Critique : Johan van der Keuken - Coffret 2

Nicolas Thys | 31 mai 2006
Nicolas Thys | 31 mai 2006

Le mois d'avril a enfin vu débuter l'édition tant attendue par Arte vidéo de l'intégrale des films de Johan Van der Keuken, certainement lun des plusimportant documentariste de la seconde moitié du 20eme siècle avec Chris Marker ou Peter Watkins. Pour l'instant seuls deux coffrets sont disponibles. Les suivants sont attendus pour très bientôt.


Décédé en 2001, le cinéaste néerlandais s'est consacré pendant plus de 40 ans une œuvre à deux facettes des plus fécondes. À la fois intimiste et touchante, relevant presque du film de famille, il nous fait ainsi pénétrer tout en douceur au cœur même de sa vie, de ses rencontres et de ses réflexions. Cependant, son travail se charge d'une dimension politique indéniable et majeure puisqu'il n'a eu de cesse de parcourir le monde, d'interroger les gens et de mener mille combats comme on le remarque dans les films de ce deuxième coffret auquel ce test sera consacré. Il comporte principalement des films assez récents couvrant en grande partie la période 1993 - 1999. S'ajoute à ceci un long entretien avec Thierry Nouel réalisé peu avant sa mort.


Pour information le premier coffret, que nous n'avons malheureusement pas pu voir, contient entre autre les très beaux I Love $, L'Oeil au dessus du puits, Lucebert, temps et adieux et Face value.

DISQUE 1 :

Cuivres débridés, à la rencontre du swing : (1993, 106min)

Du Népal à l'Afrique, Johann Van Der Keuken devient l'espace de ce film très poétique et subtil ethnomusicologue et critique social et historique. Si le Musée de l'homme à Paris possède une salle étonnante du point de vue le la musicologie, présentant des instrument venus du monde entier et qui descendent ou s'inspirent de ceux que nous entendons régulièrement, ce film permet de vivre une expérience musico-filmique hors du commun en pénétrant au coeur des mystères de cet art pratiqué depuis la nuit des temps. Le cinéaste se rend dans des coins reculés du globe pour filmer la musique et le rapport des hommes à cet art qui semblent réunir tous les peuples du monde.


Si elle semble dans certaines contrées être une affaire d'hommes pendant que les femmes travaillent et écoutent, il la montre également sous toutes ses formes : pur plaisir, symbole religieux, guerrier et militaire, génératrice d'économie ou pur générosité. Des sonorités particulières résonnent de toute part et nous emportent à travers un festival d'images toutes plus fortes les unes que les autres dans une réflexion sur une pratique humaine en apparence banale mais dont on s'aperçoit vite qu'on n'y connait que peu de choses. Cuivres débridés est un hymne à la libération des peuples par la musique. Un seul regret : que le film soit si court ! (Note : 8/10)

Sarajevo Film Festival : (1993, 14min)

Invité au Festival du film de Sarajevo en plein pendant la guerre de Yougoslavie, Johan van der Keuken en revient avec ce témoignage d'une femme perdue dans une ville assiégée qui ne semble plus avoir que le cinéma pour rêver. Le cinéaste se livre à une véritable et intense réflexion sur le cinéma. Partagé entre la salle où les films sont diffusés et la vie réelle où les gens semblent être attaqués de toutes part on assiste à un véritable excercice de style des plus poignants.


Le visage de la femme, si terne et monotone dans le gris du paysage désolé qu'il filme semble repndre vie comme par magie dans la contemplation des films. L'image se reflète sur elle et tout s'illuminent : ses yeux, son sourire, son être. Le cinéma touche l'âme en plein coeur lorsque la folie des hommes semble tout détruire sur son passage. Ce film est une ode au cinéma comme on en voit peu, un court-métrage majeur et indispensable sur cette machine à rêve qui permet de s'évader même sous les bombes. (Note : 10/10)

Temps / Travail : (1999, 11min)

Jean-Luc Godard racontait que pour exercer le métier de réalisateur, la partie du corps qu'il aimerait le moins perdre était non pas ses yeux mais ses mains. Par là il résumait et s'appropriait le parcours des différents arts qui jusqu'à l'avènement de la photographie et du cinéma de prises de vues directes étaient strictement manuels. L'homme devait intervenir directement par le biais de la main durant l'ensemble du processus créatif pour sculpter, peindre, bâtir, etc. L'arrivée de l'enregistrement cinématographique, plus proche du réel, marque également l'apparition d'une prothèse mécanique entre l'œil et la main : la caméra qui se substitue à la main. Le film de Van Der Keuken Temps / Travail qui pendant un peu plus de 10 minutes expose un assemblage des plans des mains des individus filmés dans toute son œuvre est en fait l'appropriation magistrale de cette théorie.


L'individu est au centre de son cinéma et si une constante s'affirme dans l'ensemble de son œuvre c'est bien le filmage des mains qui représentent les individus à la fois dans leur singularité et dans leur fonction. Ce film est une brillante autoanalyse de son œuvre à l'orée d'une thématique fétichiste et personnelle. Ces plans mis bout à bout sont traversés par une réflexion à la fois politique et technique sur le travail et son évolution sociale ainsi que cinématographique sur le travail du réalisateur et son rapport à l'art et la technique. Cette mise en abyme très particulière et qui se rapproche du cinéma expérimental nous entraine au cœur d'un univers unique et nous permet d'appréhender différemment son style foisonnant et sa conception du temps. (Note : 8/10)

Johan Van Der Keuken, un documentaire de Thierry Nouel : (1999, 52min)

Reparcourant les lieux qu'il a visité dans sa jeunesse, d'Amsterdam où il est né et à grandi à Paris où il a fait l'IDHEC, Johan Van Der Keuken retrace son parcours en répondant aux questions de Thierry Nouel. Ce film est réalisé à la manière d'un épisode de la très belle série de films Cinéastes de notre temps de Jeanine Bazin et André S. Labarthe et en devient d'autant plus intéressante que le réalisateur se prête complètement au jeu. On le découvre théoricien lors d'une conférence donnée à des étudiants et en analysant certaines séquences de ses films. On le suit d'une manière plus intime lors de ses retrouvailles avec un chef opérateur et une documentariste qu'il avait perdu de vue depuis des années. Lucide et particulièrement intelligent sans jamais tomber dans l'artificiel et le démagogique ce portrait devrait ravir ceux qui s'intéressent de près au cinéaste. (Note : 7/10)

DISQUE 2 :

Amsterdam Global Village : (1996, 240min)

Amsterdam Global Village est l'une des œuvres majeures de Van Der Keuken et une épopée monumentale de près de 4 heures que l'on pourrait presque considérer comme un essai cinématographique. Le cinéaste dresse un portrait d'Amsterdam et de différentes personnes et communautés qui y vivent, riches ou défavorisées, en analysant le tout d'un point de vue économique et médiatique.
Durant son périple pourtant centré sur une ville, il semble parcourir le monde et montrer un aspect particulier de cette théorie, énoncée pour la première fois en 1962 par Marshall McLuhan, du « village global ». À travers le personnage de Khalid, le cinéaste filme sa ville comme un réseau sans fin d'allées, de rues, de canaux et de parcs ou les individus se regroupent, et il met en évidence les défauts et les inégalités qui subsistent à l'heure où le capitalisme règne et où les échanges communicationnels ont eu vite fait d'accélérer la montée de la mondialisation.


Se faisant comme à son habitude cinéaste de l'intime et philanthrope, Van Der Keuken plonge dans la vie des gens, et retourne aux origines de certaines de ses rencontres tout en restant à leur côté. II demeure néanmoins dans un aspect social et politique fort dénonçant la pauvreté et la cruauté subie par certaines populations dans des pays encore coupés de ce « ville global ». S'il parcourt la planète jusqu'à Grozny, dans une Tchétchénie alors en guerre ou en Bolivie où la population est mal lotie, il traduit ce paradoxe d'une Terre où les frontières rapetissent (la ville renferme le monde) mais dont une partie reste quasiment inaccessible comme si deux blocs se détachaient.
L'ultime caractéristique du film et de ce village serait que l'humanité solidaire est une humanité dispersée. Militant pour une démocratie sociale et économique, Van Der Keuken apporte à ce film absolument bouleversant et dans lequel on ne s'ennuie pas, sa conception humaniste qui semble malheureusement utopique...(Note : 10/10)

DISQUE 3 :

To sang fotostudio : (1997, 33min)
Ce film est une nouvelle vision d'un quartier d'Amsterdam à travers l'œil d'un cinéaste et de son prolongement photographique. Multiethnique, ce quartier commerçant regroupe des populations kurdes, chinoises, africaines, indiennes, etc. Johan Van Der Keuken consacre quelques minutes à chacun d'entre eux pendant lesquelles ils vont parler de leur histoire, de leur pays qu'ils ont dû fuir ou que leurs parents ont fui avant d'arriver aux Pays-Bas. Pays en guerre, pays économiquement faibles ou politiquement instables, ces gens ont réussi à s'insérer et à monter pour chacun un commerce différent.


Ils semblent loin et proches. Loin car se parlant à peine et venant pour chacun d'un pays différents. Proche car ils sont triplement réunis : d'abord par ce quartier dans lequel chacun peut vivre comme il l'entend, ensuite par l'œil de la caméra qui les rapproche et montre des points communs dans leur histoire personnelle et intime, et enfin par le regard du photographe, monsieur To Sang, qui va tirer un portrait de chacun d'eux. L'ensemble des portraits est en somme une sorte de livre sur la mémoire d'un quartier. Du mouvement du film inspiré par le défilement du film, ils se figent et feront à jamais parti intégrante de la multiculturalité de la ville et de l'histoire de ce rapprochement des peuples. Une vision idyllique et unique et une réflexion extraordinaire sur l'image et son pouvoir. (Note : 10/10)

Amsterdam afterbeat : (1996, 16min)

Après un bref exposé dans lequel sa preneuse de son, Noshka Van Der Lely, parle du montage son et de sa pratique, un assemblage d'images défilent pendant 16 minutes représentant à chaque fois Noshka frappant sur le micro après que la caméra se soit tourné vers elle. Chacun des plans provient de la fin des séquences du film Amsterdam Global Village. Ce petit documentaire inattendu, proche par son aspect répétitif de Temps / Travail n'en possède malheureusement pas l'envergure.


Il s'agit essentiellement de découvrir le film dans son processus de fabrication, de réaliser une mise en abyme. Le réalisateur fait pénétrer le spectateur dans les coulisses de son oeuvre, de la post-production au tournage. C'est l'envers du décor d'un film déjà tourné qui est présenté s'il peut se voir comme un complément de ce film, il est aussi symptomatique du cinéma de Johan van Der Keuken qui aime faire participer le spectateur en le faisant sortir du film pour l'amener à réfléchir mais ces 16 minutes sont malgré tout un peu longues. (Note : 6/10)

Vivre avec les yeux, réalisé par Ramon Gieling (1997, 55min)

Vivre avec les yeux est à la fois une sorte de making of du film To Sang Fotostudio et un documentaire sur Van Der Keuken vu à travers les yeux de personnes qui le connaissent ou de spécialistes qui analysent son travail. C'est le processus créatif dans son ensemble qui est présenté ici en accompagnant les réflexions du cinéaste et de sa preneuse de son sur le tournage du film. Intéressant à plusieurs égards mais pas véritablement novateur, ce film reste un document que l'on suit agréablement même si esthétiquement on pouvait en attendre plus de la part d'un cinéaste comme Ramon Gieling. (Note : 6/10)

L'entretien, réalisé par Thierry Nouel (2001, 35min)

Cet entretien poignant a été réalisé en 2001, soit peu de temps avant la mort de Johan van Der Keuken qui se savait déjà gravement malade et condamné. Si le style n'était pas celui dela discussion on pourrait facilement penser au très beau film de Wim Wenders sur Nicholas Ray : Nick's movie en regardant ce travail de Thierry Nouel. Il y parle de sa vision de la mort, du cinéma en général, de sa carrière au bord du bassin de la Villette à Paris. Peu de montage pour un document montré à l'état brut, une dernière image du réalisateur, sincère et d'autant plus poignante. Ce très bel entretien entre le cinéaste et l'un des plus grands connaisseurs de son travail résonne comme un éloge funèbre, un tantinet macabre mais indispensable. (Note : 7/10)

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