Un pays qui se tient sage : critique matraquée

Simon Riaux | 28 septembre 2020 - MAJ : 28/09/2020 15:50
Simon Riaux | 28 septembre 2020 - MAJ : 28/09/2020 15:50

En rassemblant, collectant, contextualisant des centaines d’heures d’images de violences policières alors que les Gilets Jaunes défiaient la puissance publique, David Dufresne est devenu l’emblème d’un journalisme de terrain capable d’interpeler le pouvoir politique. Un journalisme dont on se demandait un peu où il était passé, qui préfère s’appuyer sur ce qu’il constate dans la rue que sur les rapports qu’en transmettent les sous-préfectures. À cette démarche salutaire s’ajoute désormais un long-métrage, intitulé Un pays qui se tient sage

 

flash balls

C’est avec une certaine appréhension qu’on aborde le long-métrage, quand bien même son auteur n’est pas un perdreau de l’année en matière de cinéma. Rendre compte d’une actualité longtemps tue, à la perception fragmentée au sein de la Cité et l’amalgamer en un propos cohérent sont deux choses radicalement différentes. Maltraiter l’une peut endommager l’autre, pulvériser toute possibilité de penser un problème donné. Mais dès son ouverture, Dufresne rassure. Rassure et sidère. 

Deux hommes, éborgnés, le regard levé vers un écran, observent des images. Des images de violence, puis le témoignage d’une femme à la colère sourde. Un dispositif simple, qui contient le premier puissant principe de mise en scène du métrage : amener les images des violences policières et des manifestations, sur grand écran. Autant de thèmes que le cinéma aborde ou accueille régulièrement, comme en témoigne le succès public des Misérables, mais qui n’ont jamais pris cette forme, dont l'évidente simplicité impressionne autant qu'elle abasourdit, dans un premier temps.

 

photoFast shoot

 

En choisissant d’utiliser une matière organique et brute, à savoir les images captées par les manifestants eux-mêmes, via leurs smartphones, Dufresne accomplit un pur geste de cinéma, extrêmement fort, qui consiste à faire surgir le réel, son expression la plus directe, sur l’écran du cinéma, d’ordinaire réservé à l’illusion. Cette irruption, ce surgissement, provoque un vertige puissant, une émotion de cinoche, qui permet à son pendant, à savoir un discours extrêmement intelligent et bien construit, de prendre le relais.

Déconnecté de leurs représentations habituelles, dans le vernis vermoulu des chaînes d'infos en continu ou la gangue de petits écrans portables, ces séquences sont ainsi restituées dans ce documentaire nécessaire.

 

photoFilmer à bout portant

 

GRENADE À MOBILISATION  

Alternance d’images prises sur le vif, toutes plus ravageuses les unes que les autres, puis de témoignages ou points de vue émis par différents intervenants, Un Pays qui se tient sage fait le choix, radical, de ne jamais indiquer qui parle. Représentant syndical de la police, sociologue, historienne des luttes ou écrivain de science-fiction, chacun est dépouillé de son statut pour ne plus avoir à nous donner que la matière première de son discours. Le verbe, qu'il souligne l'image, s'y fracasse ou la contredise, devient alors le pilier de l'expérience qui lui redonne toute son importance.

Une décision qui tranche avec la quasi-intégralité des documentaires ou reportages sur le sujet et oblige le spectateur à appréhender chaque témoignage non pas en fonction de son émetteur, mais bien pour ce qu’il est, comme une pensée à priori équivalente à celles qui la précèdent. Dès lors, détourner les yeux devient éthiquement impossible, tandis que le film accomplit la mission qu’il s’était fixée, immortaliser l’instant crucial où la violence policière est apparue pour ce qu’elle était, et favoriser l’avènement d’une réflexion urgente sur la nature de son action et de sa mission. 

Et c’est enfin la grâce du travail de Dufresne, de tenir en un mouvement unique, un travail résolument engagé qui témoigne d’une crise grave et de générer l’espace nécessaire au débat et par conséquent à la mise en mouvement, en actes, du citoyen spectateur.  

 

Affiche officielle

Résumé

En faisant du cinéma l'écrin d'images aussi brutes que dévastatrices, David Dufresne leur redonne un impact terrible, qu'il accompagne d'un discours articulé et brillant sur l'urgence de la réflexion citoyenne qui découle de la crise actuelle du maintien de l'ordre à la française. Cinématographiquement puissant et intellectuellement salvateur.

Lecteurs

(2.6)

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commentaires

Bill
08/10/2020 à 01:06

Eh gars keep calm, les rond points sont a tout le monde, c est pas de la bile c est du miel qu on peut y trouver si je lis bien les posts. Le ptit Dufresne j en suis sur va defrayer tous ses corealisateurs. Ce serait etre macroniste justement de ne pas le faire. Mais avec Davduf on peut avoir confiance. Gilet jaune des champs is little different de gj des villes, vive la multiplicité!

GJ
07/10/2020 à 17:42

Beaucoup de petits fachos, de partisans LREM ( le peu qui reste), de personnes de droite, d'intellectuels qui ne savent pas quoi faire pour écraser les autres de leur vomi verbal, donc peu de personnes intéressantes.
En tout cas, peu de personnes qui connaissent réellement le mouvement des gilets jaunes mais par contre qui critiquent négativement en crachant leur bile !
Ça fait pitié.....

Dziga Vertov
06/10/2020 à 11:56

DD M A TUÉ, ah ah . Gj quel est votre cineaste préféré? C EST NOUS AVEC NOS SMARTPHONES !

Lars
06/10/2020 à 01:45

J espere qu ils ont prevu.un peu du blé des recettes pour ceux qu ont realisé les images, ce serait quand meme la decence minimum. Mais c est loin d etre sur. Bah alors, bwana, au moins un gilet jaune tout neuf dedicacé par Dufresne, yo yo..

Lulu le GJ
06/10/2020 à 01:34

"La violence de l'Etat, selon, Dufresne, est problématique", ah ah on se pince à lire ça. Ou encore selon le même Dufresne les GJ devrait être heureux de voir "leurs images projetées sur grand écran'. Tout en euphémisme et en parternalisme, le cinéaste. Et les images elles sont à qui ? Elles sont à nous, yes !

Titi
06/10/2020 à 01:12

La question des images est cruciale. Dufresne cite sans rire Vertov, et le devenir cineaste du peuple a la camera, sauf que lui Dufresne c est pour aussitot congedier la souveraineté du peuple sur les images et restaurer la fonction auteur. Donc non pas les images des Gj mais un film sius copyright de Dufresne. Faire un film avec les images des autres dont on ne se reclame pas meme politiquement c est quand meme un comble de l imposture, non. Et tout comme Ruffin le césarisé il se garde bien de le mettre en free acces sur le Net. Gilets jaunes qui tournent amassent des droits. Tout le monde n est pas Marker.

HOP
04/10/2020 à 21:28

.. De plus il y a déjà plein opportunistes du même genre qui ont réalisé des documentaires sur les Gilets Jaunes avec eux aussi des images d'autres personnes inconues..
Pierre Carles, Laure Pradal, Edouard Elias, François Ruffin, Emmanuel Gras..
https://www.forumdesimages.fr/les-programmes/un-etat-du-monde-2019/filmer-son-epoque_1

HOP
04/10/2020 à 21:17

"En rassemblant, collectant, contextualisant des centaines d’heures d’images de violences policières alors que les Gilets Jaunes défiaient la puissance publique, David Dufresne est devenu l’emblème d’un journalisme de terrain capable d’interpeler le pouvoir politique." :o)
Bref un journaliste de terrain dans son fauteuil avec des images des compilées du latin "compilare" (piller) des autres, j'espère ne pas y voir des miennes.

Guy
01/10/2020 à 13:31

Oui, c est bien ca, il n y a aucun point de vue qu une vague question abstraite sur la legitimité de l usage de la violence. Et lire que reflechir a l autodefense serait hors sujet est stupide. C est justement une fois atteint le point qui justifie de se defendre que commence le debat sur la legitimité de l usage de la force brutale. Ou alors c est ce condamner a la vaine invocation de principes foulés aux pieds en permanence par le gvt. Redevenir un sujet c est se doter de la capacité de repliquer et de se defendre contre l Etat qui vous mutile. Et puis ne jamais citer derriere l Etat Macron, Castaner, Lrem, le Medef, une bonne parie de la presse et des medias sonne un peu etrange, pour ne pas dire fuyant. Il y existerait donc un emploi legitime de violence pour ecraser les soulevements, et puis un qui ne le serait pas ... Misere!

Simon Riaux - Rédaction
01/10/2020 à 12:27

@cepheide

A charge non. A thèse, oui.

Avec un angle et un point de vue, oui, assurément.

Pour le résumer un peu grossièrement (je vais faire du gros raccourci hein, inutile de s'agacer). La position de Dufresne est la suivante : la gestion de la "violence légitime" par l'état français et donc ses forces de police en France est problématique, et ce problème s'est particulièrement fait jour lors du mouvement des Gilets Jaunes. Les images des manifestations sont donc celles filmées par ces derniers et font état des violences qu'ils ont subi. Pas de contre-champ à ce niveau-là. En revanche, les intervenants sont eux variés, et proposent différents points de vue, notamment ceux des policiers et de leur représentants syndicaux.

Pour ce qui est de montrer de la violence de la part des manifestants, ce serait un peu hors sujet, l'IGPN elle-même reconnaissant que l'écrasante majorité des citoyens blessés et appréhendés ne s'étaient pas rendus coupables d'actes délictueux. Ce serait donc, très littéralement un autre sujet. Tout comme le sujet étant spécifiquement, comment et pourquoi l'état use-t-il de la violence, la question de la légitime défense, ou tout simplement de la protection d'un fonctionnaire de police n'est pas le sujet du film.

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