Les Griffes de la nuit : Freddy critique Krueger

Florent Kretz | 8 avril 2007 - MAJ : 06/04/2021 14:21
Florent Kretz | 8 avril 2007 - MAJ : 06/04/2021 14:21

Figure mythique du cinéma d'horreur des années 80, véritable icône pop à l'aura démentielle, un monstre tel que Freddy Krueger se devait de tenir une place confortable dans ce classement. Pourtant, tout le monde s'accordera à reconnaitre que l'ensemble de la série qui lui offrit ses heures de gloire est pour le peu irrégulière : avec pas moins de sept épisodes au compteur, un spin-off, une série télévisée et bientôt un reboot, le croque-mitaine de Elm Street aura connu le meilleur comme le pire, chacun y allant de sa propre sensibilité dans sa description du personnage. Et malgré quelques quarts d'heure gentiment néfastes, le rôle phare de Robert Englund n'aura jamais réellement pâti des divers mauvais traitements: plus encore, les chapitres déshonorants auront renforcé le culte autour du métrage contenant sa première apparition, les fameuses Griffes de la nuit de Wes Craven. Retour sur un film de légende qui, décennie après décennie, parvient à faire oublier toutes ses maladresses pour mieux relever son génie!

Lorsqu'il présente au monde son bébé -Craven restera assurément assimilé au personnage de Krueger plus qu'à certains de ces films plus pertinents-, le réalisateur n'est pas tout à fait un inconnu dans le milieu du cinéma de genre. D'ailleurs, même s'il est totalement passé à côté de la première vague de slashers (1976-1983), il reste bien présent dans l'esprit des amateurs de bandes hardcores pour deux métrages bien corsés ayant littéralement défrayé la chronique. Déjà en 1972, il bousculait les conventions en proposant un premier long hargneux: en réaction à la guerre du Vietnam dont le moribond commençait à se répandre sur le sol américain, furieux contre l'endoctrinement qu'il avait subi plus jeune en grandissant dans une famille baptiste, il se jettait corps et âme dans la réalisation de La dernière maison sur la gauche. S'inspirant très librement de La source de Ingmar Bergman, Craven crache alors sa haine et son dégoût à la face du monde, son premier véritable essai cinématographique prenant tour à tour les traits d'une fable outrageusement provocatrice, d'un marasme nihiliste éprouvant et d'une monstrueuse tragédie.

 

photo, Heather Longerbeam, Heather Langenkamp

 

Second pavé dans la mare quelques années plus tard: courant 1977, Craven balance La colline a des yeux, survival bestial et mutant, dans lequel il boucle son cycle consacré à la violence pure et à l'explosion du noyau familial. Moins redoutable que son prédécesseur mais tout aussi efficace, le film tend un peu plus vers une dimension plus graphique, le réalisateur cherchant réellement à s'approprier le medium fiction pour ne pas retomber dans l'abomination crue et semi-réaliste de sa Dernière maison sur la gauche. Sacré maître de l'horreur avec seulement deux films à son palmarès, le cinéaste ne va pas pour autant connaitre la gloire: son téléfilm L'été de la peur avec Linda Blair puis les sorties salles de La ferme de la terreur et de La créature du marais (respectivement en 78, 81 et 82) pointent pour la première fois du doigt les faiblesses du metteur en scène, incapable de se réinventer dans des registres plus légers. Contraint de devoir se remettre en question, il ressort  de ses tiroirs un script rédigé en 1981 et maintes fois rejeté: celui des Griffes de la nuit.

 

Photo Heather Langenkamp

 

A l'époque, il s'était passionné par une série d'articles parus dans le Los Angeles Times: relatant une série de troublants faits divers s'étant déroulés au Cambodge, les papiers signalaient d'étranges cas d'arrêts cardiaux sur quelques adolescents et ce dans leur sommeil. Craven y avait vu l'opportunité de se plonger une bonne fois pour toute dans le domaine fantastique. Cherchant à éclaircir l'affaire, il s'était mis à romancer, créant pour l'occasion le personnage de Freddy Krueger. Incarnations des terreurs enfantines du réalisateur, Craven s'était confronté à ses propres démons: tenant autant de la brute de son école primaire que d'un vagabond l'ayant terrifié lors de ses jeunes années, Krueger était en passe, secrètement,  de devenir une figure redoutable. Souhaitant profiter du succès que connaissaient depuis peu les monstres de ses camarades Sean Cunningham et John Carpenter, Craven en reprenait aussi quelques conventions: une chimère quasi muette dans le but d'en souligner la dimension surnaturelle et dont l'art macabre serait l'élimination systématique de la gente adolescente...

 

Photo Johnny Depp

 

Dans le désarroi le plus total suite à l'échec artistique et commercial de La créature du marais, Craven redécouvre donc ses textes et réinvestit son histoire. Concevant de toutes pièces sa créature et la voulant totalement originale et monstrueuse, il se sert de ses rudiments en psychologie pour la modeler: se remémorant la période durant laquelle il était professeur, Wes Craven utilise les terreurs de ses élèves pour élever Krueger à la hauteur d'horreur universelle. Le souhaitant polymorphe mais reconnaissable, il l'imagine comme son héros d'enfance, Plastic Man, personnage changeant d'apparence mais conservant toujours le même registre coloré. Ne lésinant sur aucun détail et insistant jusqu'à lui souhaiter un look anxiogène (la cohabitation du rouge et du vert est reconnue comme telle), il se propose aussi d'en faire une vraie bête monstrueuse l'affublant ainsi du terrible gant aux lames de rasoir sensé symboliser les griffes des créatures d'anciens temps. Enfin, il défigure au possible son monstre, l'imaginant même dans un premier temps comme un cadavre décharné. D'ailleurs si son Nightmare on Elm Street avait été refusé quelques mois plus tôt, il est certain que c'est justement la dimension fantastique qui lui ouvrira aujourd'hui les portes des studios, la mode du slasher perdant considérablement de son ampleur et le public cherchant un autre genre de frissons. Malgré cela, Craven devra se dresser à une nouvelle série de refus, les majors trouvant le concept de « tueur dans les rêves » saugrenu et sans potentiel.

 

Photo Robert Englund, Heather Langenkamp

 

Or, à cette époque, la maison de distribution New Line Cinema connait une véritable banqueroute. Ne parvenant pas à trouver de solution viable pour sauver son entreprise, Robert Shaye mise la fin de son pécule sur une dernière option: il produira un long-métrage à faible budget en espérant que celui-ci parvienne à apporter suffisamment de bénéfice pour redresser la société. Tombant par hasard sur le script de Craven narrant les aventures d'un groupe de teenagers face aux attaques délirantes d'un tueur fantomatique, Shaye offre à l'auteur de réaliser son film. La production se met donc assez rapidement en route, le réalisateur passant plus de temps à préparer son monstre qu'à véritablement caster son équipe. Ainsi, il récupère le vétéran John Saxon, acteur connu dans le genre pour ses apparitions dans Black Christmas de Bob Clark et le Ténèbres de Argento. Si Saxon est embauché par les producteurs comme caution fantastique auprès des amateurs, Craven jette son dévolu sur Robert Englund, jeune comédien n'ayant jamais réellement brillé: s'il passait quasiment inaperçu dans Le Crocodile de la mort de Tobe Hooper ou le Réincarnations de Gary Sherman, c'est son rôle du gentil Willie dans la mini série à succès V qui lui vaut d'être retenu. Certain que le contre-emploi ajoutera un plus au monstre, Englund est engagé et connait ainsi les joies des maquillages de plusieurs heures pour devenir le célèbre grand brulé. 

 

photo, Robert Englund

 

Tandis que le comédien trime sous les pinceaux de David Miller que Craven avait rencontré sur La créature du marais, le réalisateur tente de crédibiliser son groupe d'adolescents. Pour incarner Nancy, l'héroïne répondant aux préceptes naïfs de pureté et d'ingéniosité si chers à Craven, le metteur en scène préfère l'inconnue Heather Langenkamp à deux cents autres postulantes (dont Demi Moore et Courteney Cox). Avec pour seul acte de bravoure une scène coupée au montage du Outsiders de Coppola, elle est donc choisie pour donner la réplique au jeune Johnny Depp, musicien rebelle venu accompagner par hasard son ami Jackie Earle Haley aux auditions et retenu pour avoir tapé dans l'œil de la fille de l'un des producteurs ! Une bande d'ados typiquement 80's à laquelle s'ajoute l'habituée télévisuelle Amanda Wyss dans le rôle de Tina, première victime du terrible Krueger.

 

photo

 

Devant absolument faire ses preuves, Craven repousse les limites de l'horreur étendant le jeu mortel aux vastes contrées du rêve et proposant ainsi un univers dont la seule borne serait l'imagination. Ainsi, il livre quelques séquences d'anthologie, les apparitions du croque-mitaine se faisant aussi redoutable dans l'abondance gore que représente un geyser de sang sortant d'un lit que dans le minimalisme que représente le gant griffu glissant de l'eau d'un bain... Une inventivité à toute épreuve, le réalisateur se devant sans cesse de prouver la légitimité et l'originalité de son métrage à Shaye dont les épaules faiblissent de jour en jour! Un accident entache l'ensemble des décors de plus de cinq cents litres de faux sang; le manque financier que représente l'abandon d'un distributeur manque d'annuler la dernière semaine de tournage; des effets qui frôlent le ridicule... Craven se débat pour amener à termes son film qui, comme chacun sait, deviendra instantanément culte! New Line se verra ainsi surnommé « la maison de Freddy », le métrage obtiendra une poignée de prix internationaux et la carrière du réalisateur décollera enfin pour de bon. Reste qu'aujourd'hui encore Les griffes de la nuit sont un modèle d'efficacité. Car aussi certain qu'elles incarnent à elles seules l'horreur made in 80‘s, il semblerait bien que ce soit l'époque, et non le film, qui se soit pris un coup de vieux !

 

Affiche française

Résumé

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commentaires
nico
26/09/2018 à 08:06

Le seul, l'unique, le meilleur!

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