Critique : Barton Fink

Guillaume Meral | 24 mai 2013
Guillaume Meral | 24 mai 2013

Si l'expression « film labyrinthique » est souvent utilisée à tort et à travers, elle s'applique  parfaitement à Barton Fink, le quatrième film de Joel et Ethan Coen, qui signèrent peut-être avec ce film leur œuvre la plus atypique. Labyrinthique parce que la conception même d'une œuvre dont le réseau de symboles, la dualité des figures, et le récit même d'un homme progressivement aliéné par ses doutes et ses angoisses répondent d'elle-même aux exigences du terme. Mais surtout, c'est parce que les Coen parviennent à immerger le spectateur dans une spirale qu'il ne quittera plus à la fin de la projection, hanté par les images d'un film qui semble pourtant dérouler en permanence sous nos yeux son fil d'Ariane que l'on empoigne pas à pas, sans jamais parvenir à le discerner totalement.  

De fait, Barton Fink constitue probablement le film le plus difficile d'accès des frères Coen, de prime abord du moins. Dans cette description de la dérive psychologique progressive d'un dramaturge de théâtre atteint du syndrome de la page blanche une fois engagé pour écrire un film de catch à Hollywood, le tandem n'use pas pour la première fois du décalage instauré avec des figures de genre codifiées pour mener sa narration. Alors que leurs trois premiers films s'appuyaient sur la mise en abyme de genre codifiés (le film noir, le slapstick et le film de gangster) pour confronter la condition humaine à son gouffre existentiel, Barton Fink prive le spectateur de référent susceptible de l'aider à s'orienter. Ce qui ne signifie pas que Barton Fink soit un film hermétique pour autant : le portrait au vitriol d'Hollywood et de son fonctionnement kafkaïen, à travers certains personnages haut en couleurs, véhicule un art de l'absurde et une maitrise du tempo comme seuls les frangins en ont le secret.

Cependant, c'est dans la lente descente vers la folie du personnage principal (génial John Turturro) que le film va cultiver son particularisme dans la filmographie des frères Coen. Truffé de détails à l'addition profondément anxiogène et étouffante (la chaleur, la tapisserie décollée, le bruit dans la chambre mitoyenne...),  Barton Fink multiplie les pistes et les hypothèses concernant l'emprise de la psyché torturée du héros sur ce qui se déroule à l'écran (le personnage de John Goodman, réel ou hallucination ?), tout en maintenant constamment la possibilité d'une explication plus prosaïque. De fait, tout concourt à faire accepter à Fink sa condition, lui qui se rêverait observateur d'une réalité dont il deviendrait le héraut après l'avoir juché de son piédestal, alors qu'il n'est finalement qu'un des acteurs interchangeables d'un système qui le dépasse. Le statut d'artiste ne confère pas l'exceptionnalité. Ici plus encore que dans leurs autres films, mettre le spectateur en face de l'absence de réponses à ses questions les plus fondamentales, c'est le confronter à l'absurdité de sa propre condition.  Le labyrinthe est sans issue.

 

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