Possessor : critique qui fait Brandon mouche

Mathieu Jaborska | 8 septembre 2020 - MAJ : 08/09/2020 12:26
Mathieu Jaborska | 8 septembre 2020 - MAJ : 08/09/2020 12:26

L'Étrange Festival n'est pas connu pour être très progressif dans la singularité de sa sélection. Et cette 26e édition l'a prouvé tout de go en dévoilant dès le premier jour, après un péplum kazakhstanais, le très attendu Possessor de Brandon Cronenberg. Et tant mieux, parce que cette fable décrépie de science-fiction minimaliste est d'une radicalité inouïe. On ne pouvait donc pas s'empêcher de vous en parler.

RADICAL MIND

Certes, on compare trop souvent Brandon Cronenberg à son illustre père, mais il faut dire que le bougre ne fait rien pour l’éviter. Son premier long-métrage, le très (trop ?) clinique Antiviralcitait plus qu’ouvertement le saint David de l’évangile du body-horror, au point d’irriter pas mal de monde. S’il faut avouer que ce coup d’essai glacial cumulait toutes les vilaines manies des premiers films, il n’en demeurait pas moins suffisamment bien rôdé pour assurer une carrière au cinéaste. Carrière scrutée avec attention, par nous et les autres.

Avant Possessor, il était revenu sur le devant de la scène grâce à un court-métrage autrement plus passionnant, Please Speak Continuously and Describe Your Experiences as They Come to You, dont la longueur du titre n’avait d’égale que l’étrangeté de la proposition. Plastiquement obsédant, le film a su à lui seul construire une certaine attente autour de ce deuxième saut dans le vide, on l’espérait esthétiquement aussi sublime que son prédécesseur (prologue ?). C’est en effet en revendiquant une patte visuelle expérimentale plus frontale que les tableaux pleins de corps modifiés de son paternel que Cronenberg fils parvient à s’émanciper sans toutefois renier l’influence du chantre de la nouvelle chair.

 

photoPlease Speak Continuously and Describe Your Experiences as They Come to You

 

À cet égard, Possessor parait directement bien plus maîtrisé, n’hésitant pas à travailler la physicalité de son dispositif pour générer une patine unique. Le metteur en scène travaille de très près avec son directeur de la photographie Karim Hussain (lui-même réalisateur) pour sélectionner des lentilles atypiques et peu utilisées dans l’industrie, qu’ils modifient ensuite ensemble.

Tout le style Cronenberg réside dans une réappropriation de l’usage des focales, car Possessor est conçu comme un jeu de gros ou très gros plans, nécessitant une mise au point régulière. L’image tend en permanence à s’échapper vers l’abstraction, où elle se loge de temps à autre, lors de séquences splendides. C’est dans ces instants de suspension que réside le fantastique, échappant de fait aux comparaisons avec les transformations plus concrètes de l'auteur de La Mouche.

C'est donc une histoire qui colle à la peau - et à l’esprit - des personnages, ne s’éloignant jamais dans son échelle de plans, surtout quand elle cède à l’ultra-violence. Et le préfixe « ultra » n’est pas superflu ici, car le film met les pieds dans le plat de tripes pour un festival de gore frontal comme on en voit rarement.

 

photoUne renaissance sauce Cronenberg

 

Les très gros plans sur la chair mutilée font très mal lorsqu'ils vont jusqu’à plonger au cœur d’une bouillie charnelle répugnante. Les excès de violence ne sont pas légion, mais l’attention clinique qui leur est portée et l’incroyable précision des effets renverraient presque au bis italien de la grande époque, où tout était permis. Comme un bon Joe D'Amato, le long-métrage plaira par instants même à ses détracteurs les plus virulents sur le plan thématique, comme un bon vieux shocker complètement taré, exhibant l’intérieur de ses personnages avec un sadisme fascinant.

L’ensemble se tient surtout mieux grâce à sa structure narrative, à laquelle le film se raccroche in extremis dans ses dernières minutes après une fin de second acte qui s’enfonce dans les déboires expérimentaux. Malgré sa radicalité de tous les instants, il est bien plus modeste qu’Antiviral et reste dans un cinéma de genre très viscéral pour asséner son propos. C’est dans cette tension entre le trip artistique et l’horreur tapageuse que le style Brandon Cronenberg se complait enfin, se constituant au passage une identité qui n’appartient qu’à lui et qui semble bien plus s’inspirer de son père que le singer complètement. Impossible par ailleurs de ne pas déceler une influence d’eXistenZ, son chant du cygne trash.

 

photoUne décomposition avant tout psychologique

 

FREED FROM DESIRE

On y suit une femme dénommée Tasya Vos (impeccable Andrea Riseborough), agent pour une organisation secrète qui s'approprie des corps pour assassiner des personnalités incognito. Et si Tasya n’a pas de mal à rentrer dans la peau d’autrui, elle peine à incarner son propre rôle. Certains diront que ce pitch tient de la marotte science-fictionnelle et que le traitement très particulier du réalisateur ne vise qu’à camoufler cette simplicité. Et s’ils n’ont pas tort, il faut reconnaître que Cronenberg, ici metteur en scène et scénariste, a le chic pour se placer là où on ne l’attend pas sur un tel synopsis. Possessor esquive très rapidement et très adroitement la piste méta (il n’est pas là pour nous faire réfléchir sur le cinéma) et se consacre à une étude de personnage passionnante et presque perverse.

Le film croque avant tout une pauvre âme humaine ballottée entre les différents types de pouvoirs industriels qui se mettent petit à petit en place dans le monde et qui perd littéralement son esprit dans le pouvoir du virtuel qu’elles contrôlent. Pour d’autres, cet argument rapproche plutôt l’essai d’une dystopie revancharde à la Black Mirror (série qui est loin d’avoir inventé ce type de récit). Sauf que là, il est question de passer ces archétypes à la moulinette de la radicalité de son auteur, et d’assaisonner le tout d’errements expérimentaux et d’inserts cradingues.

 

photoEt c'est pas pour faire un shampoing

 

De quoi participer à la mise en scène d’une déshumanisation extrême, qui légitime, de fait, une violence extrême. Ceux qui l’ont subie s’en souviennent encore : la séquence trash centrale, proprement insoutenable pour qui n’est pas tombée dans une marmite d’hémoglobine quand il était petit, met surtout en exergue l’annihilation pure et simple de toute forme de compassion.

Tout Possessor n’est finalement qu’une histoire de violence, puisqu’il est question d’intrusion intracorporelle, décrite dès le premier plan comme une expérience froide et douloureuse. Le personnage principal accepte peu à peu de perdre le peu d’humanité qui restait en lui, une attache émotionnelle qui subsistait difficilement. Du décalage de la perception de la violence découle le décalage de la perception tout court matérialisé, donc, par ce jeu de focales étrange, altérant la vision des choses en même temps que Tasya se vide de ses sentiments. On a rarement vu intrigue plus cynique.

 

Photo Andrea RiseboroughLe masque de la mort rouge

 

Dans ce contexte, la gestion des émotions devient une variante à régler. Peut-être un brin trop démonstrative, cette évocation directe de l’émotion comme d’un parasite à éliminer renforce au moins l’abyssal nihilisme du récit déployé. Tout se fait aspirer, excepté les personnages secondaires, classés en deux catégories : les victimes du système, et ceux qui y contribuent. Ces derniers, incarnés par les acteurs les plus célèbres (un pied de nez supplémentaire de la part de Cronenberg), représentent ces grosses machines sans cœur guerroyant entre elles, monolithes imperturbables, méprisants et donc invincibles.

Tout ça est cristallisé par un plan final certes trop symbolique pour son propre bien, mais très efficace quand il s’agit d’assainir le coup de grâce d’un spectateur assailli par la noirceur du monde décrit. Avec une effronterie certaine, Cronenberg nous rappelle que tout cela n’était qu’un triste test, et que nous n’étions là que pour éprouver sa violence. C’est quand même autre chose que Black Mirror.

 

Affiche US

Résumé

Brandon Cronenberg s'approprie un concept classique de la science-fiction pour le plonger dans un nihilisme à la fois extrême et expérimental. Le mélange ne plaira pas à tout le monde, mais la radicalité de la proposition vaut assurément le détour, pour peu qu'on n'ait pas mangé avant.

Autre avis Alexandre Janowiak
Possessor est un thriller SF d'une violence graphique exténuante, assez dément visuellement voire hypnotisant quand il déborde vers l'expérimental. Dommage que son propos soit aussi peu inspiré ou sacrément pauvre (c'est selon).

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commentaires

Kyle Reese
09/09/2020 à 16:08

Ok, ça semble trop barré, gore, étouffant et violent pour moi j'ai l'impression.
J'ai passé l'age et certains films de son père m'ont déjà pas mal perturbé il y a bien longtemps.
Sans moi Brandon.

sylvinception
08/09/2020 à 12:23

Ça peut pas être aussi naze qu'Antiviral ?? Si ??

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