Critique : Candyman

La Rédaction | 19 novembre 2009
La Rédaction | 19 novembre 2009

Un titre tel que Candyman est un passage obligé dans une anthologie consacrée aux longs métrages horrifiques: non seulement il s'érige en figure de proue du cinéma de genre du début des années 90 mais, surtout, il possède une improbable diversité de degrés de lecture se faisant ainsi maitre dans l'art de faire peur, de faire réfléchir et de bouleverser son auditoire. Nanti d'une grâce surprenante lorsqu'il s'agit d'ancrer une mélancolie fantastique dans un quotidien bien réel, le chef d'œuvre de Bernard Rose hante depuis sa sortie en 1992 les songes d'un public qui n'a depuis pour ainsi dire jamais vécu d'aussi doux cauchemar. 

A l'instar de ses héros qui se voyaient définitivement posséder par la passion du spectre maléfique s'ils évoquaient une fois de trop son nom devant un miroir, le film procède de la même manière sur son assistance: chaque minute s'écoulant solidifie un peu plus le charme envoutant et pervers qui se noue entre le spectateur et la terrifiante parabole. Se jouant des grosses ficelles et des conventions du genre pour mieux avouer son dévouement à l'essence même de l'épouvante, Candyman n'est pas de ces stupéfiantes petites prouesses, de ces bijoux inattendus se révélant être un jour d'authentiques merveilles. Au contraire, il s'agit d'une œuvre majestueusement charpentée, fruit de la rencontre de deux artistes aux sensibilités différentes, aux attentes antinomiques... De ce conflit silencieux, Candyman sortira grandi d'une aura saisissante, son âme errant à mi chemin des pulsions libidineuses d'un romancier visionnaire et des revendications sociales et esthétiques d'un metteur en scène.

Clive Barker le signalera à maintes reprises: Candyman est bien plus le film de Bernard Rose que le sien... Une phrase bien connue qui en dit beaucoup sur la genèse d'une œuvre culte. Car si l'ensemble de sa production se fera sans accroches entre les deux hommes, la suite n'est pas aussi tendre. Retour en arrière. 1987: Clive Barker livre Hellraiser, le pacte. Première véritable tentative du célébrissime auteur dans la réalisation, celle-ci se solde par un joli score au box-office (près de vingt millions de dollars de bénéfices) mais surtout par un culte démentiel autour de sa personne. Seconde tentative en 1990 avec son fameux Cabal (Nightbreed) qu'il accouche dans la douleur: quelques semaines avant sa sortie, la Fox remonte le film, l'excise d'une partie de sa violence et de sa trame, le distribuant à l'arrachée sous couvert d'un mauvais slasher... Littéralement répugné par la trahison, Barker jure qu'on ne le reverra plus derrière une caméra, préférant confier l'adaptation de certains de ses travaux à de jeunes cinéastes. Il conserve tout de même un droit de regard en tant que producteur executif, tâche déjà pratiquée sur Hellraiser, les écorchés.

De son côté, le touche à tout Bernard Rose (clippeur pour Frankie goes to Hollywood, assistant de Jim Henson sur le Muppet Show et Dark Crystal...) continue son petit bonhomme de chemin dans la réalisation. Son parcours entamé en 1986 avec Smart Money sera cependant marqué par son long-métrage Paperhouse deux ans plus tard, drame malade dans lequel il dévoile tout son talent de metteur en scène et son sens aigu de l'esthétisme. D'ailleurs, c'est suite à la découverte de celui-ci que Barker, légendaire boulimique artistique, jette son dévolu sur le metteur en scène, lui offrant de se charger de la transposition de sa nouvelle Liens interdits (Tome V des Livres de sang sous le titre The Forbidden). Totalement libre, Rose reprend à son compte les thèmes exposés et les transfigurent: refusant de ne se contenter que d'une histoire horrifique autour du Marchand de bonbons, gardien des mythes urbains, il en transcende tous les ressorts.

Originellement situé dans une cité ouvrière de Liverpool (ville natale de Barker), Rose réinscrit la trame dans un contexte plus violent, celui des banlieues noires américaines: Cabrini-Green, ghetto de Chicago, semble être l'endroit parfait, Rose en profitant pour offrir à son croque-mitaine une nouvelle mythologie. Ainsi le gardien iconique prend les atours douloureux du spectre d'un ancien esclave, peintre, châtié pour avoir aimé sa maîtresse. Plus encore que d'offrir une histoire à son monstre, le réalisateur met en place un dispositif se devant de faire craqueler le vernis d'une société dite civilisée. Restant malgré tout respectueux du matériaux d'origine, le scénario de Candyman en conserve l'essentiel de ses protagonistes, Rose accentuant plus les dimensions sociales ou psychologiques de l'histoire. 

Les bases restent ainsi les mêmes: Helen Lyle, étudiante universitaire, planche sur un mémoire consacré aux légendes et autres mythes urbains. Emoussée par quelques investigations infructueuses et par le dédain évident que porte son amant et professeur à l'égard de son travail, la jeune femme va tenter de mettre à jour un folklore subsistant dans une des cités avoisinantes: celle de Candyman, monstre à la beauté cafardeuse qui apparaîtrait si son nom est prononcé cinq fois de suite devant un miroir... De plus en plus fascinée par la réminiscence omniprésente de la créature dans le quotidien miséreux des habitants de Cabrini-Green, Helen se livre corps et âme dans ses recherches au risque même d'en perdre ses repères...  Inutile d'entrer plus en détails dans l'intrigue de Candyman, le film se faisant fer de lance d'un cinéma se refusant de tout amener sur un plateau à son public.

Car Bernard Rose, plus encore que de proposer une réflexion sur la place de l'imaginaire dans le quotidien, se charge personnellement de faire les présentations: convaincu que son métrage doit puiser sa puissance dans l'horreur du réel, il établit le tournage dans le véritable quartier malfamé, essuyant au jour le jour les tirs de gangs et les rackets incessants des caïds locaux ! Quelques sacrifices et prises de risque qui permettent à Candyman d'être habité d'un malaise inavouable mais pourtant bien présent. Désignant directement la misère humaine et se faisant témoin d'un véritable problème éthique, il profite de l'inconscience d'Helen pour embarquer le public dans une virée dont personne ne ressortira indemne: mettant en premier plan la misère des gens, s'enfonçant dans les taudis et se refusant d'injecter un peu d'humour pour diminuer la tension, Rose prend en otage son auditoire.

Puis vient le moment où, sans que l'on s'en rende vraiment compte, le metteur en scène confronte la redoutable dureté de la réalité à la douceur de la folie, Helen rencontrant en effet le bourreau au crochet... Mais cela est-il vraiment arrivé? Rose brouille les pistes, hypnotisant sa comédienne à volonté pour le besoin de certaines prises et la belle Virginia Madsen perdant visiblement pied dans le jeu fou du réalisateur. Quand à Tony Todd, devenue par la suite une véritable icône, il incarne un ogre à la tristesse fatiguée désarmante et ce dans la plus pure tradition des grands monstres, tenant autant de l'attractivité terrassante d'un Dracula que de la morosité sans fond d'un Frankenstein... Porté par la musique remarquable et éprouvante d'un Philip Glass inspiré, le métrage connaitra tout de même une post-production houleuse, Barker et la production ne cautionnant pas entièrement l'interprétation pour le coup risqué de Rose. Le réalisateur, en bout de course, se verra donc congédier, son compère de toujours Dan Rae restant seul à bord pour booster un peu le montage sous le regard sévère de Barker. Rose mis silencieusement à l'écart, c'est finalement le compositeur qui signalera publiquement son mécontentement, refusant symboliquement pendant plus d'une dizaine d'années d'éditer son impressionnant score. Quand à Barker? Il embauchera son protégé Bill Condon pour mettre en boite la suite et, rassuré par l'allégeance de ce dernier, il produira dans la foulée son fameux Gods and monsters...

Candyman restera, malgré ces quelques minimes démêlés (le monteur est tout de même resté fidèle à son réalisateur), une œuvre unique, inimitable et irremplaçable, ce savant mélange de points de vue ayant donné naissance à une chimère rare. Véritable film d'horreur à la terreur bien présente, drame psychologique sensationnel que chacun pourra aborder selon sa propre sensibilité, Candyman marquera aussi par cette effroyable histoire d'amour, la romance faisant incontestablement la nique à celle du Dracula de Coppola par exemple.

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