre."

 

photoThomas Kretschmann dans un nuage d'Horus

 

LE MEILLEUR

L'ambition folle et presque suicidaire du film. Immortel (ad vitam) ne ressemble à rien d'autre, et a l'allure de ces projets démesurés et modernes avant l'heure, arrivés trop tôt ou trop tard, comme Speed Racer des Wachowski, ou Final Fantasy, les créatures de l'esprit.

Le pari technologique est spectaculaire, et décrocher un tel budget (23 millions d'euros) témoigne d'une vraie envie et curiosité du côté des producteurs et distributeurs, notamment avec l'impulsion de Charles Gassot - le producteur de films aussi différents que Tatie DanielleMortelle randonnéeLa Cité de la peurLe Poulpe ou Le Goût des autres. C'est clairement l'un des films les plus extraordinaires de ce point de vue là, sur ces dernières décennies.

Enki Bilal ouvre les portes d'un univers grandiose, et n'hésite pas à immerger le spectateur sans mode d'emploi, et sans avoir peur de le perdre. Si le coeur reste le trio entre Nikopol, Jill et Horus, tout le contexte politique et social habite les recoins de ce monde, laissant imaginer toute sa richesse. C'est rare d'être plongé dans un film de cette ambition, trop rare pour ne pas être passionnant et beau.

Au-delà des effets spéciaux (très) imparfaits, la direction artistique est d'une cohérence réelle, imposant d'emblée une vision saisissante de ce futur aux nuances de gris et verts. Si le film souffre du gouffre parfois absurde entre les décors réels et les images de synthèse, qui empêche constamment l'univers de prendre forme dans sa totalité, l'image regorge de détails et de couleurs, de ce bar miteux à ces avenues vertigineuses. C'est une véritable expérience unique en son genre.

 

photo Le New York du délire

 

LE PIRE

L'histoire ne fonctionne pas, comme s'il manquait des scènes entières pour donner du sens aux personnages et leurs sentiments. Trop de mystère tue le scénario et ce que Bilal tente de raconter. C'est particulièrement problématique sur les trois seuls acteurs en chair à l'image : le passé de Jill et John (qui vient aussi des BD, et incarné par Frédéric Pierrot) reste trop mystérieux, l'historique de révolutionnaire de Nikopol et sa lutte intérieure ne sont pas véritablement traités, et Elma Turner est quasi inutile dans l'intrigue. Beaucoup d'éléments semblent ou trop présents, ou trop peu traités, laissant la sensation d'un scénario mou, sans direction claire, qui s'attarde sur des choses de manière arbitraire.

Difficile de croire à l'histoire d'amour centrale entre Jill et Nikopol vu le peu de scènes dédiées à leurs échanges, leurs émotions, leurs peurs. Immortel (ad vitam) semble être un film brisé, auquel il manque des morceaux pour faire sens. La fin l'illustre très bien, en expédiant très vite les enjeux, avant d'emballer des retrouvailles simples mais dénuées d'émotion. Difficile alors pour Thomas Kretschmann et surtout Linda Hardy de donner véritablement vie à ces personnages.

La poésie si centrale dans les BD semble ici endormie, et quiconque connaît les BD ne pourra que regretter que tant d'éléments aient été tronqués, simplifiés et évacués. La patte de Bilal est bien là, mais la fenêtre ouverte sur son univers est minuscule à l'écran.

 

photo, Linda HardyUne Jill beaucoup trop opaque et monolithique

 

L'autre gros problème vient des ambitions trop grandes à l'image. Enki Bilal l'a reconnu : le rendu des personnages en images de synthèse n'est pas une réussite totale. Ils deviennent même des obstacles dans l'univers, leur apparence n'étant pas réellement justifiée et traitée dans l'intrigue.

Jill, Nikopol et Elma semblent être les seuls personnes à apparence humaine dans ce monde vide et désincarné, créant un fossé insurmontable entre eux et les autres. Ce qui fonctionne relativement bien sur les dieux égyptiens, entités extraordinaires, devient un vrai frein sur les personnages secondaires, figés et morts ; d'autant plus que la plupart d'entre eux auraient mérité un mélange entre virtuel et physique (justifié par une partie "améliorée" du visage ou du corps).

Il y a alors l'impression de voir coexister deux films, qui jamais ne trouvent de pont pour se rejoindre. Jamais Immortel (ad vitam) ne parvient à gagner, ou même approcher de sa destination pourtant très belle.

 

 

RETROUVEZ L'INTÉGRALITE DES MAL-AIMÉS DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

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commentaires

TomTom
02/06/2019 à 22:32

C'est triste de voir un film qui promettait autant être massacré à ce point par des effets spéciaux obsolètes même à l'époque. Pourtant l'ouverture était sympa mais les personnages tout en images de synthèse comme l'inspecteur de police... ça refroidit.

Shingo
27/05/2019 à 11:46

Avec des personnages qui s'appelle Jill et John, on est forcément en face d'un film à portée révolutionnaire.

Antoine
26/05/2019 à 13:57

1989 : Bunker Palace Hôtel
1996 : Tykho Moon
2004 : Immortel, ad vitam

Mx
26/05/2019 à 12:23

Un film inabouti (il est vrai qu'on a vraiment le sentiment qu'il nous manque des pièces du puzzle), mais une vraie atmosphère, et j'ai adoré le visuel du film, et l’ambiance est apaisante, comme un rêve , c comme un peu mollholand drive, de lynch, on peut voir le film comme une expérience sensitive avant tout, et ne pas chercher toutes les clefs.

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