À couteaux tirés : critique qui sait qui l'a tué

Alexandre Janowiak | 16 novembre 2019 - MAJ : 16/11/2019 14:07
Alexandre Janowiak | 16 novembre 2019 - MAJ : 16/11/2019 14:07

Avant de plonger la tête la première dans l'univers Star Wars avec Les Derniers Jedi et de susciter une vive polémique sur sa destruction (ou non) de l'univers créé par George Lucas, Rian Johnson avait réalisé les sympathiques mais un peu anecdotiques BrickUne arnaque presque parfaite et Looper. Quelques mois avant de repartir au coeur d'une galaxie très, très lointaine, le réalisateur revient les pieds sur terre et s'amuse avec À couteaux tirés, sorte de Cluedo géant mené par un casting cinq étoiles : Daniel Craig, Chris Evans, Jamie Lee Curtis, Michael Shannon, Toni Collette, Christopher Plummer ou encore Ana de Armas.

LE CRIME ÉTAIT PRESQUE PARFAIT

Sur le papier, À couteaux tirés n'a rien de très original dans le genre du whodunit (intrigues à énigmes), et ressemble à s'en méprendre à de nombreux films sortis avant lui, de Cluedo à Mort sur le Nil en passant par Le Crime de l'Orient-ExpressMeurtre au soleil ou encore Un cadavre au dessert (influences revendiquées par Rian Johnson lui-même). Jusque dans ses décors, le film remémore ses aïeux, à l'image du manoir des Thrombey pastichant allégrement celui où se déroule l'incroyable huis clos de Joseph L. Mankiewicz : Le Limier.

Pourtant, le film va se détacher des œuvres précédemment citées pour mieux les contourner et les détourner. Ainsi, le récit s'élance très vite puisqu'avant même le panneau du titre, le patriarche de la famille Thrombey (Christopher Plummer) est retrouvé mort par sa domestique. L'intrigue s'installe donc rapidement et dans les vingt premières minutes, avec une certaine dose de mystère, les membres de la famille se succèdent devant les questions des inspecteurs et du détective Benoit Blanc (incarné par Daniel Craig), afin de mener l'enquête.

 

photo, Noah Segan, Daniel Craig, Lakeith StanfieldUn trio d'enquêteurs de choc...

 

Assez judicieusement, le cinéaste décide cependant de ne jamais mentir aux spectateurs. Chez Agatha Christie, les personnages et la caméra dissimulent la vérité pour mieux faire durer le suspense, mais la mise en scène de Rian Johnson prend le total contrepied de ce système narratif. Par conséquent, si les personnages mentent sur les discussions, disputes, raisons de leurs départs ou activités pendant la soirée d'anniversaire de Harlan Thrombey devant les enquêteurs, les flashbacks eux montrent l'entière vérité.

Le moyen pertinent de contourner les codes et de surtout contrebalancer l'intrigue qui se déploie sous nos yeux. Alors que les échanges se multiplient de façon un peu rébarbative avec les interrogatoires, le cinéaste choisit de retourner totalement la situation et de déjouer les attentes. En quelques instants, le récit permute, la perspective du spectateur change et c'est finalement l'ensemble de l'intrigue et de ses enjeux qui sont renversés. Le whodunit à la Agatha Christie se mue irrémédiablement en Columbo.

 

photo, Daniel Craig, Noah Segan, Lakeith Stanfield... qui va avoir du fil à retordre

 

CONTRE-ENQUÊTE

In extenso, impossible de ne pas prendre énormément de plaisir devant À couteaux tirés. Avec son angle inhabituel, le long-métrage s'efforce de contrecarrer les codes inhérents du genre. Rian Johnson s'amuse à disséminer les indices et les révélations avec parcimonie, tout en se libérant d'une dynamique équilibrée d'aveux ou de divulgations. Au contraire, les rebondissements apparaissent de manière sporadique, s'enchaînent rapidement ou sautent avant même d'être exploités.

C'est ce qui donne une belle force au récit et en même temps, ce qui oblige le réalisateur à prendre parfois un peu trop par la main ses spectateurs. Au fur et à mesure de l'avancée de l'enquête et des découvertes, le whodunit finit par être un peu trop didactique et sa ludicité affaiblit sa singularité et sa fraîcheur.

 

photoDe multiples rebondissements comme autant de fenêtres 

 

En effet, si À couteaux tirés est émaillé de quelques clins d'œil meta plaisants (Cluedo et Sherlock Holmes sont cités, le patriarche tué est un auteur de whodunit comme Agatha Christie...), de disputes familiales jouissives (le fameux "eat shit" du personnage de Chris Evans) et de grosses barres de rires inattendues (la maladie totalement saugrenue du personnage d’Ana de Armas, les membres incapables de se souvenir de son pays d'origine), le long-métrage est finalement assez lisse et poli.

Pour éviter d'être une simple enquête, le scénario s'enracine alors clairement dans le présent en faisant référence aux réseaux sociaux, à Netflix, aux social justice warrior, aux néo-nazis... pour critiquer une frange de la société américaine actuelle, et s'ancrer pleinement dans l'ère Trumpienne. Tristement, si l'intention est louable, la diatribe fonctionne partiellement et se révèle plus artificielle que pertinente.

 

Photo Ana de ArmasAna de Armas confirme l'étendue de son talent dans ce rôle de simili-Watson

 

PLAISIR NON-COUPABLE

Pour autant, ce n'est sûrement pas ce qu'on retient d'À couteaux tirés après les 2h10 d'enquête filant comme l'éclair. Au contraire, le long-métrage, malgré quelques stries dans sa mécanique et ses envies dénonciatrices, est un sacré régal qui enchantera la grande majorité des aficionados du genre.

D'abord grâce à la mise en scène de Rian Johnson toujours habile et un montage affuté, jouant astucieusement des multiples recoins du manoir Thrombey pour créer de la tension, du mystère et du suspense jusqu'aux derniers instants du métrage. Puis, également, grâce à la partition de Nathan Johnson (cousin du réalisateur) à la fois amusante et entraînante, sans doute une des plus agréables et élégantes de l'année cinéma.

Mais évidemment, ce sont surtout la folie et l'engagement des acteurs du film qui alimentent la cocasserie de l'ensemble. Si Katherine Langford et Jaeden Martell sont plus en retrait, l'ensemble du casting réussit magnifiquement à tirer le meilleur de chaque personnage.

 

PhotoUn joli parterre de stars

 

À travers des dialogues caustiques et un humour noir jubilatoire, cette famille dysfonctionnelle mêle trois générations d'hypocrites et d'intéressés menés par l'aigri Michael Shannon, le vil Don Johnson, l'attentiste Chris Evans ou l'acariâtre Toni Collette. Voir chacun d'entre eux plonger pleinement dans un registre comique (eux qui sont habitués aux rôles plus dramatiques, hormis Jamie Lee Curtis) avec un ton hautain et arrogant est particulièrement réjouissant.

Cependant, ce sont les personnages de Daniel Craig et Ana de Armas, en dehors du cercle familial, qui marquent le plus. Loin de son chic bondien, l'acteur britannique folâtre dans la peau du détective Benoit Blanc (parodie drolatique d'un Hercule Poirot extravagant) et dont le jeu rappelle sa partition loufoque dans Logan Lucky.

De son côté, la comédienne cubaine propose la composition la plus compliquée du métrage, devant jongler entre plusieurs tonalités avec un rôle touchant, comique et sérieux à la fois (loin du grotesque univoque de ses partenaires à l'écran). Ainsi, avec beaucoup de justesse et d'honnêteté, elle livre une performance brillante, confirmant après Blade Runner 2049 l'étendue de son talent.

 

Affiche française

Résumé

Rian Johnson s'amuse à déjouer quelques codes du whodunit avec À couteaux tirés et offre une enquête amusante et maline aux multiples rebondissements, même si l'ensemble est un peu trop didactique et ludique.

Autre avis Geoffrey Crété
C'est parfaitement facile, excessif et appuyé dans ses effets, mais c'est également très amusant à suivre, et beaucoup moins grossier que prévu, notamment du côté des acteurs en pleine démonstration de drôlerie. Sans oublier un sous-texte réjouissant sur l'Amérique d'aujourd'hui.

commentaires

Marc
08/12/2019 à 21:01

il faut ttendre les 30 derniéres minutes pour trouver le film génial ! Je ne dis pas le dénoumant de l'histoire bref pour les amateurs de Agatha christie les enquêtes genre puzzle le film est pour vous. - 10 jours avant Star Wars 9 tous les autres film rien a carré. ......Bon ciné

Shorty
29/11/2019 à 21:18

Target si tu t'en fou, pourquoi tu les lis ? Ou du moins pourquoi tu postes qq chose ?
Les gars on est pas obligé d'être ok avec eux, au contraire. Ca lance le débat.

Tonto
17/11/2019 à 16:24

Un vrai petit bijou que ce film ! Rian Johnson passe vraiment à la vitesse supérieure avec cette enquête qui se montre une très digne héritière des modèles qu'elle revendique... J'espère que le film fonctionnera, histoire qu'on ait d'autres enquêtes avec ce détective ! Le cinéma le mérite !

...
17/11/2019 à 11:12

Rien d’anecdotique Looper !

Davmey
17/11/2019 à 04:54

Détourner le codes et déjouer les attentes du public... Cela devient une obsession chez Rian Johnson.

Dutch
16/11/2019 à 21:28

Ana de Armas très bonne...actrice.

Geoffrey Crété - Rédaction
16/11/2019 à 14:07

@Archie Leach @fuck

Oups, erreur dans la phrase, on voulait dire "hormis", puisqu'évidemment Jamie Lee Curtis est inoubliable dans True Lies et Wanda, pour citer les plus populaires !

fuck
16/11/2019 à 13:41

Anecdotique Looper ?
Quant à Jamie Lee Curtis elle a joué dans Un poisson nommé Wanda, elle n'est donc pas spécialement une actrice dramatique.
Ce qui me gêne dans ce film, c'est le côté whitebashing: les méchants blancs racistes face à la gentille immigré latino. C'est en train de devenir un poncif du cinéma américain et plus globalement du cinéma occidental. Ce qui n'empêche pas de dire que Ana De Armas est une actrice sublime.

Archie Leach
16/11/2019 à 13:40

"(eux qui sont habitués aux rôles plus dramatiques, notamment Jamie Lee Curtis)" Ah bon ? Et "Un Fauteuil Pour Deux","Un Poisson Nommé Wanda", "Freaky Friday","True Lies" etc...où elle tient des rôles comiques et qui sont surement quelques uns des films les plus marquants de sa carrière c'est quoi alors?

zanta
16/11/2019 à 13:40

Impatient de voir Rian Johnson revenir à son cinéma malin et hyper-référencé. Après le très beau Ford v. Ferrari, sans doute l'autre opportunité de ce mois de novembre de voir de la production hollywoodienne de qualité old school.

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