Piège de cristal : critique verticale

Guillaume Meral | 28 mai 2017
Guillaume Meral | 28 mai 2017

Dans la chronologie du cinéma d'action des années 80, Piège de cristal possède le statut très particulier de tournant, d'œuvre charnière synonyme de révolution du genre investi, dont l'influence fut telle qu'une bonne partie de la production de films d'action de la décennie suivante emboîta le pas de ses idées conceptuelles (le déroulement à huis-clos du récit notamment). Le genre de film dont les ficelles narratives deviennent des codes, son héros, une figure emblématique de la culture pop, et sa mise en scène, un évangile qui n'eut de cesse d'engendrer ses apôtres. Bref, il y a eu un avant et un après Piège de cristal, et pour comprendre les raisons de l'importance fondamentale qu'il occupe dans le paysage cinématographique, il convient de revenir au principal dépositaire de la réussite du film, à savoir son réalisateur, l'immense John McTiernan.

Sans minimiser la solidité du scénario de Steven E. de Souza, ou l'apport conséquent de Bruce Willis dans le rôle de John McClane, la force du film tient à la manière dont McTiernan est parvenu à s'approprier les figures d'un genre pour en réinventer l'essence à l'aune de ses propres thématiques. On a souvent observé -à raison- l'intérêt porté par McT à la question des origines, notamment à travers l'idée de régression comme condition de la transcendance (le final de Predator, et un Schwarzy contraint de retourner à un état primal pour vaincre son ennemi).

Un thème qui ne saurait s'articuler chez le réalisateur autrement que sous l'angle d'un rapport dialectique entre ses personnages et l'environnement dans lequel ils évoluent, les premiers étant par la force des choses appelés à gagner leur droit à exister au sein d'un territoire fondamentalement hostile à sa présence.

 

Ennemi numéro 1 de John McClane : la verticalité. Et ces saletés de bouts de verres.

 

Or, l'aura de Piège de cristal provient notamment de la propension de McT à élever les codes du genre au travers de cette exigence thématique, au point de lier peut-être pour la première fois les figures du genre avec cette dimension touchant à l'identité même du genre humain. Cela peut sonner grandiloquent, mais c'est pourtant ce qui rend le héros si attachant. La toute première scène du film condense la note d'intention de John McTiernan : le bruit d'un réacteur alors que les crédits défilent sur l'écran, un avion qui se pose sur le tarmac dans le soleil couchant, et un gros plan sur les mains d'un personnage agrippant son siège, avant qu'un léger travelling arrière ne s'amorce pour dévoiler le visage de son voisin, puis in extremis celui du protagoniste crispé.

A contre-courant de l'iconisation immédiate et tapageuse de l'époque, cette ouverture place McClane sur un pied d'égalité avec son voisin, sollicitant d'emblée chez le spectateur une empathie pour cet « average joe » perturbé à l'idée de quitter le plancher des vaches. De plus, le découpage permet au film de s'immiscer d'emblée dans un onirisme instantané : l'enchaînement des plans (bruits-contexte-sujet) introduit le spectateur dans l'inconscient flottant d'un personnage qui vient de se réveiller dans son rêve. Le regard équivoque que lui lancera l'hôtesse se passe de commentaire : nous venons d'entrer dans une autre dimension.

Cela pourrait être une coquetterie d'auteur désireux de marquer son territoire dans le système des studios, c'est surtout le moyen pour McT de concilier les deux aspects antinomiques de sa narration : raconter la lutte d'un homme normal pour survivre dans un contexte résolument anormal. Et nous préparer à accepter inconsciemment les péripéties qui vont suivre.

 

Et elles ne seront pas de tout repos

 

Revendiquer la surfictionnalisation inhérente au genre dans lequel il s'inscrit représente paradoxalement la clé de l'identification viscéralement empathique que le spectateur va investir en John McClane et le chemin de croix qu'il va traverser. La lutte qui s'engage entre lui et son environnement s'amorce ainsi à mesure que ce dernier revêt une acception protéiforme, d'abord au travers de la valeur symbolique que lui donne la mise en scène (voir comment la tour semble écraser McClane lorsqu'il l'aperçoit depuis la limousine), mais aussi au sein d'une dimension plus abstraite, élaborée par la scénographie du réalisateur.

A ce titre, il convient de se remémorer la prise de contrôle des terroristes de la tour de Nakatomi, tout en vecteurs formés par la gestion cinématique de McT dessinant une figure d'encerclement. Chez McTiernan, le décor est également en mouvement hors/cadre, d'où l'impression d'une narration en apesanteur, matérialisant un songe (ce à quoi McT l'a souvent comparé) émanant de l'inconscient du héros.

 

Alan Rickman, pour la première fois au cinéma, est le boogeyman du cauchemar de John McClane

 

C'est ce dispositif qui va permettre au film d'accompagner le parcours du héros, évoluant dans un monde à l'onirisme souligné, donc peuplé d'antagonistes à la contenance archétypale en granit (voir leur maîtrise de l'espace) à la hauteur desquels il va devoir se hisser (à noter cependant la façon dont ceux-ci sont progressivement démystifiés à mesure que McClane passe du statut d'intrus à celui d'adversaire : l'homme de main qui se laisse tenter par une barre chocolatée, l'introduction de l'hymne à la joie pour accentuer la joie enfantine d'Alan Rickman lorsque la porte du coffre s'ouvre...).

D'où cette régression progressive du personnage, totalement démuni dans un milieu hostile (il commence la partie en marcel, sans chaussures et avec un simple automatique face à des bad guys surarmés), et appelé à renouer avec une forme de primitivisme (Holly, qui peine à reconnaître son mari lors du climax). D'une certaine manière, McTiernan se pose en cousin de David Cronenberg, dans la mesure où les stigmates de la chair accompagnent ici la mutation de l'esprit. En filmant la quête d'un homme pour retrouver sa femme, McT décompose les étapes du parcours douloureux faisant accéder son personnage au rang d'action hero.

 

Résumé

Plus que le film d'action ayant révolutionné un genre, Piège de cristal s'impose comme l'œuvre qui en a post daté la genèse. Rétroactivement, le first action movie.

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(4.8)

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commentaires
Rorov94
30/05/2018 à 01:21

EL censure une fois de plus...
Je disait juste que votre critique ne donnait pas envie de voir ce chef d'oeuvre.

Baneath88
29/05/2018 à 19:39

Ce qui est bien avec Die Hard 1, c'est qu'on peut lui accoler tous les éloges, vu qu'ils lui vont tous.

Dutch Schaefer
29/05/2018 à 19:02

J'ai eu la chance de découvrir cette perle sur grand écran à l'époque de sa sortie!
ET même si je n'avais que.... 15 ans! Ce fut une claque MAGISTRALE!
30 ans après, je prend toujours la même claque!

PS: c'est le film que j'ai le plus visionné (plus de 30 fois!!!!) avec L'EMPIRE CONTRE ATTAQUE! Et IL ETAIT UNE FOIS EN AMERIQUE!

Dutch Schaefer
29/05/2018 à 19:00

C'est le TOP GUN!

sylvinception
29/05/2018 à 10:48

"D'une certaine manière, McTiernan se pose en cousin de David Cronenberg,"

lolZ... encore un stagiaire qui veut péter plus haut que son derche.

the défenders
29/05/2018 à 10:18

film sortie en 1988 j avais 21 ans superbe époque ; et de la V H S ... l époque Bruce Willis n est pas connu en FRANCE c est le film qui va lancer sa carrière... très bon film d Action avec un héros à la Cool Attitude... dans la meme Année sont sortis sur les Ecrans Boodsport et Double Détente...

StarLord
29/05/2018 à 08:18

Excellente critique, mais qui aurait gagnée à être écrite avec un peu plus de simplicité dans le verbe.

REA
28/05/2018 à 23:42

Mon film de Noël avec Gremlins.

Matt
28/05/2018 à 22:31

Die Hard est un peu un Predator en miroir où McLane remplace l'extra-terrestre aux dreadlocks et Hans Gruber et ses "terroristes" les hommes de Dutch.
Toujours cette quête du primitivisme perdu, du choc des cultures (côte est côte ouest ici) et de son difficile apprentissage (par la langue notamment).
McT forever.....

popopopo
28/05/2018 à 22:12

Toujours au top ce film ! De très loin !

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