What Keeps You Alive : critique d'un divorce sanglant

Mathieu Jaborska | 26 février 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Mathieu Jaborska | 26 février 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Échappé du duo The Vicious Brothers, auquel on doit les deux Grave Encounters, le réalisateur Colin Minihan veille bien à prendre à revers la frontalité de ses essais précédents dans What Keeps You Alive. Son embardée dans le survival psychologisant et léché a logiquement laissé de marbre des aficionados de sa filmographie et divisé les amateurs de cinéma de genre. Un point de rupture dont la singularité explique probablement son retard en France, après une diffusion très commentée au PIFFF. Mais maintenant qu'il est disponible sur Shadowz, tout le monde peut se faire sa propre opinion. Attention, spoilers !

You only kill…

Un couple part fêter ses un an de mariage dans un grand chalet perdu en pleine forêt. Mais leur idylle se transforme en cauchemar. Un pitch ultra classique sur le papier, qui aurait pu se diriger vers le slasher bas de gamme, comme on en voit des dizaines échouer sur les plateformes de SVoD. C’est sans compter sur l’audace du scénario de Minihan, qui fait surgir, à l’occasion d’un twist brutal, la menace de l’intérieur.

Et on restera à l’intérieur lors de ces 1h40. À l’intérieur d’un décor très franchement découpé en trois parties (le chalet, les bois et le lac), mais aussi de ses deux personnages, que le film va s’acharner à sonder dans un survival tendu. Dès sa sortie en 2018, on a reproché au film sa gestion du rythme, principalement due à la hardiesse dudit twist. En jouant aussi violemment avec les attentes des spectateurs, le scénariste semble annoncer un récit en tiroir, qui ne viendra jamais, remplacé par une histoire de survie finalement bien plus directe.

 

photo, Brittany AllenLe plus important, ce n’est pas la chute, et ce n’est pas l'atterrissage non plus

 

D’où une possible frustration narrative, camouflant peut-être la véritable dynamique sur laquelle il s’appuie : celle du duel pur et dur, qui va s’étioler sur plus d’une heure non sans relancer perpétuellement l’affrontement grâce à un style qui tranche délibérément avec l’académisme de certaines des productions du genre, au point d’en faire un peu trop par instants (on ne se remet pas du plan embarqué de la rame). Minihan voit grand pour son microcosme, et quitte à paraître prétentieux, pallie la simplicité de la deuxième partie du scénario par une véritable narration par l’image et le son, en quête d'une abstraction qui résonnera d’autant plus avec la psyché du duo meurtrier.

L’inversion très subtile du rapport de force, opérant en second plan pour éclater dans les derniers instants, serait bien moins efficace sans l’ambition technique déployée. Si les plus allergiques aux effets de style trop évidents s’insurgeront contre certains procédés, comme un réseau de flashback en noir et blanc qui prouve pourtant sa portée narrative dans sa dernière intervention, d’autres relèveront la capacité du metteur en scène à opposer ses propres esthétiques.

Ainsi, il ne filme pas l’intérieur et l’extérieur de la même manière, privilégiant les plans fixes glaciaux pour les bois et les longs plans libres - des quasi-plans-séquences - pour le chalet, où les personnalités vont, viennent et s’entrechoquent. Un jeu de violente rupture entre le confort roublard du foyer et l’austérité terrifiante du dehors, quand le calme plat du lac ne les rassemble pas. Plus frontalement, il souligne chaque étape de la grande bataille en cours d’une idée particulièrement inspirée, en témoigne la fin du deuxième acte et son utilisation osée du hors champ, ou même une transgression de la caméra subjective très intelligente.

 

photo, Brittany AllenLa cabane dans les bois

 

La surprenante habilité du cinéaste n’est pas la seule à donner du relief à l’intrigue. Le long-métrage peut aussi compter sur une photographie d’une sobriété trompeuse, n’hésitant pas elle aussi à s'adonner sporadiquement à des tics esthétisés bienvenus, une musique à la noirceur précieuse signée par l’actrice et productrice Brittany Allen et surtout deux comédiennes parfaitement à leur place. Allen parvient sans mal à être à la hauteur d’un rôle maintes fois interprété. Quant à sa collègue Hannah Anderson, elle crève l’écran. Jusqu’ici presque exclusivement monopolisé par des séries TV, son talent trouve enfin l’occasion de s’exprimer dans ce personnage taillé pour elle. Charmante, trouble, glaciale, passant parfois d’un état à un autre, elle porte sur ses épaules le film, tant sa personnalité s’avère être son véritable cœur noir.

Certes, le scénario de What Keeps You Alive se laisse parfois aller à quelques détours, notamment lors d’une révélation finale dès lors extrêmement bancale. Mais ces quelques défauts sont vite rattrapés par la maîtrise de l’équipe créative, contant l’éprouvante mésaventure du duo grâce à un arsenal artistique bien rodé, prenant le relai d’une narration s’effaçant de plus en plus, quoiqu’en laissait transparaître le twist. Toutes les qualités d’un survival réussi, en définitive.

 

photo, Hannah AndersonOK, elle fait peur

 

... What keeps you alive

Et qui dit survival réussi dit introspection forcée des personnages, bien plus importants que les péripéties qui révèleront ce dont ils sont faits. What Keeps You Alive, trop souvent réduit à son maigre cachet horrifique, ne fait pas exception. Mais plus qu’une étude de la personnalité des deux protagonistes, c'est une mise à l’épreuve de leur relation, envers et contre un twist à première vue définitif. C’est justement la force du film que de persister dans l’exploration de la fin du couple malgré un point de rupture aussi radical. Ainsi, toujours fidèle au principe du genre auquel il se rattache, il pousse une situation au maximum de son absolutisme pour mieux examiner ses tenants et aboutissants.

En l’occurrence, il s’appuie sur un traitement au premier degré de la notion de psychopathie, sous un angle presque clinique, pour mettre en scène le face à face entre deux pôles très différents du sentiment amoureux. D’un côté Jackie, littéralement incapable de ressentir, et de l’autre Jules, dont l’amour sincère pour son ex-moitié est à la fois sa force et sa faiblesse. Et c’est à travers cette dissonance, presque héritée de Gone Girl, que le long-métrage construit sa vision du couple, dont les derniers instants ressemblent souvent à un combat entre une toxicité violente et un attachement maladif, le tout sous couvert d’un vernis d’apparence nauséeux.

 

photo, Brittany Allen, Hannah AndersonLa nuit de la chasseuse

 

C’est bien une rupture qui est représentée ici, avec l’instant de doute qui le précède (les géniales premières minutes), la violence de l'acte, mais aussi un jeu de faux semblants auquel les deux personnages participent. Le scénario prend bien soin de pervertir tous les lieux communs romantiques tels que la balade à la lanterne en bateau ou le solo de piano, qu’il charge d’une composante picturale dont la beauté cache un secret glauque. L’idée paraît évidente dans la très maligne scène du dîner, s’amusant des parallèles entre les deux couples, chacun tenu de respecter sa propre hypocrisie.

Les choix opérés par les deux femmes, notamment celui de Jules, en deviennent logiques, surtout dans le dernier tiers, révélant la tendance autodestructrice des amoureux déchus. Même la fin, annoncée par un premier plan passionnant pour peu qu’on s’intéresse à la notion de point de vue, s’inscrit avec brio dans la relation amour/haine, tout en confirmant le retournement psychologique opéré par le film : la véritable force, c’est celle du survivant, pas celle du persécuteur. Un ultime pied de nez prenant complètement à revers la très belle maxime au cœur du récit et de cette critique (« You only kill what keeps you alive »), laquelle s’applique finalement à Jules, forcée de tuer cette sangsue pour tenter de vivre.

 

photoLe romantisme du lâcher de cadavres

 

Une dimension métaphorique forte, et paradoxalement une des raisons d’un accueil mitigé de la part des amateurs du genre. Pourtant, c’est bien à l’occasion du point de non-retour du troisième acte que le long-métrage démontre son audace. C’est là qu’il plonge sans filet dans le symbolisme pur, arrachant le duo à un simple jeu du chat et de la souris.

À chacun de placer le degré d’allégorie du film, qui traite en fait de la violence dans le couple à tous les niveaux. Mais on n’est pas surpris d’apprendre que Minihan et Allen, qui cumulent à eux deux les fonctions de scénariste, réalisateur, producteur, interprète et musicien, soit une grosse partie du processus créatif, sont eux-mêmes en couple. Pour une fois, ce détail en dit long sur leur conception de la chose, même si on n’aimerait pas être dans les parages le jour où ils se séparent.

En France, What Keeps You Alive est disponible sur Shadowz depuis le 26 février.

 

Affiche US

Résumé

Les histoires d'amour finissent mal en général. Rarement un film ne nous en aura autant convaincu.

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Lecteurs

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commentaires
zidus
27/02/2021 à 10:50

Tension maximum, scénario et écriture habiles, utilisation inspirée des espaces, un film virtuose.
A voir absolument

Nico
26/02/2021 à 21:48

Un film brillant, et qui au delà de la notion de d'amour et de couple, interroge et joue habilement avec les codes du cinéma et du théâtre : l'utilisation du principe du fusil de Tchekov est magistrale. Un grand merci pour cet article !

Roukesh
26/02/2021 à 17:23

Sur la photo dans le chapeau, je pensais que c'était Garance Marillier.
Sinon, ça donne envie tout ça. Commence à y avoir de belles propositions sur shadowz.

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