Carrie au bal du diable : le film de Brian de Palma reste un classique surpuissant

Geoffrey Crété | 2 novembre 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Geoffrey Crété | 2 novembre 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Carrie au bal du diable est de retour en salles ce 1er novembre.

Le nouveau film de Brian De PalmaDomino avec Nikolaj Coster-Waldau et Carice van Houten, n'a pas encore de date de sortie, mais Carrie est de retour pour aider à patienter.

Pas le remake laid et inutile avec Chloë Grace Moretz, mais le classique avec Sissy Spacek et Piper Laurie, sorti en France en avril 1977 et de retour depuis le 1er novembre dans quelques salles. Impossible donc de ne pas revenir sur cette pépite, et son importance.

 

 

NAISSANCE DE KING(S)

Carrie au bal du diable marque en 1976 une étape importante dans les carrières de Stephen King et Brian De Palma. Pour l'écrivain, c'est la première d'une longue liste d'adaptations qui vont grandement participer à sa renommée. Pour le cinéaste, c'est le premier succès véritable après les sorties discrètes de Soeurs de sang en 73, Phantom of the Paradise en 75 et Obsession quelques mois avant. 34 millions de dollars au box-office pour un budget d'à peine 2, deux nominations aux Oscars et un phénomène en salles : la magie de Carrie est bien là.

Lorsqu'il commence à écrire Carrie, son quatrième roman qui deviendra le premier publié, Stephen King est encore un auteur inconnu et un peu fauché - son nom sera même écorché dans la bande-annonce originale. Il s'essaye à l'écriture d'un personnage féminin, sans être convaincu. Après avoir écrit la fameuse scène de la douche, il jette son travail à la poubelle. Sa femme le récupère, et lui conseille de continuer. Ce sera une grande idée puisque Carrie sera la pierre pierre solide de l'édifice King qui lui permettra de quitter son travail de professeur. 

 

Photo Sissy Spacek

 

Brian de Palma, lui, a un coup de cœur pour l'histoire qu'il rêve d'adapter. En 1977, il explique à Cinemafantastique avoir lu le livre en 1975 : « Un ami scénariste me l'avait conseillé. Un ami écrivain à lui, Stephen King, l'avait écrit. J'ai beaucoup aimé et j'ai appelé mon agent pour savoir qui possédait les droits. J'ai découvert que personne ne les avait achetés. Beaucoup de studios y réfléchissaient, donc j'ai appelé les gens que je connaissais et dit que c'était un excellent livre et que j'avais très envie de le faire. Puis, rien ne s'est passé pendant six mois.

Quand j'ai vendu Phantom of the Parasite à la Fox, j'ai découvert qu'ils l'avait acheté pour le producteur Paul Monash, qui avait un deal avec eux. Je l'ai rencontré, lui ai expliqué ce que j'avais en tête et que j'avais envie de le faire. Il m'a écouté, et rien ne s'est passé pendant encore six mois parce que quelqu'un écrivait un scénario. Puis mon producteur sur Obsession, George Litto, m'a dit que le producteur de Carrie l'avait appelé pour lui poser des questions sur moi. Carrie était alors entre les mains de United Artists, et eux étaient catégoriques : ils voulaient que je le réalise. Ils pensaient que personne d'autre ne devait le faire. Paul Monash, lui, n'était pas convaincu, et c'est uniquement avec la pression du studio qu'il a commencé à se dire que j'étais peut-être la bonne personne. »

 

Photo Carrie au bal du diable

Brian de Palma sur le tournage, avec Piper Laurie 

 

LES REINES DU BAL 

Sissy Spacek n'était pas le premier choix de Brian de Palma. Il pense d'abord à une autre actrice, a priori idéale (la rumeur veut que ce soit Amy Irving qui incarne Sue). Linda Blair, Glenn Close ou Farrah Fawcett auraient tenté leur chance. Mais parce que Spacek a aimé le livre et connaît bien le réalisateur, ami et collaborateur de son mari Jack Fisk, elle passe des essais pour tous les rôles principaux (Sue Snell, Chris Hargenson, et Carrie). Son casting pour le rôle-titre convainc tout le monde.

Le casting de Carrie et du premier Star Wars ayant été organisés en parallèle, la rumeur a longtemps voulu que Carrie Fisher ait été castée par De Palma et Sissy Spacek par Lucas, jusqu'à ce que les actrices soient échangées quand la future interprète de Leia a refusé de tourner des scènes nues. Carrie Fisher mettra fin à ce mythe.

 

Photo Sissy Spacek, Piper Laurie

Sissy Spacek et Piper Laurie 

 

C'est sur les conseils d'un producteur de United Artists que De Palma rencontre Piper Laurie, interprète inoubliable de la mère de Carrie. L'actrice a alors mis sa carrière entre parenthèse, mais souhaite tourner à nouveau. « Je suis allé la voir à New York et elle était habillée comme Margaret White avec ces cheveux rouges et ces vêtements noirs, et je me suis dit 'Mon Dieu ! C'est ça !'. J'aimais l'idée que Margaret soit très belle et sexuelle. » Piper Laurie a du mal avec le ton du scénario, et pense que le film est plus une comédie satirique qu'autre chose. Elle lutte contre le côté outrancier du personnage, doute, sans être sûr du résultat.

De Palma caste un John Travolta encore inconnu, avant que la série Welcome Back, Kotter ne le rende populaire. Il choisit la véritable mère d'Amy IrvingPriscilla Pointer, pour interpréter celle de Sue dans le film. P.J. Soles racontera des années plus tard que De Palma invitait Steven Spielberg à venir sur le plateau, où il essayait d'inviter les filles à sortir avec lui. Seule Amy Irving aurait accepté : ils se marieront en 1985, pour divorcer quatre ans après.

 

Photo Amy Irving

Amy Irving retrouvera De Palma pour Furie en 79

 

L'ADAPTATION

Le scénario de Lawrence D. Cohen prend un certain nombre de libertés avec le livre. Parfois pour des raisons financières (Carrie qui provoque l'explosion d'une station-service avant de ravager la ville était trop cher à tourner), parfois pour des raisons artistiques.

La structure du roman, qui alterne récit classique, coupures de journaux et extraits d'études sur "le cas Carrietta White", est abandonnée. L'idée des pouvoirs de Carrie présents lorsqu'elle était enfant et endormis depuis, est ignorée, évacuant ainsi les flashbacks. La mort de Margaret est rendue plus visuelle, puisque dans le livre Carrie stoppe son cœur. Une partie de la mythologie (Chamberlain est devenue une ville fantôme réputée, Carrie est une personnalité publique controversée, une autre petite fille avec des dons naît aux Etats-Unis), n'est pas gardée. Le rapport de l'adolescente à sa mère est également différent, notamment à la fin.

Brian de Palma expliquait son approche des pouvoirs de l'adolescente : « Je trouvais que la télékynésie était une ruse, et je voulais l'utiliser comme une extension de ses émotions, traduits en actions, lorsqu'elle est terriblement excitée, anxieuse ou triste. Je ne voulais pas l'utiliser de manière arbitraire, avoir des trucs qui volent partout. Dans un film c'est un peu ennuyeux. Ok, elle bouge des objets, Dès qu'on a établi ça, je ne pense pas qu'on puisse faire beaucoup plus. Simplement l'utiliser quand c'est nécessaire d'un point de vue dramatique. Jouer avec, pour moi, serait très ennuyeux et au fond ça relève de la crédibilité. Si on abuse des effets, les gens vont finir par réfléchir aux fils qui tiennent la lampe dans l'air. On n'a jamais envie que le public soit dans l'analyse de la chose. Je voulais l'utiliser uniquement comme l'expression émotionnelle de ses passions. »

 

Photo Carrie au bal du diable

Le tournage de la scène du bal, avec Brian de Palma à gauche 

 

LE TOURNAGE

Carrie au bal du diable a coûté 1,8 millions. 50 jours de tournage, où tout se déroule pour le mieux, à l'exception de la toute fin. Brian de Palma expliquait : « Dans le livre, des pierres tombent sur la maison. On avait ce mécanisme qui devait bombarder la maison. La maison qui s'écroule était construite à l'échelle réduite, de moitié. Jack Fisk l'a créée et c'était très bien. C'était le dernier plan du film et il était quatre heures du matin. On lance la machine, mais elle se bloque, parce que les pierres sont trop lourdes. Le soleil commence à apparaître. Tout le monde a travaillé toute la nuit et la police arrive à cause de bruit - on a failli être arrêtés ! Donc on a juste continué en brûlant la maison, en la laissant s'écrouler dans le sol. On est rentrés déprimés. Mais quand on a regardé ce que ça donnait, c'était super ! »

 

Photo Piper Laurie

 

Deux scènes ont néanmoins été compliquées à tourner et monter : celle où Carrie est élue reine du bal au ralenti, et celle de destruction finale en split-screen. Pour la première, le ralenti étiré a été un choix très fort et dangereux pour le cinéaste. Pour la deuxième, il passera six semaines sur le montage : « J'avais le sentiment que ça devait être montré en split-screen, parce que combien de fois peut-on monter un plan de Carrie et un autre de choses qui bougent ? C'est un dispositif mort d'un point de vue cinématographique. Le premier montage faisait cinq minutes et c'était trop compliqué. Et on perd en puissance comparé à de l'action en plein écran. Mon monteur et moi avons donc retiré des plans pour les utiliser précisément. A chaque fois que j'utilise le split-screen, je continue à en apprendre encore et encore. »

Pour la scène finale du cauchemar de Sue, Sissy Spacek a insisté pour jouer elle-même le rôle. De Palma essaie de la dissuader, veut engager une doublure, mais l'actrice refuse. Une boîte a donc été construite pour l'enterrer. C'était le dernier jour de tournage.

 

Photo William Katt, Sissy Spacek

 

LE CULTE

Pourquoi Carrie au bal du diable est-il resté un film si précieux, quarante ans après ? Parce que Brian De Palma y déploie une mise en scène majestueuse, terriblement belle et précise, pour assembler à la fois un superbe portrait de l'adolescence et un cauchemar aux frontières du réel.

La musique envoûtante de Pino Donaggio (le réalisateur voulait retravailler avec Bernard Herrmann après Sœurs de sang et Obsession, mais le célèbre compositeur meurt en 75), les yeux de Sissy Spacek, le travail sur la profondeur de champ et le split-screen, les travellings, les ralentis poussés à l'extrême, les lumières psychédéliques, le sang qui coule : tout De Palma est là, à l'écran, dans ce qui reste l'un de ses grands films.

  

 

Style grandiloquent et ostentatoire, héroïne aux yeux écarquillés, moments de suspense et de trouble étirés à l'extrême pour y installer le cœur de l'histoire, candeur assumée : Carrie au bal du diable est d'une certaine manière l'essence du cinéma de De Palma, qui emprunte les sons aigüs de Psychose pour rappeler son obsession de Hitchcock. Grâce à une ligne narrative plus pure que le livre de Stephen King, le cinéaste dessine le portrait déchirant et fondateur de l'adolescence et de la société moderne, avec sa hiérarchie malsaine et malade. Prenant la forme d'un fantasme terrible de revanche, avec un traitement profondément attendrissant des stéréotypes, le film se place comme une pièce incontournable du genre. L'émotion lors de la montée sur scène de Carrie White reste d'une force inouïe, tant dans ce qu'elle raconte que dans la façon dont Brian de Palma le filme.

En 1975, c'était un coup de maître, et une décharge de cinéma d'une force éblouissante. En 2017, malgré les années et les nombreux films qui s'en sont inspirés et l'ont pillé, Carrie reste une œuvre majeure. 

 

Affiche ressortie 2017

 

Tout savoir sur Carrie au bal du diable

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.
Vous aimerez aussi
commentaires
Flash
02/11/2017 à 17:15

Peut être la meilleure adaptation du King avec les évadés, grosse trouille pendant la projection du film.

votre commentaire