Critique : Jasmine

Par Nicolas Thys
7 juillet 2013
MAJ : 21 mai 2024
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D'aucuns trouveront certainement Jasmine peu subtil. Mais le film d'Alain Ughetto, documentaire animé, est une histoire d'amour revendiquée. Pas de fleur rose ni d'eau bleue ici : c'est un film romantique au premier sens du terme, un film qui repose sur des ruines, un désir qu'on croirait intact, des sentiments forts et sur un double passage à l'acte entrecoupé d'un abandon.

Premier passage à l'acte : la rencontre, en 1978, d'un français qui fait des films d'animation en pâte à modeler et d'une iranienne venue étudier le théâtre de l'absurde. Celle-ci rentre dans son pays et l'histoire aurait pu s'arrêter là. Mais non, ils s'écrivent, le réalisateur la rejoint et se retrouve, plusieurs mois durant, au cœur de la révolution qui a vu la fuite du Chah, Mohammed Reza, et l'arrivée au pouvoir de l'ayatollah Khomeiny. Puis vient l'abandon : n'en pouvant plus, il rentre en France. Sans elle.

Deuxième passage à l'acte. Tout comme il a laissé Jasmine en Iran, il a cessé d'animer pour se tourner vers le documentaire et la télévision. Près de 25 ans passent. Il retrouve une boite contenant les lettres d'amour de celle qu'il a abandonnée. Et pendant près de 5 ans, pratiquement seul, il va écrire et réaliser Jasmine. C'est un film sur des retrouvailles et c'est ce qui en fait sa force et sa poésie.

Ughetto le fait dire en voix-off : il a quitté l'animation au moment où Jasmine a disparu de sa vie. Aujourd'hui, il renoue avec un passé mis de côté mais toujours enfoui quelque part, avec un pays dont il a conservé quelques bobines de films moisies comme une mémoire fébrile qui peine à resurgir, avec des sentiments et avec un matériau qui l'avait quitté : la pâte à modeler. Et si l'animation peut paraître simpliste, voire « amateur » pour ceux qui, habitués à Wallace et Gromit ou Coraline sont incapables accepter autre chose, elle est, au contraire, parfaite, à l'image du film.

On perçoit dans chaque geste, dans chacun des gros plans sur les mains du cinéaste solitaire modelant la matière, dans ces bribes de mouvements, la résurrection d'un art perdu, d'un mort en latence qui ne demande qu'à respirer de nouveau. On sent l'envie et le désir de se rapprocher de Jasmine. Chaque seconde qui passe c'est un peu Jasmine qui revient. S'il a oublié ses traits, et peut-être les siens aussi, d'où la plastique similaire des deux marionnettes aux traits grossiers, il n'a pas oublié la couleur des yeux de celle qu'il a aimée et qui viendra hanter le film par petites touches. Le bleu, ce sera l'Iran.

Et ces retrouvailles, après les lettres, tapis volant qui réunit les deux amants, ce sont aussi ces scènes d'amour spectaculaires au moment où il pénètre dans cet Iran de briques et de parpaings reconstitué dans un sous-sol. C'est également la puissance sensuelle du matériau utilisé, la possibilité qu'offre la pâte à modeler de se fondre, de se mélanger, de s'imbriquer et de prendre des morceaux de l'autre. L'âme de ces figurines, c'est aussi leur corps et rarement la passion n'aura été aussi fortement ressentie que lorsque ces deux êtres malléables, bleu et sable, se mélangent, deviennent littéralement un, « empreintant » la couleur de l'autre.

Après tout l'amateur, c'est d'abord « celui qui aime ».

Ughetto se fait philosophe, pédagogue et il se livre en tant qu'homme. Jasmine est un film sur l'amour, sur la révolution et l'Iran dont il explique brillamment les bouleversements et les débordements de 1979. Difficile d'imaginer aujourd'hui que Khomeiny ait été accueilli en libérateur et fait homme de l'année par le Times. Mais il a inspiré l'espoir avant d'inspirer la peur et la tyrannie et le récit le relate simplement et intelligemment. Si le film est biographique, s'il est une sorte de document sur l'Iran de 1979 – les deux dimensions n'étant pas incompatibles – il est autant un documentaire sur l'animation en volume où l'on voit l'artisan au travail, et une expérience cinématographique forte.

La dimension expérimentale de Jasmine est éblouissante. Outre les effets plastiques autour de la matière et la relation entre documentaire et animation avec ce mélange d'images d'archives télévisées, de lettres lues, de voix aux accents poétiques et de sonorités urbaines, les premières images, pellicules abîmées, font penser à du found footage autour de films retrouvées et à quelques œuvres de Bill Morrison. Mais loin d'être gratuites, ces images reflètent un état d'esprit, la mémoire endommagée, et les souvenirs perdus et dévastés d'un homme qui a abandonné son âme sœur ; et ceci jusqu'au générique de fin abstrait et aux images de l'Iran, pixélisées et actuelles, qui le précèdent : le pessimisme social et politique côtoie l'attente de potentielles retrouvailles.

On reste devant ce film comme devant une œuvre aux multiples facettes, à la fois complexe et simple, d'une densité folle et d'une légèreté absolue. On flotte entre divers sentiments, pris entre l'envie de lui hurler dessus pour être rentré en France sans elle et le désarroi lié à la question : « qu'aurions nous fait à sa place ? » Il a au moins eu le courage de la rejoindre une première fois. Finalement, Jasmine c'est un peu comme dans Le Petit Prince : « Je n'ai alors rien su comprendre ! J'aurais dû la juger sur les actes et non sur les mots. Elle m'embaumait et m'éclairait. Je n'aurais jamais dû m'enfuir ! J'aurais dû deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires ! Mais j'étais trop jeune pour savoir l'aimer. »

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