Les premières minutes de La Taupe le laissent penser, alors que nous pénétrons au sein du Circus, antre des services secrets britanniques, et que nous découvrons un Gary Oldman vieillissant, tout en retenue, mais dont l’amertume et la ténacité ne font rapidement aucun doute. On se réjouit de le retrouver ailleurs que dans Le Chaperon rouge, et de le voir donner libre cours à son talent, alors qu’il compose un personnage d’une finesse remarquable. Aidé par la mise en espace réussie du réalisateur, il évolue dans un univers faussement classique, fait de d’illusions, de portes dérobées et autres chausses trappes. Cette réussite visuelle tient aussi de la photographie, surannée, mais jamais vieillotte, qui nous projette instantanément en pleine guerre froide, à moins qu’il ne s’agisse encore d’un faux semblant, et que se dévoile sous nos yeux un univers purement mythique.
Toutefois cette maîtrise esthétique ne va pas sans une prétention malvenue. Alfredson se regarde filmer, et cela se sent d’autant plus que le rythme de son film se délite au fur et à mesure. Le réalisateur aurait peut-être dû s’inquiéter du scénario et de sa construction. Ce qui faisait la force énigmatique du roman de Le Carré est la faiblesse de sa transposition cinématographique : les potentiels traîtres, dont les parcours et personnalités sont à peine esquissés (en plus de deux heures, il y avait pourtant de quoi faire) sont des étrangers pour le spectateur. On se moque donc totalement de savoir qui est la taupe en question, puisque Colin Firth, Ciaran Hinds, et Toby Jones sont réduits à des rôles de quasi-figurants. Dès lors, la paranoïa et la perversité du script tournent à vide, pire encore, la conclusion, supposée charrier son lot d’émotions, révélations et châtiments, se révèle froide, voire franchement à côté de la plaque.
Du Le Carré, donc cérébral et anti spectaculaire, traitant l’espionnage via la branche « fonctionnaires de bureau ».
Surtout un film d’hommes tristes, ne se faisant pas confiance entre eux – la définition du « Cirque » prend ainsi un autre sens quand tous s’espionnent en circuit fermé. Et déçus sentimentalement, avec une identité gay cachée pour plusieurs d’entre eux (ça donne de bons espions ?).
Aussi alambiqué qu’un Polar Noir, froid mais stylisé et élégant, pas facile à aborder avant d’arriver à la toute fin.