La Liste de Schindler : Critique

Johan Beyney | 25 mars 2006
Johan Beyney | 25 mars 2006

Avec La liste de Schindler, Steven Spielberg accomplit à sa manière le devoir de mémoire qu'induit le souvenir de la Shoah. Ni documentaire, ni témoignage, le film prend le parti de la fiction pour évoquer les horreurs du nazisme, ouvrant ainsi la porte aux reproches de tous bords. En choisissant de centrer l'histoire sur un industriel allemand plutôt que sur les victimes, en adoptant une photographie noir et blanc léchée, Spielberg tend le bâton pour se faire battre : peut-on, quand on aborde un thème aussi délicat, s'éloigner même d'un iota de la vérité historique ? Est-il permis d'« esthétiser » l'horreur ? A-t-on le droit d'humaniser les tenants du pouvoir politique, économique et militaire du IIIe Reich ? Autant de questions soulevées à la sortie du film, et renouvelées à chaque nouvel essai du genre (La vie est belle de Roberto Benigni, ou plus récemment La chute d'Oliver Hirschbiegel).

 


Pourtant, face au travail fourni par le réalisateur américain, il est vite évident qu'aucun de ces arguments ne tient la route. D'abord parce que le personnage d'Oskar Schindler, bourgeois allemand élevé au rang de « juste » après la guerre, permet un traitement du sujet d'un point de vue inédit. L'homme n'est ni un farouche partisan de la cause hitlérienne, ni un résistant de la première heure : plutôt indifférent, pas concerné. C'est face à l'horreur de la Solution Finale que son regard va changer et qu'il va être amené à prendre parti. En encourageant le spectateur à s'identifier à ce personnage trouble, Spielberg force le public à passer par le même cheminement intellectuel : l'obliger à ouvrir les yeux, à accepter les réalités du génocide juif et à se positionner par rapport à ce drame. Et comme Oskar Schindler, à se sentir impuissant devant l'ampleur du phénomène : faire quelque chose d'accord, mais pour qui ? Car sauver uniquement les personnes que l'on connaît reviendrait à dire que certains méritent plus que d'autres de s'en sortir... Un cheminement bien plus efficace que si le réalisateur nous avait fourni une panoplie clés en mains de la compassion, en nous poussant simplement à nous identifier directement à l'une des millions de victimes du nazisme. Et c'est sans doute là que se situe la plus grande réussite de Spielberg : dépasser la compassion facile envers une victime identifiée pour nous faire crouler sous le poids de la souffrance de TOUTES les victimes, jusqu'à en étouffer.

 

 


Le choix du noir et blanc, s'il permet quant à lui de donner un peu de recul par rapport à la violence des images, n'en diminue pas moins celle des émotions que le film provoque. L'enfant faisant le geste de trancher une gorge devant les déportés juifs, les exécutions sommaires et gratuites, la folie d'un Ralph Fiennes devant son attirance pour une domestique juive sont autant de scènes qui marqueront au fer rouge la conscience du spectateur, de même que cette petite touche de couleur - le manteau vieux rose d'une fillette dans cet univers gris - s'inscrira comme une tache indélébile dans son esprit. C'est d'ailleurs dans le discours purement cinématographique, encore plus que dans le scénario, que le film offre ses moments les plus douloureusement marquants. Ainsi, le procédé de l'attente dans la salle des douches (sans doute la seule scène vraiment discutable du film) ou la confusion provoquée par le noir et blanc entre la neige et les cendres apparaissent ici comme les mots plus personnels d'un réalisateur profondément humaniste.

 

Résumé


Loin d'utiliser l'horreur pour faire du cinéma, Spielberg fait du cinéma (et du grand) pour dénoncer l'horreur. Ce faisant, il donne à voir une oeuvre bouleversante qui accomplit avec noblesse et dignité son devoir de mémoire. Et dans ce cas, celui qui touche un esprit sauve l'humanité toute entière...

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