Critique : Pat Garrett et Billy le Kid

Julien Foussereau | 27 juin 2006
Julien Foussereau | 27 juin 2006

L'histoire du septième art est jalonnée des drames personnels de cinéastes s'étant investis corps et âme dans un projet enthousiasmant devenu un four critique et public comme Orson Welles avec MacBeth, Kurosawa et son Dodes'Kaden ou encore le Jardins de pierre de Coppola. De la même manière, le nom de Peckinpah ne peut être associé qu'à celui de Pat Garrett & Billy the Kid. Tout comme pour Francis Ford Coppola qui y laissa un fils, le tournage du film fut un cauchemar à tout point de vue. Son auteur manqua de s'autodétruire sous le poids des terribles contraintes. Jugez plutôt : une tornade détruit une partie des décors, une épidémie de grippe s'abat sur le plateau, l'alcoolisme morbide de Bloody Sam et ses accrochages réguliers avec la MGM qui remontera plus tard le film contre son avis, passant quarante minutes à la trappe. Raconter cet ancrage contextuel est indispensable car il fait de Pat Garrett & Billy the Kid une œuvre mutilée qui, paradoxalement, n'a eu de cesse de se bonifier avec le temps…On peut presque aller jusqu'à considérer ce film, non pas comme le meilleur de Peckinpah, mais comme son plus beau.


On le sait, derrière des westerns comme La Horde sauvage, The Ballad of Cable Hogue ou Coups de feu dans la Sierra se cache la plus grande des obsessions de Sam Peckinpah : montrer la déliquescence de l'Ouest sauvage par les coups de boutoir incessants de l'ère moderne. Néanmoins, à la différence des précédents films complètement fictifs, Pat Garrett & Billy the Kid se penche sur un morceau de l'histoire américaine de la fin du 19eme siècle, celui de Pat Garrett et William H. Bonney, plus connu sous le nom de Billy the Kid. Ancien vacher passé outlaw, Bonney sème la terreur au Nouveau-Mexique en volant avec violence bétail et chevaux des plus gros éleveurs du comté de Lincoln ; sans compter neuf assassinats reconnus, le tout à 21 printemps seulement. Patrick Garrett, ancien chasseur de bisons et ambitieux tenancier de saloon est élu shérif peu après avec comme cahier des charges principal la capture du Kid, mort ou vif. Bien que les deux hommes se connaissent et s'estiment, cela n'empêche pas Garrett, après une tentative de conciliation avortée, de tuer le Kid à Fort Sumner en 1881… Le script de Pat Garrett & Billy the Kid par Roy Wurlitzer reprend une somme importante de ces évènements aussi avérés que détaillés même si le degré de proximité entre les deux rôles-titres reste encore aujourd'hui sujet à controverse auprès des spécialistes.


Mais cela n'a guère d'importance pour le cinéphile et amateur de Big Sam tant les thèmes soulevés par ce bref résumé historique semblent avoir été taillés pour lui : l'amitié brisée, deux visions du monde inconciliables, l'inévitable fratricide. A l'instar de Pike Bishop et Deke Thornton dans la Horde Sauvage, on en saura très peu sur cette amitié. Le récit en forme de traque nonchalante obéit à un va-et-vient entre les activités du Kid et celle de Garrett. Les deux hommes ne se rencontrent qu'à trois reprises : le prologue, la première capture, le final. Le prologue, dans lequel Garrett avertit Billy de ses intentions (entrecoupé par des plans brefs de la mort minable de Pat près de vingt ans plus tard), révèle davantage une rupture imminente qu'une simple visite de courtoisie. Toute l'essence de ce joyau crépusculaire est contenue dans ces dix premières minutes : passé et présent se répondent dans le but de construire un mythe (le flottement de la mise en scène, les brefs passages en noir et blanc, le caractère inéluctable de la tragédie en train de se jouer) et de le défaire quasi simultanément (Kris Kristofferson tenant son colt comme un gamin). A travers ce montage particulièrement découpé pour l'époque, Peckinpah laisse apparaître que le survivant n'est pas le gagnant de la partie. Pat Garrett est dans la lignée des précédents antihéros de Peckinpah avec sa peur constante de vieillir dans un monde qui change beaucoup trop vite. Et le Kid, avec son insolente liberté, lui rappelle l'insoumis qu'il a cessé d'être. Plus de trente-ans après, on ne peut que saluer l'immense performance de James Coburn qui parvient à communiquer subtilement les échecs de son personnage et le malaise éprouvé à s'accommoder d'un mode de vie moderne qu'il méprise, au point de faire quelques incartades à son « régime » (la petit maison coquette et la vie ennuyeuse d'époux contre la virée au bordel)


Car il serait regrettable de ne pas voir dans Pat Garrett… une dimension authentiquement subversive avec l'acceptation du sale boulot de Garrett. Cette résignation met en évidence le fléau invincible qu'est la corruption. Phénomène allant de pair avec ce regard terrible que porte Peckinpah sur les banquiers, les propriétaires terriens et les politiciens, montrés comme les véritables salauds du film, alors qu'il diffuse une empathie indéniable pour son Kid qui n'hésite pourtant pas à tirer dans le dos d'un de ses anciens compagnons, passé dans le camp ennemi. Au fond, Pat Garrett… est un chant d'adieu douloureux d'un auteur à son genre de prédilection : si le film est aussi touchant, c'est un peu parce qu'il résonne de l'éclat vibrant et intense des dernières fois synthétisé dans le magnifique assaut de Garrett contre le repaire de Black Harris. Là, la mort sereine de Slim Pickens au bord d'un Styx improvisé au crépuscule reste encore aujourd'hui un moment d'une grâce élégiaque, magnifié par le Knocking on Heaven's Door de Bob Dylan… Jusqu'à celle, finale, du Kid où Garrett, bien que ne lui laissant aucune chance, lui accorde une dernière nuit d'amour avant de mourir à moitié nu, tel un Christ moderne. La puissance de ce mythe naissant est telle que rien ne vient entacher le corps de Kris Kristofferson quand son ancien ami, conscient d'avoir bradé son âme, ne peut même plus supporter son propre reflet.


Malgré les mutilations de la MGM, la beauté lyrique de Pat Garrett… s'impose suffisamment à nos yeux pour apprécier pleinement la valeur de ce film trop longtemps sous-estimé. Mieux, on peut désormais affirmer qu'il reste le western crépusculaire le plus accompli avec Impitoyable de Clint Eastwood.

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(3.5)

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