1917 : mission critique

Alexandre Janowiak | 13 janvier 2020 - MAJ : 24/01/2020 15:06
Alexandre Janowiak | 13 janvier 2020 - MAJ : 24/01/2020 15:06

Après une longue période au sein de la franchise James Bond avec la réalisation de Skyfall et SpectreSam Mendes revient enfin à un film plus personnel grâce à 1917. Attendu en grande pompe pour son défi technique (un seul-plan séquence), ce long-métrage sur la Première Guerre mondiale a été récompensé de deux Golden Globes (meilleur drame et meilleur réalisateur) et se positionne en favori des prochains Oscars. Mérité ?

LE SPECTRE DE LA MORT

Spectre s'ouvrait dans un plan-séquence de près de 5 minutes ressuscitant judicieusement la figure de James Bond, passant d'une forme symbolique de cadavre à celle en costard qui a fait toute sa légende. Plutôt ingénieux malgré des trucages numériques très visibles, cette ouverture semblait finalement annoncer le futur projet de Sam Mendes. En effet, son nouveau film, 1917, est conçu comme un unique plan-séquence (en réalité plusieurs plans-séquences mis bout à bout à l'image du Birdman d'Iñárritu) pour narrer le périple de deux jeunes soldats au coeur de la Première Guerre mondiale.

Durant les multiples interviews accordées à la presse et celles visibles dans les featurettes promotionnelles, le réalisateur oscarisé d'American Beauty a toujours expliqué vouloir donner une sensation d'immersion totale au spectateur en utilisant ce procédé. Dès l'ouverture, impossible de nier que l'expérience s'annonce oppressante et captivante.

 

photo, George MacKay, Dean-Charles ChapmanUne multitude de décors impressionnants...

 

Alors que la caméra pose inauguralement son regard sur un pré apaisant et calme, son mouvement va rapidement embarquer le spectateur dans les tréfonds des tranchées creusées par les Britanniques. L'horizon s'éteint, la lumière se fait moins distincte, les espaces de plus en plus restreints et en quelques secondes, la caméra nous plonge au cœur de cette mission primordiale, mais quasiment suicidaire, confiée à Blake et Scofield.

Missionnés pour empêcher une attaque dévastatrice contre un régiment allié dont le frère de Blake fait partie, les deux jeunes soldats, respectivement incarnés par Dean-Charles Chapman (Game of Thrones) et George MacKay (Captain Fantastic), n'ont pas de temps à perdre et vont devoir traverser de nombreux obstacles pour espérer achever leur mission. Décidée à nous faire vivre leur périple de l'intérieur, la caméra ne quittera donc plus des yeux les deux messagers, offrant par conséquent un spectacle grandeur nature tout simplement phénoménal.

 

Photo George MacKay, Dean-Charles Chapman... pour suivre le périple des deux jeunes soldats

 

MISSION : PLAN-SÉQUENCE

Tourner un film en quasi plan-séquence semble devenu ces derniers temps le défi ultime pour les réalisateurs hollywoodiens. Il n'y a qu'à voir d'ailleurs à quel point les films usant du procédé ont été salués par leurs pairs lors des grandes cérémonies (GravityBirdmanThe Revenant, Le Fils de Saul) ou comment des scènes en plan-séquence ont particulièrement marqué le public et la critique (True DetectiveKingsman : Services SecretsThe Haunting of Hill HouseCreed) pour le comprendre.

Mais avec 1917Sam Mendes se lance évidemment ce challenge dans un but encore plus ambitieux : l'idée d'immersion absolue et d'une continuité asphyxiante, oppressante et poignante. En effet, contrairement à Birdman qui se déroulait sur plusieurs jours malgré son unique (faux) plan-séquence, le film de guerre de Mendes se veut une expérience en temps réel, obligeant le spectateur à vivre en permanence les doutes et inquiétudes des personnages.

 

Photo George MacKay, Dean-Charles ChapmanUne aventure aux nombreux obstacles

 

Certes, l'idée d'un unique plan-séquence n'est pas toujours opportune dans 1917. À quelques reprises, elle provoque quelques temps morts ou situations fabriquées pour le bien des personnages et aussi la respiration des spectateurs. Ce temps réel est une idée géniale et l'ellipse de milieu de métrage (la mission doit être réalisée en 24h, mais le film dure 1h59) est judicieusement pensée et amenée avec beaucoup d'élégance et d'intelligence dans le récit ; mais le film manque parfois, en conséquence, de rythme (le plan-séquence, tel qu'il est conçu ici, empêchant toute accélération des déplacements des soldats).

Pour autant, ce sont ces moments d'apaisement qui en font précisément une oeuvre extrêmement juste. Avec cette mission à haut risque, les personnages sont toujours sur le qui-vive certes, mais avec le temps, ils baissent parfois leur garde et deviennent, à ce moment, des cibles vulnérables. Comme eux, le spectateur baisse la garde durant ces instants de poésie ou d'accalmie et se voit le souffle coupé par la menace qui jaillit soudainement devant ses yeux.

En cela, le défi de Sam Mendes est particulièrement réussi tant les moments de répit (le doux et tendre passage avec la française) sont très vite bousculés pour laisser place à quelques séquences tragiques (l'avion), démentes (le bunker explosif, le grand final), voire hallucinatoires (cette course-poursuite nocturne cauchemardesque).

 

PhotoLa séquence nocturne ou la leçon de cinéma

 

LA FOLIE DES GUERRES

Au-delà, si Sam Mendes a travaillé l'aspect technique avec maestria au côté du légendaire chef opérateur Roger Deakins, il n'en a pas oublié pour autant l'histoire qu'il voulait raconter dans 1917. En effet, on pourra reprocher quelques baisses de rythme lors de la traversée d'une plaine dévastée ou de tranchées désertées, mais ces moments de quiétude sont le moyen pour Sam Mendes et sa co-scénariste Krysty Wilson-Cairns de développer les deux compagnons d'infortune.

Tous deux sont liés par une mission commandée par les dirigeants inconscients d'une guerre terriblement longue, où les soldats perdent la notion du temps devant les tâches démesurées qui leur sont attribuées (ce passage court, mais révélateur avec Andrew Scott). Se plonger dans la Grande Guerre à travers le regard de ces deux jeunes soldats aux implications dissemblables (sauver son frère pour l'un, suivre les ordres qui lui ont été confiés malgré lui pour l'autre), mais à l'objectif similaire (avertir d'un terrible piège un régiment allié) provoque un attachement évident pour ces gamins envoyés au casse-pipe.

Un tournant majeur du film relancera d'ailleurs les implications d'un des personnages, et de fait, changera ses perspectives et décuplera son courage, sa détermination et sa pugnacité à ne pas faillir à la mission.

 

Photo George MacKayGeorge MacKay, inconnu du grand public dont le nom devrait rapidement résonner après 1917

 

Plus qu'un film sur la guerre, 1917 se dévoile au fur et à mesure comme un film contre la guerre. Le récit du film démontre l'absurdité des situations provoquées par le conflit, le détachement incompréhensible des hauts gradés et finalement la terreur engendrée au sein des troupes par les circonstances auxquelles elles sont confrontées physiquement (humidité, froid, boue) et mentalement (folie, hallucination, perte de repères).

Ainsi, grâce au plan-séquence immersif, des décors bruts et réels, un scénario simple et accrocheur et une musique émotionnellement déroutante (admirablement composée par Thomas Newman), l'oeuvre de Sam Mendes est une exceptionnelle fresque à taille humaine d'une guerre profondément inhumaine et tragique. Une oeuvre d'une viscéralité impressionnante dont le spectateur ne peut ressortir totalement indemne.

 

Affiche française

Résumé

1917 est une oeuvre virtuose d'une viscéralité dingue grâce à son unique (faux) plan-séquence. En plus de livrer un film spectaculaire, le parti-pris de Sam Mendes insuffle des émotions fortes (décuplées par une folle partition) et accentue le propos antimilitariste qui s'en dégage.

Autre avis Lino Cassinat
1917 est une expérience louable, mais sa témérité technique se retourne à plusieurs reprises contre elle et le drame s'amenuise au fur et à mesure qu'il bute contre un dispositif de mise en scène redondant, pesant, distant et désincarné. L'expérience demeure sympathique, mais elle reste assez quelconque pour qui a déjà vu les classiques du genre.
Autre avis Geoffrey Crété
Sam Mendes sait filmer la guerre, mais la raconte avec nettement moins de puissance et précision. D'où une démonstration de force parfois merveilleuse, mais qui semble un peu dispensable, voire gratuite.
Autre avis Arnold Petit
Plus qu'une incroyable prouesse technique et esthétique en temps réel, 1917 est une terrible et bouleversante immersion dans le périple contre-la-montre de ces deux soldats, projetés au milieu d'une guerre atroce et absurde qui les dépasse.
Autre avis Simon Riaux
S'il n'est pas le chef d'oeuvre espéré, 1917 va bien au-delà de sa seule maestria technique, proposant une expérience unique, paradoxale, intime et spectaculaire, héroïque et désenchantée.

commentaires

Marc
04/03/2020 à 20:49

Les points fort du film la virtuosité de la réalisation les acteurs George Mackay un acteur à suivre. Encore une fois raconter une histoire qui se passe en 1917 aujourd'hui en 2020 sa me semble étrange pour par dire dépassé !? Prendre comme contexte cette guerre 14 18 ou la derrière mondiale je peux tromper pour moi c'est un manque de créativité d'un classissisme. A voir.

Fraise
15/02/2020 à 22:47

Il y a des défauts, certes, j’ai un peu décroché au début, mais le plan séquence a bien opéré sur moi et réveillé mes angoisses (peur de subir une guerre mondiale) le temps du film. En revanche, la chute d’eau c’est réaliste ? Enfin bref des petits trucs comme ça rien de bien méchant. Les 2 personnes parties avant la fin du film, je vous juge!

Pat Rick
08/02/2020 à 11:21

Bon moment de cinéma mais pas si épatant que cela.

tonton Strange
05/02/2020 à 16:52

@Flo
J'aurais pas pu trouver meilleure critique. J'ai ressenti pareil et pense pareil. Pour la même conclusion, pas un chef d'oeuvre mais un film que je prendrai plaisir à voir et revoir, je pense, ne serait-ce que pour sa mise en scène.

Flo
28/01/2020 à 15:36

Avant « 1917 », il y eu 1895…
Car au début du cinéma, il y avait bel et bien le Plan-Séquence.
Il était fixe, mais il consistait bien à voir des choses apparaître (puis disparaître) dans un Cadre donné par le réalisateur – « La Sortie de l’usine Lumière à Lyon » ou « L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat ».
Ensuite vint le mouvement du Cadre… puis, le Montage comme dimension supplémentaire à la dynamique de la Mise en Scène…
Enlever ce dispositif de Montage revient à concentrer sa mise en scène sur ce Plan sans coupure… et donc à faire une Mise en Scène de pure « Action », où des choses importantes sont obligées de se passer dans le Cadre.

Avant « 1917 », il y eu « Spectre » pour Sam Mendes…
Ce Plan-Séquence inaugurale qui… finit en eau de boudin, avec ensuite Bond à la poursuite d’un personnage semblant sortir d’une parodie porno du « Parrain », dans un fight d’hélicoptère, sans rien en avoir à fiche des badauds alentour (les « OSS 117 » de Dujardin l’ont bien signifié: ce type n’en a rien à faire des pays où il intervient, et détruit tout sur son passage ???? ).
Où comment l’utilisation d’un Plan-Séquence dans un film d’action à franchise passe très souvent pour de la bonne esbroufe, sans grande valeur narrative derrière… juste un intermède pour faire remuer un peu la Mise en Scène, sans plus.

Mais avant « 1917 », il y eu aussi le grand-père de Sam Mendes, et ses histoires de guerre de cette même époque. Et en même temps que « 1917 », il y a le « Brexit » (et juste avant, « Dunkerque »), soit une volonté personnelle et sociétale de parler d’un esprit de camaraderie dans une époque de conflit, où le chacun pour soi est de plus en plus une norme à suivre automatiquement.
Bien sûr, on peut ainsi tomber dans des effets de patriotisme et autre glorification du Courage Héroïque etc… D’autant que l’histoire du film et ses péripéties n’ont pas grand chose d’inédit: c’est en gros une mission à la « Soldat Ryan » (c’est à dire « foupoudav », à la con ???? )… et évidemment, tout ce qui doit arriver de mal surgit au moment où tout semble calme – forcément, quand on passe la majorité de son temps sur des routes désolées, à découvert.
Et ce même si les héros principaux sont joués par des acteurs peu connus… là non plus, on identifie assez vite celui qui est le plus « solide » pour tenir la distance le plus longtemps.

Alors pourquoi ce « 1917 » peut faire plus que fonctionner, alors qu’il n’offre pas grand chose de si extraordinaire que ça, que du « classique » ?
Et bien parce que justement, ce contexte assez classique permet à la Mise en Scène de prendre le pas sur Tout, de s’exposer au point d’avoir une Vie propre… qui est donc plus fascinante à regarder qu’à y décrypter les propos symboliques de l’intrigue.
Comme « …La Ciotat », il y a régulièrement quelque chose de Stupéfiant à voir surgir ou disparaître des foules de détails du Cadre, ce dernier étant définit comme une « Bulle » entourant les personnages principaux, sans s’en détourner.
La scène de présentation du début est en elle-même impressionnante, et donne le Ton pour la suite.
Aucune trop grosse utilisation spectaculaire de ces Plan-Séquences (dont on repère facilement les moments de raccord – tel fondu au noir, tel caméra qui s’éloigne…).
Ainsi, si on comprend très vite ce vont subir les personnages, il est peut-être bien plus satisfaisant de comprendre la façon dont va fonctionner le cheminement visuel, les codes auxquels tout ce qu’on y voit est soumis – basiquement les mêmes que pour un jeu vidéo, mais dont le spectateur ne serait pas le maître.
Ce qui est une chose que les nombreuses critiques n’ont pas trop pris en compte… en tant que film de poursuite et d’action « 1917 » est aussi bien Fun, assez Ludique, ces héros se cassant la figure, blaguant pendant les temps morts, générant assez d’empathie pour qu’on les suive.

Et puis Surprise ! Sam Mendes semble l’avoir aussi pris en compte bien en amont, comme pour ce qui est de son montage (invisible)… et se permet aussi à un moment donné de casser ses propres codes pendant une certaine durée.
Non seulement c’est justifié, mais en plus cela permet d’y introduite ce qui pourrait être le réel climax du film, mélangeant des visions oniriques dans une ambiance arrivant tout de même à garder un certain réalisme – un retour à ce bon vieux « Réalisme Poétique » ?
Un électrochoc que ce moment là… instaurant de manière encore plus évidente la notion de Fatigue, de Descente aux Enfers Dantesque et de « Mort qui marche ».
Mais aussi celle de « Résurrection », ce que vers quoi appuie peut-être un peu trop le Final du film, devenant plus une sorte de Grand Rush en ce qui concerne le héros principal, de plus en plus dépouillé et de moins en moins soldat… Son arc narratif personnel, dont les détails sont disséminés en cours de film, respecté jusqu’au bout (avec les quelques interprétations plus « ouvertes » qu’on peut y inclure soi-même).

Bref, peut-être pas un Chef d’Oeuvre, comme proclamé à tort et à travers… mais un Très Bon moment de Cinéma, Oui.
????

Poilu
26/01/2020 à 15:45

Le film ne tient pas toutes ses promesses, le scénario est simple, sans doute trop. Mendes s'appuie trop sur la technique et oublie l'importance de l'histoire à raconter. Manque de réalisme aussi, comme la ferme construite au fond de la cuvette d'un champ, tranchées constituées de remblais de carrière. On est en droit d'attendre beaucoup mieux.

Dirty Harry
26/01/2020 à 12:49

Autre chose qui a fait vacillé ma suspension de crédulité : le prétexte de cette mission.
"Vous voyez, ces plans sont ultra-importants et engagent la vie de 1 600 soldats. Donc on va les confier à un caporal, avec un autre capo qu'il nous a ramené, mais on ne va surtout pas faire plusieurs équipes avec plusieurs exemplaires de la lettre (histoire d'augmenter nos chances), on ne va pas essayer d'aller de l'autre côté en avion, on ne va pas tenter le coup avec la radio, tout repose impérativement sur ce que vont faire ces deux clampins.
– Excellente idée, mon général !"

Dirty Harry
26/01/2020 à 12:45

Suis allé avec curiosité et bienveillance et je ne garde qu'un ennui poli devant ce spectacle. Lorsque je lis que vous trouvez cela "viscéral" mais avez vous vu Soldat Ryan ? Hacksaw Ridge ? Ici ça reste une jolie promenade avec une mission sans suspense (on se doute qu'il va aller au bout sinon le film s'arrête) et à la limite j'avais l'impression de voir quelqu'un jouer à Call of Duty à coté de moi...aucun conflit intérieur pour les personnages et beaucoup, beaucoup de banalité : le passage obligé de la charge héroïque en sortant des tranchées Mendes l'affronte de biais, et le reste n'est que déjà-vu (le soldat allemand, le bébé...). La guerre en 1917 c'était d'abord des tranchées et des charges ou chaque camp gagne mètre par mètre, pas une promenade entre sous bois et villages abandonnés...Alors certes c'est très bien photographié (oh les belles ombres qui dansent dans la nuit, oh les pétales tombant sur la rivière...même la crasse je la trouve trop esthétique, il y a un problème). Tout tourner en plan séquence m'apparait être un autre problème, oui à certains moments c'est pertinent à d'autres je ne me sens spectateur d'une mission de ce jeu vidéo, j'attendais les points bonus et le scoring à la fin du film. C'est un peu vain, le cinéma ça reste du montage... et je pense qu'il reste un film à faire sur cette guerre mais ceci n'est juste qu'une belle bande démo pour le réalisateur et le chef opérateur (et je pense que le film va être très "mode" mais se révéler bien plus plat le jour où un réalisateur talentueux se chargera de la bataille de la somme, Verdun ou autre événement de ce que fut cette guerre.

ceciloule
22/01/2020 à 18:10

Je ne trouve pas que la réalisation manque de rythme... Elle nous cloue au siège d'un bout à l'autre, les moments de répit n'étant que des intervalles où l'angoisse monte. Par contre, c'est bien davantage qu'un film de guerre, je suis entièrement d'accord (plus d'infos : https://pamolico.wordpress.com/2020/01/22/1917-sam-mendes/)

Starbuck
22/01/2020 à 16:53

Avant l'assaut, cette douceur et cette tristesse dans la voix...rien que cette scène-la, on n'appartient pas au genre humain, si on n'est pas bouleversé.....

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