Le Tigre blanc : critique opportuniste sur Netflix

Mathieu Jaborska | 23 janvier 2021 - MAJ : 29/01/2021 14:10
Mathieu Jaborska | 23 janvier 2021 - MAJ : 29/01/2021 14:10

Presque 7 ans après 99 Homes et 3 ans après sa version de Fahrenheit 451Ramin Bahrani revient avec une coproduction indo-américaine plus indo qu'américaine, car elle adapte un best-seller local si célébré que son pendant cinématographique paraissait inévitable. Du pain béni pour Netflix, friand d'auteurs prestigieux et de fresques sociales. La plateforme a donc acquis les droits à l'internationale, facilitant l'accès à un film dont la distribution s'annonçait compliquée puisque son casting se compose notamment de Adarsh GouravRajkummar Rao et de Priyanka Chopra, une des actrices les plus populaires d'Inde.

La malédiction de l’adaptation

Flashforward, freeze frame, voix off… Les premières minutes du Tigre blanc ne font pas dans la subtilité. C’est souvent le problème quand on adapte un roman à la notoriété toute fraîche, surtout un roman aux aspirations sociales aussi ambitieuses. Car l’intrigue du livre, et donc du film, s’articule autour de l’histoire d’un arriviste, qui franchit les nombreux plafonds de verre de la société indienne parfois en dépit de certaines règles morales.

Un récit très classique dans sa construction qui traite donc de deux facettes du pays, décrites par le personnage principal comme lumineuses ou sombres. Les adaptations de ce type d’essais ont souvent comme contrainte la représentation du chemin de pensée du protagoniste et la longue période de temps au cours de laquelle se déroule l’action, débordant logiquement du cadre d’un long-métrage.

 

photoDeux mondes

 

Et Le Tigre blanc ne déroge pas à la règle, réglant ces quelques problèmes comme tant d’autres avant lui : avec une voix off omniprésente. Le prétexte ici est un mail, qui excéderait probablement la taille imposée par n’importe quel service de messagerie s’il devait être envoyé un jour. Inutile d’essayer de comprendre les contradictions qui motivent notre jeune antihéros : la narration orale le fera pour vous, exposant parfois grossièrement son parcours.

Il faut donc mettre ses envies de complexité au placard, d’autant que la grammaire visuelle générale de la chose, si elle jouit de décors soignés et d’une photographie très agréable (merci Paolo Carnera, ayant officié sur 17 épisodes de la série Gomorra), se contente également de timidement mettre en image le récit. Un récit donc raconté en temps réel, grâce à une piste sonore quasi permanente qui s’exprime sans détour, au point de se sentir obligée d’expliciter chaque action du personnage principal.

Encore une fois, le scénario écrit par Bahrani se voir forcé de compiler le propos du livre, donnant l’impression, dans la première heure, de réciter ses leçons avec maladresse. La pique incendiaire lancée à Slumdog Millionaire, le plus célèbre des films sociaux indo-américains, par la voix off, paraît donc bien présomptueuse.

 

photo, Adarsh GouravLa start-up nation incarnée

 

On vit dans une société...

Heureusement, l’histoire imaginée par Aravind Adiga n’a pas été sélectionnée dans la liste des meilleurs romans indiens par The Independant pour rien. Vers la moitié du film, l’aventure sociale du jeune Balram prend une tournure bien plus sombre, qui rappelle furieusement Shaitan, satire évoquant la corruption également disponible sur la plateforme, le côté teen movie irritant en moins.

C’est à partir de là que l’intelligence de l'intrigue, et de sa structure prenant à revers le spectateur, commence à frapper. Loin des œuvres populaires qui s’attaquent au modèle social du pays sous l’angle bien connu de sa religion, sous-genre dont PK est l’exemple le plus connu, Le Tigre blanc préfère décrire une Inde beaucoup plus contemporaine, où les anciennes traditions s’accommodent à un mondialisme et à un capitalisme qui ne manquent pas de broyer les classes plus pauvres. D’où l’évocation perpétuelle du titre d’entrepreneur, symbole absolu des nouvelles luttes de classes économiques, s’intégrant finalement très bien au système de caste sans toutefois l’assumer.

 

photo, Adarsh Gourav, Priyanka Chopra JonasLa bourgeoisie prend son pied

 

 

Un paradoxe dont sont issus les deux meilleurs éléments du film, à savoir les personnages joués par Rajkummar Rao et Priyanka Chopra. Si Balram incarne finalement un arrivisme noir très attendu, ce couple à cheval entre l’Inde et les États-Unis, si tiraillé entre les cultures qu’il en devient complètement schizophrène, symbolise tout en justesse et en violence sourde ce quelque chose de pourri que Adiga et Bahrani veulent pointer du doigt. Des personnages secondaires qui sont en fait le sujet du long-métrage, bien que leur pertinence nécessite qu’on les observe d’un point de vue plus transversal.

Ces représentants d’un nouveau type de mépris intériorisé sont si importants qu’ils ont motivé la seule véritable idée cinématographie du film, à savoir leur casting. En effet, choisir de les faire incarner par des acteurs ultra-célèbres, et même connus aux États-Unis dans le cas de Chopra (qui a été Miss Monde 2000, plus symbolique tu meurs) permet non seulement d’accentuer l’ambiguïté de leur relation avec le jeune héros, mais aussi de les ancrer encore plus dans cette Inde riche et jeune, dont les accointances avec le mondialisme leur confèrent une dangerosité qu’ils ignorent eux-mêmes. Juste pour cette charge sociale inattendue, Le Tigre blanc vaut le coup d’œil, d’autant qu’il a donc l’avantage de renouveler notre conception des inégalités en Inde.

 

photoCollatéral

Résumé

Le Tigre blanc n'est certainement pas une grande oeuvre de cinéma, mais il a le mérite de servilement mettre en image un récit dont les subtilités marqueront ceux qui n'ont pas lu le livre.

Autre avis Simon Riaux
Jamais désagréable, correctement produite, cette fable qui se rêve chronique mordante est malheureusement très artificielle et mécanique dans ses effets.
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