Critique : Il faut sauver le soldat Ryan

Mise à jour : 21/09/2017 21:17 - Créé : 26 avril 2007 - Johan Beyney
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Comment comprendre la guerre quand on ne l'a pas vécue ? Que peut-on ressentir quand on se trouve soi-même au coeur de la bataille ? C'est ce que propose de faire découvrir Spielberg à ses spectateurs en une longue séance d'ouverture filmant le débarquement allié en Normandie à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Avec une texture d'image qui rappelle le documentaire Ils ont filmé la guerre en couleurs, on assiste alors à une reconstitution historique d'une rare intensité. Les soldats américains descendent des barges militaires pour rejoindre la plage tandis que les soldats allemands résistent du haut des bunkers. C'est là que le talent de Spielberg se met en oeuvre. Pas d'américanisme triomphant façon « sauveur de la liberté », pas de fausse gloriole ni de violons émouvants. Au contraire, le réalisateur nous montre l'anarchie du combat. La caméra plongée au coeur des tirs, instable, ne sait plus où donner de l'objectif. Pas de plan large, mais des détails glanés par l'oeil d'un participant que la situation dépasse. Le son donne ici à la scène un relief tout particulier pour le spectateur cerné par les balles qui sifflent à ses oreilles. Et Tom Hanks, au milieu, n'a pas l'air plus à l'aise que les autres. Alors, même si Tom Hanks n'est pas à l'abri d'une balle perdue... Entre le bruit des détonations, les surdités momentanées provoquées par la déflagration d'une grenade tombée trop près, les corps qui coulent, on prend conscience avec plus d'acuité que jamais de la frustration, de l'angoisse que peut provoquer la peur de mourir. Alors la guerre, ce ne serait pas une question de courage, mais une question de survie ? Le souffle coupé par la violence de la scène, on remercie le cinéaste de nous l'avoir fait si bien comprendre.

Spielberg filme la guerre avec impartialité. D'ailleurs, il filme moins la guerre que des hommes en train de faire la guerre. Or il semble que tous les hommes soient égaux dans la peur comme dans la violence, dans l'émotion comme dans l'abjection. Loin d'avoir dépeint des héros américains et des nazis sanguinaires, le réalisateur montre des hommes en uniformes qui se battent juste parce qu'ils ne portent pas le même. Bien entendu, les allemands sont les ennemis. Bien entendu ils sont fourbes et méchants, du moins est-il plus facile de s'en convaincre. Mais lorsque dans une scène particulièrement éprouvante, les soldats chargés de retrouver Ryan forcent un allemand à creuser sa propre tombe avant d'être abattu, on comprend que l'horreur n'est pas uniquement une question d'uniforme. À côté de tout ça, l'argument de l'histoire (retrouver le soldat Ryan, afin de sauver au moins l'un des fils d'une famille qui en a déjà vu trois mourir au combat) paraît presque fade. S'associant aux militaires chargés de cette mission pour le moins surprenante, on a du mal à comprendre l'intérêt de risquer des vies pour en sauver une, d'imposer la peur et la violence pour un homme dont on n'est pas sûr qu'il en soit encore en vie. Bien entendu, cette incompréhension participe au processus d'identification avec les personnages mais, même si Spielberg a encore une fois l'intelligence de ne pas faire un héros de Ryan, l'histoire a tendance à faire émerger des sentiments désagréables (notamment une impression de propagande mielleuse pour les sacro-saintes valeurs familiales et militaires).

Mais cette sensation aura tôt fait de disparaître pour une simple raison : la force des vingt premières minutes du film vampirise à tel point les presque trois heures du film que Ryan et son histoire passent vite à la trappe dans la mémoire du spectateur. Comme souvent chez Spielberg, de bonnes images valent mieux qu'un long scénario.

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