Critique : Carnets de voyage

Sandy Gillet | 8 septembre 2004
Sandy Gillet | 8 septembre 2004

Road movie initiatique mettant en scène, comme peu de films auparavant, le continent sud-américain, Carnets de voyages, du Brésilien de naissance Walter Salles, s'emploie à retracer le périple effectué par Ernesto Che Guevara et Alberto Granado depuis Buenos Aires jusqu'à San Pablo, une léproserie située au cœur de l'Amazonie.

Cinéaste à l'humanisme dorénavant éprouvé, Walter Salles (on lui doit, entre autre, Central do Brasil) s'est lancé dans une aventure qui, sur le papier, avait tout du projet miné. Prenant pour base les récits de jeunesse du « Che », publiés dans un livre intitulé Darios de motocicleta, Salles ne pouvait en effet ignorer que son film allait se confronter à la réalité d'une icône moderne et romantique, rattrapée aujourd'hui par une imagerie mercantile et définitivement putassière. Mais dès le générique du début, on est rassuré de voir à quel point le cinéaste balaie nos préjugés et nos doutes. Collant au plus près de ses personnages et de leur soif d'aventures, usant d'une mise en scène sans effets, on se prend très rapidement au jeu de l'identification (en effet, qui n'a jamais rêvé de partir ainsi à la découverte d'un pays ou d'un continent ?) et de la simple admiration des quelques paysages admirablement photographiés.

Le pari initial gagné, il reste au cinéaste à faire évoluer son propos au rythme des découvertes et pérégrinations de ses protagonistes, de transformer progressivement le voyage de jeunesse en une initiation d'un continent en proie aux injustices les plus criantes. Le mythe prend alors corps, en même temps que la prise de conscience d'un film résolument moderne dans son approche quasi documentaire des problèmes économiques, sociaux et politiques, d'un continent qui, depuis, ne semble pas avoir beaucoup évolué.
Sans jamais forcer le trait, Salles obtient de son interprète (le déjà très grand Gael García Bernal) un éventail de regards, une gestuelle symptomatique et un phrasé au rythme naturel, qui finissent par provoquer ce fameux liant entre le jeune médecin pas tout à fait diplômé du début et le futur révolutionnaire qui embrase les esprits encore aujourd'hui. À l'humanité de sa direction d'acteurs, Salles associe donc le discours d'humaniste qu'il tient depuis son premier film, fil rouge d'une filmographie pour l'instant essentiellement tendue vers cet idéal pas forcément cinégénique.

Seul bémol, car il y en quand même un, c'est le parti pris de la photo. Si, comme nous l'avons déjà dit, durant le tout premier quart d'heure du film celle-ci s'inscrit en parfait contrepoint de l'action, force est de constater que par la suite un fossé se creuse progressivement. En effet, plus nos deux protagonistes ouvrent les yeux sur le monde qui les entoure, plus l'imagerie et la lumière dénotent une palette chromatique restreinte, conférant aux paysages une certaine unité, refusant par là même de reproduire l'extrême diversité des décors naturels. Une volonté qui va quelque peu à l'encontre du discours tenu par la caméra qui cherche justement, à travers les yeux du « Che », à embrasser de la manière la plus « vraie » possible sa perte d'innocence. De fait, on a l'impression désagréable d'assister in fine à une version « romancée » qui n'égratigne en rien le personnage, bien au contraire, mais qui nous met en porte-à-faux avec le fond du propos qui se veut pourtant quelque peu démystificateur.

Au final, si cette ultime écueil n'est pas évité, on ne peut qu'embrasser la vision du réalisateur sur son sujet, où il est question d'un personnage à la frontière entre l'icône christique et le visionnaire forcément révolutionnaire, provoquant en nous le réveil d'une conscience endormie. Pas si mal à une époque où pensée unique, cynisme généralisé et perte des derniers idéaux balisent notre quotidien.

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