Critique : Le Fataliste

Nicolas Thys | 5 avril 2006
Nicolas Thys | 5 avril 2006

João Botelho est un réalisateur portugais peu connu en France malgré les 16 films qu'il a déjà réalisé. Son nouveau film, Le Fataliste, est l'occasion de (re)découvrir ce cinéaste atypique et amusant. Son film est une transposition contemporaine très libre du célèbre roman de Diderot, Jacques le fataliste qui s'inspire par certains points de celle de Bresson en 1945 intitulée Les Dames du bois de boulogne. Le cinéaste nous emmène à travers un Portugal étrange dans lequel un chauffeur, Tiago, l'équivalent portugais de Jacques, conduit son patron sans véritablement savoir où ils vont et en lui racontant ses histoires d'amour. La vie de ces deux hommes se résume au leitmotiv du film, à cette phrase prononcée par Tiago : « Tout ce qui, dans la vie, nous arrive de bien ou de mal ici bas est écrit là-haut », qui est la marque ultime de ce fatum qui hante les réflexions philosophiques et théologiques depuis des siècles. Point de départ intéressant pour ce road movie sans queue ni tête, sans réel commencement ni réelle fin, et marqué par l'errance des deux compères entrainés dans des histoires loufoques puisqu'il devient alors inutile de savoir où l'on va : on y arrivera forcemment !

Il suffit de se laisser porter par le destin qui pour nous, spectateurs, se résume à cette bobine qui défile devant nos yeux durant 1h40... Tout y est écrit ! Et en effet, le fataliste est un film gigogne : différents types de récits s'imbriquent les uns dans les autres et les différentes facettes du film se dévoilent sans cesse. Le premier type est justement d'ordre quasi théologique : il s'agit de la voix off qui, contrairement à ce que l'on voit dans la majorité des films, n'est pas utilisée comme un simple artifice mais possède un vrai rôle : celui d'incarner cette fatalité à travers un narrateur omniscient qui semble venu d'un autre monde (le notre ?) et qui « dit » le film au moment où nous le voyons. il sert de guide, il donne corps en quelque sorte au concept énoncé dans le titre.

Dès les premiers plans fondus dans un générique qui appelle à voir les noms de ces « créateurs » qui guideront Tiago et son patron, le divin se manifeste : une main sur un papier rappelle au souvenir l'identité de deux disparus alors qu'une magnifique contreplongée sur le ciel nous amène vers cette voix qui n'aura de cesse de se dématérialiser durant la première partie du film avant de nous apparaître, à la fin, en chair et en toile sous la forme du réalisateur et d'une mont(r)euse comme pour nous rappeler que ce que l'on voit est quelque chose d'écrit. Les vraies divinités du film se dévoilent et lèvent leur masque. Cette fin peu conventionnelle risque d'en déconcerter plus d'un mais elle n'en reste pas moins insolite et efficace.

Le fataliste est un magnifique hommage à la vie, au cinéma et à cette pellicule qui défile pour nous faire voyager sans possibilité d'arrêt : le spectateur ne peut que suivre, fatalement pourrait-on dire, cette bande passante, ce destin en image. De même les acteurs, dirigés, guidés par le désir du réalisateur semblent ici méditer sur leur travail de manière générale puisque Tiago et les autres sont mus par une force qui les domine. La mise en scène est primordiale, les acteurs à la merci d'une volonté supérieure. Finalement se tisse une réflexion sur le réel et le cinéma moderne par des procédés de distanciation et un important côté absurde.

Cette « histoire dite » renferme les histoires vécues et histoires contées par les deux (anti)héros, le tout découpés en saynètes qui donne parfois un aspect buñuelien au film par moment. Ces histoires vécues sont assez simples et se déroulent dans des endroits assez banals en fin de compte : un restaurant, un hotel, sur la route en pleine nuit, au le bord d'un petit village. Et cela pourrait tourner court et ennuyer s'il n'y avait pas sans arrêt cet humour noir, grinçant et ironique sur les gens qu'ils rencontrent. La vie est une farce, l'absurde et la fantaisie sont donc de rigueur et Botelho les manie formidablement bien avec des séquences qui virent toujours à l'inattendu : la fuite lors de l'accident, le pistolet dans l'hotel et peut-être le plus amusant : l'enterrement. On se trouve au beau milieu du Portugal sur une route déserte, dans une ville quasi fantôme, un cortège avance et celui qu'on enterre comme par hasard est l'un des amis proches de Tiago ! Le tout narré avec une poésie et un sens du grotesque qui rappellent d'autant plus l'influence de certaines œuvres de Buñuel sur le cinéaste portugais même si ce dernier ne va pas aussi loin.

Mais dérrière tout ces éléments parfaitement intégrés à une histoire sans réel défaut, sauf, pour ceux qui ne sont pas habitués à cette forme de récit, mettent en valeur un autre élément : une lutte des classes et des idées, qui se dévoilent peu à peu entre Tiago et son patron. Tiago possède la raison (il parle et réfléchit même si au final sa vie et sa philosophie semblent se retrouver en une phrase) et son patron l'inspiration (il ne fait que réciter des vers), le premier désireux de ne pas se laisser toujours faire et le second n'ayant rien à prouver puisqu'il se pense au dessus de son employé. Mais rien ne se passe comme prévu et peu à peu les deux hommes, toujours seuls, finissent par se rapprocher bien que leur amitié reste artificielle. Ce n'est qu'à la fin, après une dispute mémorable que Tiago, sur une table, gagne une certaine crédibilité. Chauffeur et employeur, séparés par la banquette depuis le début : frontière absurde elle aussi mais figurant depuis des lustres les disparités sociales en voiture, se retrouvent alors côte à côte pour le reste d'un trajet qui finira comme il a commencé. Et s'ils ne sont toujours pas de réels amis le patron prend conscience qu'il est juste un humain comme Tiago et que tout deux se valent. D'un point de vue plus formel lumières et éclairages renforcent aussi cet aspect jouant souvent sur les espaces opaques et illuminés tout comme les couleurs : Le Fataliste est un film tacheté de bleu, comme pour rappeler sans cesse la présence soit disant divine !

Œuvre émouvante, ironique et cruelle, Le Fataliste est un des plus beaux films sur le cinéma de ces dernières années et un véritable hymne à la dérision et à l'action, qui au final triomphe de tout puisque si tout est écrit tout est potentiellement possible et réfléchir trop longtemps devient donc inutile ! Il se joue des conventions et des idées de classe sans tomber dans l'anarchie et le politique le plus souvent soporifique. À voir et méditer si l'on aime le bon cinéma d'auteur contemporain et enfin une alternative valables aux (souvent magnifiques) films de Manoel de Oliveira si l'on aime les films portugais...

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