Junk Head : critique d'un exploit cyberpunk

Mathieu Jaborska | 18 mai 2022
Mathieu Jaborska | 18 mai 2022

Plus qu'une sensation de festival, bien qu'il ait marqué les habitués de l'Étrange Festival et de Gérardmer, Junk Head est un véritable accomplissement. Pensé, animé, mis en musique, photographié, monté et réalisé (entre autres) par Takahide Hori avec une abnégation rare des années durant, il nous arrive miraculeusement en France grâce au distributeur UFO, qui porte décidément bien son nom. Un évènement que les amateurs de stop motion ne devraient manquer pour rien au monde.

L'oeuvre d'une vie

Junk Head est la preuve filmée que le cinéma peut changer une vie, ou tout du moins que la cinéphilie forge la créativité. Takahide Hori travaillait dans le design d'intérieur avant de se consacrer au cinéma d'animation en volume, seule technique lui permettant de passer derrière la caméra sans sacrifier sa solitude. Un virage artistique qu'il justifie par une "véritable addiction au cinéma". Et il en fallait de la passion pour travailler pendant 4 ans seul sur un court-métrage, intitulé Junk Head 1, et posté par le cinéaste autodidacte sur YouTube.

Quelques passages en festival et beaucoup de louanges plus tard, il entreprenait en 2015 de transformer l'essai en long-métrage, sous l'égide de producteurs impressionnés par son talent. La genèse de Junk Head en fait d'office une oeuvre singulière. En plus d'être un film d'auteur au sens strict du terme, puisqu'il émane d'une démarche personnelle, il est le dérivé d'une cinéphilie compulsive, échappant à la plupart des impératifs de l'industrie. Le spectacle est amateur et par conséquent parsemé d'irrégularités, qui prouvent avant tout son artisanat.

 

Junk Head : photoDes monstres, des monstres et encore des monstres

 

La candeur artistique de Hori le distingue du tout venant du genre, ne serait-ce que sur le plan technique. Exemple le plus flagrant : novice des standards de l'animation en volume, le metteur en scène a décidé de tourner à la cadence d'un film en prises de vue réelles, à 24 images par secondes. Pourtant, la technique autorise les baisses de régime nécessaires à un rythme de production raisonnable (l'oeil humain est capable de percevoir le mouvement à partir d'à peu près 12 images par secondes). Le travail qu'un tel choix implique en devient colossal : Junk Head a exigé la bagatelle de 140 000 prises de vue et 7 ans de besogne, en comptant les 4 en autonomie complète, en parallèle d'une activité professionnelle !

En résulte une impression de fluidité désarmante qui compense largement une mise en scène forcément inégale, une aventure en mouvement dont l'animation correspond très bien à cet univers de robots et de mutants, évoluant dans des décors décrépis. Émanation délirante d'un enthousiasme artistique sans commune mesure, le long-métrage doit son étrangeté à son processus de fabrication et à l'indépendance absolue et fauchée de son auteur. Hori en est lui-même persuadé : c'est dans le dénuement qu'il a pu acquérir sa patte, quitte à refuser les propositions hollywoodiennes reçues après le succès d'estime du court-métrage. C'est ce qu'on appelle avoir des principes !

 

Junk Head : photoLe message est clair

 

13e sous-sol

Instinctivement, on a tendance à en faire le pendant japonais de Mad God, présenté en festival et toujours inédit en France. Le Mad God de Phil Tippett est lui-même l'aboutissement de dizaines d'années de dur labeur et raconte peu ou prou la même chose, à savoir la longue descente d'un personnage dans les bas-fonds des restes méconnaissables de l'humanité. Toutefois, quand celui-ci fait de son épopée verticale une plongée sensorielle dans la dégénérescence des sociétés modernes, le film de Hori est une simple expérimentation esthétique, de fait d'une liberté rafraichissante.

Le pitch original, énoncé en ouverture selon l'usage (les humains ont atteint l'immortalité, mais ne peuvent plus procréer, ils cherchent donc une solution chez les êtres synthétiques dont ils ont du se séparer), fait office de prétexte. Une fois le héros anonyme largué dans ce labyrinthe ocre, seules comptent ses rencontres et ses péripéties, reliées entre elles par un vague fil rouge narratif. D'ailleurs, dès les premières minutes, il est dépossédé de son identité, rompt avec sa mission pour renaitre dans son nouvel environnement.

 

Junk Head : photoEt un peu de tendresse en prime

 

Pensé uniquement autour du décor et des personnages, sans scénario si ce ne sont quelques dialogues, Junk Head s'évertue avant tout à explorer une "réalité alternative" cyberpunk influencée aussi bien par Oshii que Tsukamoto. En brassant ses références pour créer son propre monde souterrain, le cinéaste manie avec adresse les ruptures de ton. Ces couloirs hostiles sont peuplés par autant de créatures voraces (la géniale idée des vers) que de nounours dystopiques au grand coeur, accueillent aussi bien de jolies fables de science-fiction (le vieux et son levier) que des pures visions de body-horror (les "champignons").

Les ambitions cosmogoniques de cet artiste spontané en viennent à réaffirmer la puissance d'évocation de la stop motion, l'une des techniques les plus à même de générer des univers décalés, qui tirent leur étrangeté de leurs aspérités ou de l'imagination de leur créateur. La géniale anomalie qu'est Junk Head, malgré ses inévitables scories, en constitue désormais l'une des preuves les plus évidentes. Takahide Hori travaille actuellement à étendre son microcosme grâce à une suite et un prequel. De notre côté, on a hâte d'y retourner.

 

Junk Head : Affiche officielle

Résumé

D'une inventivité impressionnante lorsqu'il s'agit de créer un monde de toutes pièces (littéralement), Junk Head est un accomplissement technique et artistique hors du commun.

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Lecteurs

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commentaires
SebSeb
30/05/2022 à 17:15

Quel tour de force ! Un vrai cadeau du ciel !

Sascha
24/05/2022 à 16:29

Je sors de ma séance.
J'ai adoré. Juste le mixage son que j'ai trouvé un poil agressif (j'ai du mettre des boules quiès). Une frustration : cette fin qui n en est pas une. Hâte de voir la suite

yellow submarine
18/05/2022 à 20:29

la bande annonce m'avait bien bluffé. vivement de voir ce petit ovni

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