Critique : Les Sorcières de Zugarramurdi

Christophe Foltzer | 3 janvier 2014
Christophe Foltzer | 3 janvier 2014

Avec Les Sorcières de Zugarramurdi, Alex de la Iglesia laisse un temps la lutte des classes pour s'attaquer à son autre thématique fétiche, la guerre des sexes. Et on peut dire qu'on est servis. Avec toute sa folie coutumière, de la Iglesia nous raconte les relations conflictuelles entre hommes et femmes, tous perdus au milieu de normes sociales forcément réductrices, de morale d'un autre temps et d'ego mal placé. Chez lui, comme à son accoutumée, pas de gentils ni de méchants, juste des crétins qui essayent de s'en sortir avec les moyens du bord.

Tirant à boulets rouges sur tout ce qui passe (de la Crise à la religion, en passant logiquement par la société patriarcale et l'égalité supposée des genres) Alex de la Iglesia reprend plus ou moins la construction scénaristique du Une nuit en enfer de Robert Rodriguez, à savoir un glissement progressif d'un genre plutôt classique (le film de braquage) vers un fantastique Grand-Guignol, très graphique et fortement barré, pour régler ses comptes.

On reste admiratifs devant la vitalité du réalisateur qui nous aura donné coup sur coup Balada Triste (gros, gros chef-d'œuvre), Un jour de chance (terriblement génial) et ces Sorcières..., un léger cran en dessous mais tellement au-dessus de ce qui se fait en ce moment. La contre-culture n'existant plus, et le subversif se vendant dans tous les Monoprix, l'œuvre d'Alex de la Iglesia apparait comme l'un des derniers représentants d'une mouvance punk, rock'n'roll, de la vraie série B, jouissive dans la forme mais terriblement sérieuse et lucide dans le fond. Son cinéma a toujours été marqué par la désillusion, la mélancolie et plus il avance, plus le constat est sombre. Si dans Les Sorcières... les personnages ne sont au final que des abrutis névrosés incapables d'avancer parce que persuadés d'avoir raison, de la Iglesia nous les rend extrêmement attachants et sympathiques. Qu'il s'agisse des sorcières ou des braqueurs, tous sont perdus, tous se font du mal mais au final ils nous ressemblent. Et ce n'est pas la moindre des qualités du film que de revenir à la fonction primitive de tout acte de création : parler de nous et du monde qui nous entoure. Si l'homme nous y est dépeint comme quelqu'un de lâche, d'incapable et de terrorisé par les femmes (à l'opposé de l'image qu'il espère renvoyer et des valeurs qu'on lui a inculqué) ; si la femme nous est présentée comme un être pervers, impitoyable et affamé (à cause principalement de la place que lui laisse la société), Alex de la Iglesia n'oublie pas d'introduire une note d'espoir et nous suggère, l'air de rien, de dépasser les normes, d'accepter sa différence et d'embrasser ses névroses pour construire un semblant de bonheur avec l'être aimé.

Si Les Sorcières... part dans tous les sens, déstabilise le spectateur habitué aux canevas classiques et « blockbusteriens », le film montre quelques signes de faiblesse dans son final beaucoup trop long et handicapé par des effets bancals. Mais compte-tenu du budget étriqué qui est le sien on lui pardonne sans problème ses images de synthèse un peu à la ramasse. Mené tambour battant, le film enchaine les idées géniales et les séquences folles. Plus le temps passe et plus Alex de la Iglesia s'affirme comme l'un des rares réalisateurs nécessaires, voire indispensables, pour supporter ce monde Ikea qu'on nous vend comme la seule alternative possible. Cette approche chaotique et punk se révèle salvatrice et devrait en inspirer plus d'un. En tout cas, ça fait du bien.

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