Free State of Jones : critique Sécessionniste

Simon Riaux | 14 septembre 2016 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 14 septembre 2016 - MAJ : 09/03/2021 15:58

En 1862, un soldat du nom de Newton Knight déserte le front de la Guerre de Sécession et rejoint d’autres fuyards. Il va fonder au sud-est du Mississipi le « free State of Jones », un état indépendant des deux belligérants, sans discrimination raciale et basé sur l’égalité de droits entre citoyens. Voilà la base historique sur laquelle repose le film de Gary Ross.

 

PAR ICI LES STATUETTES

Production calibrée pour les Oscars, produit « cousu main », porté par un comédien connu et reconnu,  Free State of Jones a tout de l’œuvre trop propre sur elle pour transcender son – passionnant – sujet. Mais, et c’est ce qui fait de cette œuvre imparfaite un objet passionnant, le métrage affiche également des poussées d’audace, formelles et thématiques, quelques rares fulgurances qui lui permettent souvent de transcender ses défauts.

Tout d’abord, malgré ses oripeaux de moissonneuse à récompense bienpensante, cette production opère des choix rares dans le microcosme hollywoodien, voire particulièrement courageux. Car le personnage interprété par Matthew McConaughey est loin de faire l’unanimité aux Etats-Unis. Décrits par les uns comme un leader altruiste, un libérateur, il est aussi perçu comme un traître, un bandit de grand chemin déguisé en rebelle.

Ainsi, faire de cet homme une figure proto-marxiste, proposant de donner au travailleur la propriété de ses outils de travail et une émancipation de la classe dirigeante, à fortiori dans un pays pas franchement ouvert aux idéaux socialistes, est un choix fort et culotté.

 

Matthew McConaughey

 

C'EST PAS MA GUERRE

Malheureusement, cette proposition narrative se heurte à la conception même du film, bien trop conventionnelle dans sa construction. Ainsi le scénario lutte en permanence entre les impératifs du héros christique américain et le portrait d’un homme mettant le collectif avant tout. Difficile de faire cohabiter au sein d’une même image les principes vantés par le personnage, et l’iconisation de ce dernier.

 

Photo Matthew McConaughey

 

Deux conséquences, qui handicapent terriblement la première partie du récit, en découlent : non seulement les 60 premières minutes de cette fresque historique sont terriblement scolaires et génériques (la faute revient en partie à la mise en scène désincarnée de Ross), mais leur schizophrénie thématique provoque nombre de contresens ou maladresses.

Ainsi, les seconds rôles peinent terriblement à exister, l’Etats égalitariste décrit dans les dialogues demeure trop longtemps abstrait, quand les images de Matthew McConaughey libérant, instruisant et sauvant littéralement des figurants noirs relèvent d’une terrible maladresse. Comme si l'inconscient du cinéma américain revenait parasiter le film, et ne pouvait se départir de la figure du héros christique ou pire, cherchait à un sud historiquement raciste une forme de rédemption dans la figure de Knight.

 

Photo Matthew McConaughey

 

LA PEUR AU FUSIL

Et c’est là que Free State of Jones, objet de cinéma intéressant mais bancal, devient fascinant. Ainsi, à en juger aujourd’hui le film se mue en exercice périlleux, tant le contexte actuel du cinéma américain en parasite la réception. Alors que la problématique de la diversité du cinéma hollywoodien est devenue un débat central outre-Atlantique, les images d’une star blanche apportant le salut à des esclaves noirs devient mécaniquement hors-sujet ou inappropriée, et ce malgré la pertinence de sa dimension historique.

Free State of Jones, malgré ses carences narratives, parvient ainsi à son but, de manière détournée. Le film interroge finalement les préjugés raciaux, le rapport du spectateur aux notions de race, et surtout à leur représentation. Ce sont paradoxalement certains défauts objectifs du film, qui en viennent à souligner les problématiques qu’il aborde. Sans doute de manière involontaire, mais avec une étonnante acuité.

 

Matthew McConaughey

 

Qu’on n’en déduise pas pour autant que le métrage tient du ratage total. Loin de là. Véritable film de chef opérateur, la photographie de Benoît Belhomme vaudrait presque à elle seule le déplacement, tant elle parvient avec une discrète aisance à marier une esthétique désaturée et des compositions proches des documents iconographiques de la fin du XIXème siècle. Son apport au film est majeur, et lui confère souvent l’élégance qui fait défaut à sa structure narrative.

Enfin, le récit s’épaissit et trouve son rythme dans sa seconde partie, quand il se penche sur les actions de Knight et de ses camarades après la Guerre. Il permet ainsi au récit d’atomiser sa narration et d’embrasser enfin l’énergie collective qui manquait jusqu’alors.

 

Matthew McConaughey

 

L’ensemble donne également à voir comment les états du sud ont organisé l’après esclavage et par quel biais ils ont maintenu les anciens esclaves dans une condition de servitude. Comment les idéaux de Knight se sont finalement révélés antinomiques des valeurs américaines. C’est là que Free State of Jones se fait amer, voire désespéré et c’est aussi là qu’il sort des rails du récit historique académique, édifiant, destiné à contenter le votant de l’Académie des Oscars.

Ainsi, jusque dans sa conclusion, le métrage demeure difficile à appréhender, mutant, luttant contre lui-même. Un état qui n’en fait pas la réussite studieuse qu’il ambitionnait de devenir, mais qui aboutit à un semi-échec passionnant dans ce qu’il révèle de ses motivations contradictoires.

 

Affiche

Résumé

Plombé par une première partie interminable et scolaire, Free State of Jones demeure un objet de cinéma intéressant, pétri de contradiction mais foisonnant.

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