La Mouche : Critique

Johan Beyney | 10 décembre 2005
Johan Beyney | 10 décembre 2005

Si l'on s'en tient aux images, l'argument du film est très simple : Seth Brundle est un éminent scientifique qui, à la suite d'un incident lors d'une expérience sur la téléportation, va se retrouver transformé en mouche. Un synopsis de série B (ce qu'il est, le film étant censé être le remake d'un film d'horreur des années 1950) qui ouvre grand les portes des ficelles de l'horreur bon marché. Tout en conservant la dimension spectaculaire qu'induit son sujet, David Cronenberg va pourtant livrer bien plus qu'un simple film fantastique en s'attachant davantage au processus de métamorphose qu'au monstre final. Comme toujours chez le réalisateur, les images dissimulent un propos bien plus profond qu'il n'y paraît.

Ce propos est d'ailleurs en entier contenu dans une seule réplique du film : « C'est la chair qui rend fou ». La chair des autres notamment, et celle des femmes en particulier. C'est pour la chair de Geena Davis que le scientifique va révéler le contenu de ses recherches. C'est parce qu'il pense devoir la partager avec un ex-amant qu'il va commettre l'irréparable et incidemment partager le télépode avec une mouche.

Ce petit animal, insignifiant et pourtant familier sera le grain de sable qui enrayera la machine. Un bug, littéralement. Un insecte sans âme, mû par l'instinct et l'assouvissement de fonctions primaires : se nourrir, se reproduire. Mais la mouche est également associée à une autre fonction, celle du pourrissement des corps, de la déliquescence de la chair.

 


« C'est la chair qui rend fou ». Cronenberg analyse ici surtout le rapport à sa propre chair, son propre corps. Le cheminement de Seth Brundle est à ce titre exemplaire. Scientifique isolé, pur esprit, Brundle ne porte qu'une seule tenue : toujours le même modèle de chemise, de pantalon, de veste. Ces vêtements, objets purement utilitaires, ne sont destinés qu'à recouvrir un corps qui n'est au final que l'un de ces véhicules qu'il avoue détester au début du film. Par la chair de l'autre, il va se découvrir au sens propre du terme. Torse nu, il va prendre plaisir à jouer avec ce corps inconnu et désormais mutant. Le choix de Jeff Glodblum n'est à ce titre pas anecdotique : muscle sec, membres allongés, grands yeux mobiles, il se prête aisément à la comparaison avec un insecte.

 


« C'est la chair qui rend fou ». Obsédé par sa propre chair, « Brundlefly » va en oublier sa propre humanité. S'il tente dans un premier temps de dissimuler les marques de sa transformation sous des gants et un vieux peignoir, il finira nu, résigné à accepter sa nouvelle condition. Ongles, dents, oreilles, les reliques de son humanité sont reléguées derrière le miroir de la salle de bains, celui-là même qui lui renvoie le reflet de l'homme qu'il n'est plus ou, en tout état de cause, qu'il est de moins en moins. Seth est le nom d'un dieu égyptien hybride homme/animal. Il est également le nom du troisième fils d'Adam et Eve, le père d'une humanité à venir dont nous sommes les descendants. Loin d'être innocent, le choix de ce prénom éclaire encore le destin de ce personnage perdu.

 


Cronenberg revisite ici l'un de ses thèmes favoris, celui de l'identité humaine, tiraillée entre sa nature profondément animale et organique et son rapport à la technologie. La scène finale illustre le résultat catastrophique que représente cette fusion anarchique de l'animal, de l'homme et de la machine. Fable morale, conte kafkaïen, La Mouche est elle-même le produit d'une fusion incroyablement audacieuse, celle de La Belle et la Bête, de Frankenstein et de Dorian Gray, le tout déguisé sous les traits d'un film fantastique grand public. Derrière l'image du monstre qu'il a créé, c'est toujours de l'homme que Cronenberg continue de parler.

 

 

 

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