Critique : Suspiria

Jean-Noël Nicolau | 31 octobre 2006
Jean-Noël Nicolau | 31 octobre 2006

Une jeune américaine débarque dans une école de danse allemande et, forcément, il se passe des choses bizarres. En bref, il y a une sale ambiance, ça murmure dans les couloirs, ça soupire dans les dortoirs, ça grince, ça craque, des morts violentes ici et là, pour tout dire la tension monte, la petite américaine est en danger. Une trame on ne peut plus classique mais c'est le traitement qui est génial. Dario Argento applique au cinéma fantastique la même recette que pour le film à suspens (le "giallo", le polar à l'italienne, à la manière du mentor Mario Bava). On voit tout et on ne voit rien, on sait tout et finalement on ne sait rien, et toujours, à la fin, quand les révélations débarquent, on n'est pas vraiment plus avancé. Certes il y a des commanditaires, mais pourtant, il y a toujours ces mains gantées de noir qui tranchent dans le vif, ces mains sur lesquelles on peut faire toutes les suppositions.


On a déjà beaucoup dit sur la scène d'ouverture de Suspiria. Susy Banyon (la merveilleuse Jessica Harper de Phantom Of The Paradise, toujours si délicate), la petite américaine qui veut devenir danseuse, débarque à Fribourg, en plein déluge, mais elle n'a pas beaucoup de mal pour trouver un taxi prêt à la déposer à la porte de l'école de danse. Jusqu'ici, tout va bien, sauf que tout cela est filmé au niveau du climax d'un film d'horreur classique, ainsi que Argento l'a voulu, en prévoyant un crescendo constant jusqu'au final de l'oeuvre. L'aéroport est décrit comme une chambre des tortures (en particulier une inoubliable porte coulissante). Le déluge est filmé comme un monstre titanesque (il pleut, mais sévèrement, ce n'est pas un technicien qui tient un arrosoir hors-champ). Dès la porte franchie, nous sommes, comme Susy, envahis d'un terrible sentiment d'urgence, la menace est partout, de la première à la dernière image de Suspiria, la menace est présente dans absolument chaque plan (même dans la scène du bar tyrolien, un peu plus loin dans le film, c'est vous dire). Et ce taxi est bel et bien conduit par un tueur en série potentiel, aussi sympathique qu'une grille de prison. Argento embellit le moindre détail, comme s'il décrivait une décapitation sadique (une bouche d'égoût et quelques plans de forêt qui à eux seuls valent l'intégralité de The Blair witch project).


Prenant au pied de la lettre le titre du film, le groupe Goblin, adepte d'un rock tortueux et auteur de bon nombre de bandes originales cultes des années 70, compose une musique qui soupire, littéralement. Cette partition unique est à la fois indissociable du film et parfaitement "vivante" privée des images. Pour mettre une sale ambiance partout où vous allez, c'est un must. Le film s'avère un "shocker" et la BO est largement aussi traumatisante. Prenons le thème principal, l'un des plus originaux et des plus réussis du genre, une mélodie de boîte à musique monte doucement, une voix terrifiante (car grotesque) vient accompagner la mélodie, c'est la voix de la Mater Suspiriorum et il faut avoir le coeur bien accroché pour écouter ça tout seul, en pleine nuit, au casque. Et ce n'est pas tout, car il y a aussi deux morceaux, Witch et Sighs, qui traumatiseront les enfants en bas âge. C'est expérimental, plein de hurlements effroyables, de rythmiques déglinguées, ça murmure, ça gémit, ça ne semble jamais vouloir atteindre un quelconque paroxysme. La bande son, comme le film, n'est qu'un long climax éprouvant.


Sur le pas de la porte de l'académie de danse, Susy croise une étudiante affolée, si fragile au coeur de la tempête, qui s'enfuit sans attendre dans les bois. Elle a bien murmuré quelques mots avant de disparaître, mais il est encore trop tôt pour les connaître (un suspens de plus, dérisoire et fondamental). Quand Susy sonne à la porte, elle est renvoyée sèchement, mais Argento est déjà passé à autre chose et suit désormais le sort de l'étudiante en fuite. Nous sommes dans la deuxième séquence du film, monument de suspens insoutenable, de gore cruel et d'esthétisme baroque. Et celle là nous vous laissons la découvrir par vous-mêmes…


Le film est sur orbite, le réalisateur n'a plus rien à prouver, il est déjà en territoire conquis. Il va prendre son temps et nous infliger une succession de scènes d'anthologie. Parmi les plus fameuses, on peut citer la mort du pianiste aveugle ("plagiée" par Fulci dans l'Au-Delà, on pardonne, c'est un autre chef-d'oeuvre), franchement surprenante, non seulement par son dénouement mais aussi par son contexte. Autre scène choc, la nuit dans le dortoir improvisé. Rideaux rouges (15 ans avant Twin Peaks), jeunes filles terrifiées, soupirs et ombre menaçante, on n'a jamais eu plus peur devant un film (aussi peur, certes, avec les Innocents ou Prince des ténèbres, mais sans doute pas davantage). Et ne parlons pas du dernier quart d'heure, lente montée vers la folie furieuse, car Argento fut un temps le maître des fins de film hystériques et expéditives.


Les dialogues ne sont pas fameux dans l'ensemble (à part quelques répliques dont l'immortel "Suzy, do you know anything about witches?") et les acteurs ne sont pas grandioses, mais peu importe. L'originalité du film, son ambiance unique, réside surtout dans son visuel, Argento magnifie le moindre décor, son oeuvre semble avoir coûtée dix fois plus que son budget réel. Bien sûr, les éclairages rougeoyants sont au rendez-vous, les trompes-l'oeil et les couloirs distordus aussi, bien sûr il y a les portes mystérieuses, les détails inquiétants, les travellings lourds de menaces, les gros plans démonstratifs. Comme il sait accumuler les faux suspens et les effets de surprise, le réalisateur italien empile aussi le visuel.


On pourrait analyser le film en profondeur, en cherchant les thématiques oniriques, sexuelles, le conte de fées métamorphosé, etc… Mais non. Ce qu'on veut, c'est s'en prendre plein la figure et on est servi, au-delà de toutes les demandes. 1h40 de trouille non stop, un super grand-huit dans le train fantôme, un exercice de style, un film de genre à fond dans le genre, qui ne joue jamais la carte du second degré et qui atteint ses objectifs. C'est bien tout ce qu'on demande. Si on veut voir un film d'épouvante avec de la sorcellerie, de la vierge effarouchée, de l'imagination dans l'horreur, de la mise en scène stylisée, on se repasse Suspiria, encore et encore. En espérant que la fin, prochaine, de la trilogie des « 3 mères » avec la Mater Lacrymarium sera, au moins un tout petit peu, à la hauteur de cet Everest de la terreur.

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