Sin City : Critique

La Rédaction | 18 mai 2005
La Rédaction | 18 mai 2005

Il connaît bien la BD : la critique par Erwan Desbois.

Une révolution. Qu'il l'ai fait consciemment ou qu'il se soit juste attaché à réaliser un rêve de gosse, voilà ce que Robert Rodriguez a accompli. Sin city navigue en effet en permanence entre deux extrêmes : d'un côté, l'entrée de plein pied dans une nouvelle ère cinématographique ; de l'autre, une absence totale d'ambition vis-à-vis du matériau d'origine.

 

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Après les essais de George Lucas et de Michael Mann, qui tenaient plus du prolongement que de l'expérience proposée par des genres existants (la science-fiction pour Star wars, le polar pour Collateral), Robert Rodriguez réalise ici la première utilisation réellement novatrice du numérique au cinéma, en s'en servant pour porter à l'écran l'univers a priori inadaptable de Sin city. Formellement tout d'abord, puisque la recherche visuelle menée par Frank Miller (également auteur-dessinateur des meilleures aventures de Batman, Daredevil et Elektra) dans cette œuvre tend vers l'abstraction la plus totale, avec un noir et blanc qui refuse toute nuance de gris. Audace du dessin qui donne à la BD une force visuelle unique, et qui symbolise la ligne franche séparant le bien du mal à Sin city, ville volontairement archétypale. Face aux méchants pervers et pourris jusqu'à la moelle qu'ils doivent affronter, peu importe en effet que les héros soient des brutes épaisses prêtes à employer la violence la plus abjecte, et que les femmes soient des prostituées aux formes exagérément généreuses et dévoilées ; les premiers restent des hommes chevaleresques et incorruptibles, les secondes des amantes réconfortantes au cœur pur.

 

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Pour incarner ces personnages, Rodriguez a réuni une troupe d'acteurs qui représentent le cinéma bis dans ce qu'il a de meilleur (entre autres Clive Owen et Benicio Del Toro, plus « hard-boiled » que jamais) mais aussi de pire. Il offre ainsi d'éclatants seconds débuts à Devon Aoki, sortie de 2 fast 2 furious pour devenir ici une icône pop dans le rôle d'une ninja impitoyable, mais surtout à Mickey Rourke, qui écrase le film par un charisme et un talent que l'on ne pensait plus revoir un jour. Ces acteurs (ainsi que ceux que l'on n'a pas cités, de Jessica Alba à Elijah Wood et de Bruce Willis à Josh Hartnett) ne font qu'un avec leurs rôles et avec l'univers entièrement fait d'images de synthèse de Sin city, grâce aux avancées de la technologie et à l'utilisation qu'en fait Rodriguez. Il s'en sert en particulier pour contourner la censure sans pour autant renier en rien la violence, la démesure et la capacité de transgression inouïes de l'œuvre de Frank Miller – quitte à passer les plans les plus graphiques en cases de bande dessinée. L'unité qui se dégage du film malgré ces différents supports ainsi que la liberté narrative ainsi offerte devraient, espérons-le, inspirer plus d'un réalisateur.

 

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Souhaitons également que ceux-ci fassent preuve de plus d'ambition que Robert Rodriguez. Car son Sin city n'est pas une adaptation des « graphic novels » de Miller : c'en est la transposition pure et simple sur un autre médium. Qu'il s'agisse des personnages, des histoires, des dialogues ou des cadrages, Rodriguez a recopié à l'identique les versions papier des trois épisodes portés à l'écran (Sin city, Le grand carnage et Cet enfant de salaud), en ne prenant que de très rares libertés. Dommage, car si certaines feront hurler les puristes, d'autres renforcent l'univers de la BD sans la trahir. Il en est ainsi du choix de décliner le principe d'insertion brutale de la couleur dans le noir et blanc sec du film à d'autres éléments de l'intrigue que le saisissant « Yellow bastard », nom du méchant et titre original de l'épisode Cet enfant de salaud.

Ces couleurs jetées sur l'écran sont autant de violations salutaires des règles de Sin city, qui permettent tour à tour d'insuffler la vie dans cette ville ou de décupler la violence qui y règne. Elles peuvent aussi faire écho à la folie intérieure des personnages, comme c'est le cas dans la séquence dirigée par Quentin Tarantino – pour lequel Rodriguez a inventé le concept de « guest star director ». Cette séquence complètement hallucinée, dans laquelle Dwight (le héros du Grand carnage) discute avec un macchabée, s'avère être la meilleure du film en termes de mise en scène et démontre indirectement ce qui manque à Sin city pour être un film définitif : une réelle vision de cinéaste, celle qui fait par exemple de Pulp fiction une œuvre majeure. Tel qu'il est, le divertissement décomplexé et jouissif concocté par Robert Rodriguez et Frank Miller ne marquera donc les esprits « que » parce qu'il représente la première pierre d'un nouveau cinéma, où toutes les folies visuelles et scénaristiques sont possibles. En attendant que l'essai soit transformé par d'autres, c'est déjà énorme.

Note : 7/10

 

 

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Il connaît peu la BD : la critique par Jean-Baptiste Herment.

Réalisateur sympathique et modeste, Rodriguez souffre pourtant d'une terrible réputation, notamment en France et se voit conspuer et dénigrer à la sortie de chacun de ses films. On serait tenté de trouver ce jugement quelque peu déplacé tant l'auteur d'El Mariachi détonne dans le paysage du film d'action made in USA. Que l'on n'apprécie pas sa manière quelque peu speed d'enchaîner les projets est une chose, mais vouloir le rabaisser continuellement au stade d'opportuniste et d'incapable est tout de même sacrément déplacé. Que cela soit sa série des Spy Kids (loin d'être ce qu'il y a de pire dans le cinéma pour enfants) ou sa trilogie du Mariachi (petit budget, gros effets), Rodriguez a de la suite dans les idées et possède assez d'entrain pour confectionner des pop-corn movies, certes imparfaits, mais somme toute assez jouissifs.

 

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Ce Sin City tant attendu ne déroge pas à la règle même s'il risque de laisser les pro- et anti- Rodriguez camper sur leurs positions. Quand en plus son dernier film est l'adaptation du comic book d'un des plus grands auteurs / dessinateurs de sa génération, on peu légitimement s'attendre à encore plus de polémique. Le résultat est pourtant là et démontre que Rodriguez, et son style bien à lui, trouve ici un tremplin idéal avec ce projet risqué. Visuellement, Sin City est à tomber par terre, avec son noir et blanc d'une classe folle, son casting habité et sa direction artistique méticuleuse. Le rythme a beau être soutenu et les personnages multiples, Rodriguez réussit à donner vie aux nombreux habitants de Sin city et fait de Mickey Rourke et de Bruce Willis des icônes qu'on n'est pas prêt d'oublier. Marv et Hartigan ont beau être des archétypes, ils n'en demeurent pas moins des individus complexes et touchants.

 

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Rodriguez réussit le plus ardu : donner vie à de purs fantasmes de cinéma en jouant le premier degré, sans flatter constamment le fanboy par moult clins d'œil complaisants (chose que l'ami Quentin n'a pas su faire avec Kill Bill). On souffre avec eux et on pleure pour eux. Les hommes sont à la fois victimes et bourreaux, durs et tendres, et se battent pour sauver leur honneur dans un monde où la corruption gangrène tout sur son passage (voire le rôle pas très catholique de l'église, du Miller tout craché). Malgré leurs différences, chacun des héros des trois histoires qui composent le film, ne représentent en fait qu'une même et unique personne (Miller ?). Les femmes ne sont pas en reste et sont l'exemple de la féminité selon Miller : à l'image d'Elektra, celles ci sont belles, téméraires et fragiles.

 

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Alors oui, on pourra toujours trouver quelques défauts, mais ceux-ci ne freinent en rien l'euphorie provoquée par le film et ses nombreuses qualités. Si Rodriguez n'est pas au cinéma ce que Miller est au comics (un génie, un précurseur), la compréhension qu'il donne de l'univers de Miller alliée à l'efficacité redoutable de sa mise en scène offrent à Sin City une richesse narrative et une force visuelle des plus réjouissantes.

Note : 9/10

La musique du film critiquée par Erwan Desbois.

Bande originale de Sin city

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