Critique : L'Impasse

Sébastien de Sainte Croix | 7 novembre 2006
Sébastien de Sainte Croix | 7 novembre 2006

Bregman / Pacino / De Palma : le trio responsable de Scarface se reforme quinze ans plus tard. C'est en quelque sorte le retour de Tony Montana que nous proposent les trois hommes. Un Tony Montana vieilli, assagi et résolu à changer de vie : Carlito Brigante (« all the stiches in the world couldn't sew me up this time » : tous les points de suture du monde ne pourraient me recoudre cette fois). Le film s'ouvre sur son assassinat : un plan subjectif de Carlito agonisant, les visages et les néons se croisant dans son champ de vision avant que la caméra n'atterrisse sur une publicité pour un voyage exotique ; la fuite qu'il comptait prendre si son passé ne l'avait pas rattrapé si violemment. Sa voix nous accompagne à travers les événements qui l'ont amené sur ce quai de gare. De Palma emprunte au Sunset Boulevard de Billy Wilder (qu'il considère comme le film parfait) son postulat narratif : nous faire partager les derniers instants de vie d'un personnage

L'Impasse ne nous amènera pas à explorer les méandres du cinéma (sinon celui de son auteur) mais la vie tumultueuse d'un truand en quête de respectabilité. Thème exploré des milliers de fois mais jamais avec un tel romanesque et une telle maîtrise (la dernière demi-heure quasi silencieuse constitue toujours un immense moment de cinéma). De Palma se met au service d'un script qu'il n'a pas écrit (tout comme celui de Scarface rédigé par Oliver Stone) et donne le meilleur de lui-même, libéré de ses obsessions et citations à répétition qui sont trop souvent venus parasiter ses précédents films, L'Esprit de Caïn en tête. Mais le cinéaste reste néanmoins fidèle à son thème le plus récurent : l'impuissance.

Malgré sa bonne volonté, Carlito n'arrivera pas à échapper à son destin funèbre, tout comme le personnage incarné par Travolta dans Blow out ne parviendra pas à sauver sa femme du carnage, se contentant de recueillir le cri de son agonie, dérisoire lot de consolation. C'est là que réside l'étrange paradoxe de Carlito's way et le véritable génie de la mise en scène : De Palma n'aura de cesse durant tout le film et surtout lors de sa dernière demi-heure stupéfiante d'exhorter le personnage à vivre et à espérer se sortir du piège dans lequel il s'enferme malgré lui, à l'image du cafard que Pacino enferme sous un verre avant de prendre la décision qui scellera son destin à celui de son avocat véreux. Alors même qu'on sait dès le départ que le personnage ne survivra pas, on se met à espérer que le destin peut changer, que cette séquence inaugurale n'a jamais existée. La mélancolie et l'obsession de corriger sa vie, de réécrire le scénario hante la quasi-totalité des scènes : Carlito regardant sous la pluie du haut d'un toit la femme de sa vie, le barrio new-yorkais où sa légende s'est imprimée malgré lui, le regard porté sur la génération montante (casting idéal avec à sa tête John Leguizamo), ses relations avec son avocat (Sean Penn méconnaissable qui n'est jamais aussi bon que sous la camera de De Palma : une performance qui vient supplanter celle du Lieutenant Meserve de Outrages). Carlito / De Palma ne regrette rien de ce qu'il a fait, à l'image du King of New York d'Abel Ferrara. Si il décroche c'est pour aller ailleurs : on ne change pas de vie, on continue seulement son chemin aussi chaotique soit-il.

« Here comes the pain » (voici la douleur). Mélancolique et émouvant, Carlito's way n'en reste pas moins un film également spectaculaire où Brian De Palma, même s'il s'est assagi, n'oublie pas d'imprimer stylistiquement sa marque. La scène du billard - brève mais intense - rappelle celle de la tronçonneuse de Scarface. Quant au final « opératique », le cinéaste nous entraîne dans une accumulation de plans séquences émaillés de montages alternés dont il a seul le secret. Ce qu'il peinait à faire dans L'Esprit de Caïn (résoudre par la seule mise en scène dans un épilogue final toutes les problématiques de scénario) trouve ici tout son sens. La caméra virevolte, redonne la vie quelques instants encore à un personnage qu'elle a condamnée sous nos yeux. De Palma ressort grandi de cet exercice et parvient à signer son seul véritable chef-d'oeuvre des années 90, signifiant à tous ses détracteurs et concurrents qu'il faudra encore compter avec lui.

Signe des temps, la même année, Clint Eastwood emploie un procédé narratif similaire pour décrire ce qu'a été la vie de Buck (Kevin Costner) prisonnier en fuite accompagné d'un enfant déguisé en fantôme prémonitoire dans Un monde parfait. Les grands auteurs se rencontrent parfois de leur vivant pour célébrer les morts.

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Satan laTeube
20/02/2021 à 12:19

Le plus grand film de DePalma, le plus grand role de Al Pacino, le plus grand role de Sean Penn, magnifique Penelope Ann Miller, musique sublime.
LE PLUS BEAU FILM DU MONDE, c'est tout, que nos descendant regarderont encore dans 10.000 ans.

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