1917 : mission critique

Alexandre Janowiak | 13 janvier 2020 - MAJ : 16/01/2020 15:43
Alexandre Janowiak | 13 janvier 2020 - MAJ : 16/01/2020 15:43

Après une longue période au sein de la franchise James Bond avec la réalisation de Skyfall et SpectreSam Mendes revient enfin à un film plus personnel grâce à 1917. Attendu en grande pompe pour son défi technique (un seul-plan séquence), ce long-métrage sur la Première Guerre mondiale a été récompensé de deux Golden Globes (meilleur drame et meilleur réalisateur) et se positionne en favori des prochains Oscars. Mérité ?

LE SPECTRE DE LA MORT

Spectre s'ouvrait dans un plan-séquence de près de 5 minutes ressuscitant judicieusement la figure de James Bond, passant d'une forme symbolique de cadavre à celle en costard qui a fait toute sa légende. Plutôt ingénieux malgré des trucages numériques très visibles, cette ouverture semblait finalement annoncer le futur projet de Sam Mendes. En effet, son nouveau film, 1917, est conçu comme un unique plan-séquence (en réalité plusieurs plans-séquences mis bout à bout à l'image du Birdman d'Iñárritu) pour narrer le périple de deux jeunes soldats au coeur de la Première Guerre mondiale.

Durant les multiples interviews accordées à la presse et celles visibles dans les featurettes promotionnelles, le réalisateur oscarisé d'American Beauty a toujours expliqué vouloir donner une sensation d'immersion totale au spectateur en utilisant ce procédé. Dès l'ouverture, impossible de nier que l'expérience s'annonce oppressante et captivante.

 

photo, George MacKay, Dean-Charles ChapmanUne multitude de décors impressionnants...

 

Alors que la caméra pose inauguralement son regard sur un pré apaisant et calme, son mouvement va rapidement embarquer le spectateur dans les tréfonds des tranchées creusées par les Britanniques. L'horizon s'éteint, la lumière se fait moins distincte, les espaces de plus en plus restreints et en quelques secondes, la caméra nous plonge au cœur de cette mission primordiale, mais quasiment suicidaire, confiée à Blake et Scofield.

Missionnés pour empêcher une attaque dévastatrice contre un régiment allié dont le frère de Blake fait partie, les deux jeunes soldats, respectivement incarnés par Dean-Charles Chapman (Game of Thrones) et George MacKay (Captain Fantastic), n'ont pas de temps à perdre et vont devoir traverser de nombreux obstacles pour espérer achever leur mission. Décidée à nous faire vivre leur périple de l'intérieur, la caméra ne quittera donc plus des yeux les deux messagers, offrant par conséquent un spectacle grandeur nature tout simplement phénoménal.

 

Photo George MacKay, Dean-Charles Chapman... pour suivre le périple des deux jeunes soldats

 

MISSION : PLAN-SÉQUENCE

Tourner un film en quasi plan-séquence semble devenu ces derniers temps le défi ultime pour les réalisateurs hollywoodiens. Il n'y a qu'à voir d'ailleurs à quel point les films usant du procédé ont été salués par leurs pairs lors des grandes cérémonies (GravityBirdmanThe Revenant, Le Fils de Saul) ou comment des scènes en plan-séquence ont particulièrement marqué le public et la critique (True DetectiveKingsman : Services SecretsThe Haunting of Hill HouseCreed) pour le comprendre.

Mais avec 1917Sam Mendes se lance évidemment ce challenge dans un but encore plus ambitieux : l'idée d'immersion absolue et d'une continuité asphyxiante, oppressante et poignante. En effet, contrairement à Birdman qui se déroulait sur plusieurs jours malgré son unique (faux) plan-séquence, le film de guerre de Mendes se veut une expérience en temps réel, obligeant le spectateur à vivre en permanence les doutes et inquiétudes des personnages.

 

Photo George MacKay, Dean-Charles ChapmanUne aventure aux nombreux obstacles

 

Certes, l'idée d'un unique plan-séquence n'est pas toujours opportune dans 1917. À quelques reprises, elle provoque quelques temps morts ou situations fabriquées pour le bien des personnages et aussi la respiration des spectateurs. Ce temps réel est une idée géniale et l'ellipse de milieu de métrage (la mission doit être réalisée en 24h, mais le film dure 1h59) est judicieusement pensée et amenée avec beaucoup d'élégance et d'intelligence dans le récit ; mais le film manque parfois, en conséquence, de rythme (le plan-séquence, tel qu'il est conçu ici, empêchant toute accélération des déplacements des soldats).

Pour autant, ce sont ces moments d'apaisement qui en font précisément une oeuvre extrêmement juste. Avec cette mission à haut risque, les personnages sont toujours sur le qui-vive certes, mais avec le temps, ils baissent parfois leur garde et deviennent, à ce moment, des cibles vulnérables. Comme eux, le spectateur baisse la garde durant ces instants de poésie ou d'accalmie et se voit le souffle coupé par la menace qui jaillit soudainement devant ses yeux.

En cela, le défi de Sam Mendes est particulièrement réussi tant les moments de répit (le doux et tendre passage avec la française) sont très vite bousculés pour laisser place à quelques séquences tragiques (l'avion), démentes (le bunker explosif, le grand final), voire hallucinatoires (cette course-poursuite nocturne cauchemardesque).

 

PhotoLa séquence nocturne ou la leçon de cinéma

 

LA FOLIE DES GUERRES

Au-delà, si Sam Mendes a travaillé l'aspect technique avec maestria au côté du légendaire chef opérateur Roger Deakins, il n'en a pas oublié pour autant l'histoire qu'il voulait raconter dans 1917. En effet, on pourra reprocher quelques baisses de rythme lors de la traversée d'une plaine dévastée ou de tranchées désertées, mais ces moments de quiétude sont le moyen pour Sam Mendes et sa co-scénariste Krysty Wilson-Cairns de développer les deux compagnons d'infortune.

Tous deux sont liés par une mission commandée par les dirigeants inconscients d'une guerre terriblement longue, où les soldats perdent la notion du temps devant les tâches démesurées qui leur sont attribuées (ce passage court, mais révélateur avec Andrew Scott). Se plonger dans la Grande Guerre à travers le regard de ces deux jeunes soldats aux implications dissemblables (sauver son frère pour l'un, suivre les ordres qui lui ont été confiés malgré lui pour l'autre), mais à l'objectif similaire (avertir d'un terrible piège un régiment allié) provoque un attachement évident pour ces gamins envoyés au casse-pipe.

Un tournant majeur du film relancera d'ailleurs les implications d'un des personnages, et de fait, changera ses perspectives et décuplera son courage, sa détermination et sa pugnacité à ne pas faillir à la mission.

 

Photo George MacKayGeorge MacKay, inconnu du grand public dont le nom devrait rapidement résonner après 1917

 

Plus qu'un film sur la guerre, 1917 se dévoile au fur et à mesure comme un film contre la guerre. Le récit du film démontre l'absurdité des situations provoquées par le conflit, le détachement incompréhensible des hauts gradés et finalement la terreur engendrée au sein des troupes par les circonstances auxquelles elles sont confrontées physiquement (humidité, froid, boue) et mentalement (folie, hallucination, perte de repères).

Ainsi, grâce au plan-séquence immersif, des décors bruts et réels, un scénario simple et accrocheur et une musique émotionnellement déroutante (admirablement composée par Thomas Newman), l'oeuvre de Sam Mendes est une exceptionnelle fresque à taille humaine d'une guerre profondément inhumaine et tragique. Une oeuvre d'une viscéralité impressionnante dont le spectateur ne peut ressortir totalement indemne.

 

Affiche française

Résumé

1917 est une oeuvre virtuose d'une viscéralité dingue grâce à son unique (faux) plan-séquence. En plus de livrer un film spectaculaire, le parti-pris de Sam Mendes insuffle des émotions fortes (décuplées par une folle partition) et accentue le propos antimilitariste qui s'en dégage.

Autre avis Lino Cassinat
1917 est une expérience louable, mais sa témérité technique se retourne à plusieurs reprises contre elle et le drame s'amenuise au fur et à mesure qu'il bute contre un dispositif de mise en scène redondant, pesant, distant et désincarné. L'expérience demeure sympathique, mais elle reste assez quelconque pour qui a déjà vu les classiques du genre.
Autre avis Geoffrey Crété
Sam Mendes sait filmer la guerre, mais la raconte avec nettement moins de puissance et précision. D'où une démonstration de force parfois merveilleuse, mais qui semble un peu dispensable, voire gratuite.
Autre avis Arnold Petit
Plus qu'une incroyable prouesse technique et esthétique en temps réel, 1917 est une terrible et bouleversante immersion dans le périple contre-la-montre de ces deux soldats, projetés au milieu d'une guerre atroce et absurde qui les dépasse.

commentaires

Rorov94
16/01/2020 à 12:07

1917 ou comment utiliser un plan-séquence pour la frime,l'esbrouffe.
Déjà,le film est très moyen ont est très en deçà des thématiques qui ont fait des chefs d'oeuvre comme:
IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN,STALINGRAD,TU NE TUERA POINT,CROIX DE FER,PLATOON...
Bref,Mendes est encore surestimé comme réal,c'est un bon directeur d'acteur(LES SENTIERS DE LA PERDITION,AMERICAN BEAUTY,LES NOCES REBELLES),mais pour la technique ont repassera(SKYFALL,SPECTRE)

BadTaste
15/01/2020 à 20:38

Grandiose.
J'y suis allé pour la performance (même si on sait tous que ce n'est pas un véritable plan-séquence, comme pour Victoria par exemple).
J'en suis ressorti chamboulé par un périple humain déchirant.

Un peu comme Gravity, c'est à voir impérativement en salles (où on ne peut pas mettre sur "Pause"), immergé dans les atrocités de cette guerre décidément sans aucun sens.

Snake
15/01/2020 à 17:37

Je sors de la salle.
Film superbe qui te scotche au fauteuil du début à la fin.
Les casse-couilles qui font les sceptiques, voyez le film et donnez ensuite votre avis.
En l'état vos commentaires sont trop vains pour être utiles.

Deny
15/01/2020 à 14:59

Alléchant, mais, j'ai l'impression que le film s'appelle "Plan séquence"

Hank Hulé
15/01/2020 à 06:57

Thejhi : merci de ce commentaire si éclairant ! Retourne en Iran ou en Chine, tu t'y plairas bien plus. La bise...

benn
14/01/2020 à 23:56

Belle démonstration mais ce n'est pas au niveau de Hacksaw Ridge. Tous les monde n'est pas Mel Gibson. Pose la question des avantages et limites du plan séquence sur une durée aussi longue. Je doute que la limitation à une technique soit la meilleure approche pour raconter une histoire.

Thejhi
14/01/2020 à 01:59

Faut toujours qu'un pisse-froid, qui n'a encore rien vu mais qui a tout vu, vienne ramener ses mouais et ses doutes, a priori ... mais quand donc ces forums qui permettent à ceux qui n'ont rien a dire de s'exprimer haut et fort fermeront ils???

Thulsadoom
13/01/2020 à 17:01

Ne jamais oublié les plans séquences de "Les fils de l'homme"....... Le dernier de quasiment 20 minutes est totalement incroyable. À découvrir pour ceux qui ne l'ont pas vu

Hank Hulé
13/01/2020 à 15:03

moui, j'ai un peu peur que le dispositif et le postulat techniques (regardez les mecs, je l'ai fait en UN seul plan) prennent le pas sur le reste et qu'au final, ça ne raconte pas grand chose et/ou qu'on en ait rien à carrer...
Que la démonstration de force ne soit que cela...
on verra...

JamesFyyyah
13/01/2020 à 14:57

Vu hier soir, E-NORME !! O_O
Scotché du début à la fin, ça c'est du cinéma et un film qui mérite ses 15€, merci Sam !

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