J. Edgar : Critique

Simon Riaux | 16 décembre 2011
Simon Riaux | 16 décembre 2011

Quarante ans après sa mort, John Edgar Hoover appartient autant à l'Histoire des États-Unis qu'à la légende. Prodige de la politique et de l'administration, visionnaire dans son approche de la répression, spécialiste de l'extorsion, du chantage et de la corruption, objet des rumeurs les plus folles, souvent considéré comme un chef d'état occulte, celui qui demeura en poste pendant 48 ans et vit passer huit chefs d'état méritait bien un film. Et qui d'autre que Clint Eastwood, réalisateur mythique, passé maître dans l'art d'ausculter les figures et construction de l'histoire individuelle ou nationale, pouvait s'attaquer à un si emblématique personnage ?

On aura glosé gentiment sur le statut de véhicule à Oscar du film, pour son réalisateur et son comédien principal, tout en demeurant convaincu du formidable potentiel de cette histoire réellement bigger than life. Hélas, l'ampleur du sujet semble avoir dépassé le metteur en scène. Le scénario s'avère rapidement incapable d'embrasser une direction, ou un point de vue. Si le film traite effectivement des tendances paranoïaques du directeur du FBI, de son obsession de la surveillance et du contrôle, de son indulgence coupable vis à vis de la mafia, sa lutte aveugle contre l'ennemi communiste, sa relation trouble avec son bras droit et frère d'armes, sa haine des mouvements de gauche, son racisme latent, voire sa mégalomanie, il les aborde pêle-mêle, sans hiérarchisation.

 

 

Pire, Eastwood, ne creusant jamais les motivations profondes de son personnage, et ne se risquant jamais à porter un jugement (positif ou négatif), dissout l'intérêt porté au sujet. À trop vouloir embrasser la destinée globale de J. Edgar, le réalisateur en vient à traiter des évènements majeurs, voire matriciels, avec une désinvolture malvenue, comme en témoigne la mort de Kennedy, expédiée en un plan et une réplique, ou encore celle du Docteur King, rappelée par une image d'archive.

 

 

Symptôme de sa difficulté à porter à l'écran cette vie hors normes : l'omniprésence des dialogues. Eastwood a bien du mal à raconter son histoire par l'image, et ne s'appuie que sur la performance de ses acteurs. Un aveu d'échec souligné par les postiches de rigueur. Si la casse est limitée pour Hoover, les performances de Naomie Watts, et particulièrement celle de Armie Hammer frustrent. On distingue mal les émotions et nuances de leur jeu, théâtralisé par des prothèses envahissantes. Il y avait pourtant matière, comme en témoigne la scène de confrontation de l'improbable couple, où l'humanité et l'émotion viennent enfin fissurer la carapace d'un métrage glacial. Mais il est trop tard, et les effets attendus, voire faciles, ont déjà saboté l'implication du spectateur.

 

 

 

On attendait plus de l'auteur de Mystic River qu'une poignée de dialogues lourdement appuyés entre une mère et son fils, ou encore une scène de séduction lourdingue entre collègues. Enfin on est choqué de voir comme les derniers instants de Hoover sont évacués par Eastwood, comme s'il se sentait soudain déchargé du poids du personnage, oubliant même de signaler qu'il fut le seul citoyen à bénéficier de funérailles nationales, honneurs réservés aux présidents. Le film compte tant de tunnels et d'oublis qu'on a bien du mal après plus de deux heures de métrage, à comprendre de quoi le metteur en scène a vraiment voulu nous parler.

 

 

 

Un constat d'autant plus amer que certains arcs à peine abordés s'avèrent passionnants, comme l'opposition entre la subjectivité de Hoover et ses véritables actes, à peine esquissée au cours d'un dialogue guindé. L'élégance de la mise en scène et la funèbre photographie auraient pu offrir au projet le décorum grandiose qu'il nécessitait, mais ne peuvent raccrocher les wagons d'un script bavard et timoré. Reste le sujet en lui-même, éminemment passionnant à l'heure de l'immédiateté de l'information, de l'explosion des frontières privé/public, de la dictature de la transparence, et de l'auto-censure généralisée.

 

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