In Fabric : critique qui aime la robe aux tics

Simon Riaux | 19 novembre 2019
Simon Riaux | 19 novembre 2019

Peter Strickland est un des orfèvres les plus singuliers du moment. Avec Berberian sound studio puis The Duke of Burgundy, il a composé des univers référentiels mais férocement originaux, des capsules monstrueuses et fascinantes à la fois. In Fabric pousse encore un peu plus loin cette romance, où s’entrelacent, hors du temps et de l’espace, le bizarre et l’étrange.

COUSU MAIN

Sheila galère entre un boulot absurde, un grand fils la parasitant avec un manque d’autonomie et une envahissante copine et un célibat qui la pèse chaque jour un peu plus. Qu’à cela ne tienne, Sheila passe le pas de porte d’une agence matrimoniale et s’achète une robe flambante neuve. Sauf que l’étoffe en question est maudite, que la boutique dont elle provient a des petits airs d’atelier diabolique et que la saison est à la poisse spectrale.

Les deux précédents films de Peter Strickland prenaient soin d’établir des univers certes étranges, à la marge du monde, mais crédibles, au moins en partie. Dans In Fabric, le cinéaste lâche tout à fait les chevaux, et se retrouve au grand galop sitôt l’ouverture du récit, avec pour seul objectif de donner la vie à son fantasme de celluloïd. Comme on pouvait s’y attendre, il nous immerge dans un univers à mi-chemin entre Lynch et Argento, tout en s’éloignant radicalement des nombreux films qui en usent comme de matrices fétichistes.

 photoGrosse ambiance

 

Bien sûr, Strickland est amoureux de ces microcosmes baroques, de leurs photographies sublimes, des rouges profonds de leurs scènes inoubliables, comme de la surpuissance émotionnelle du fantastique transalpin. Mais il ne les agence pas ici pour en rester à un hommage, pas plus qu’il n’ordonne son film comme un mausolée inhospitalier. La bouffonnerie, le grand guignol et le grotesque ont toujours fait partie de la galaxie de l’auteur, toutefois, c’est aujourd’hui avec une franche décomplexion qu’il les manie.

 

photo, Marianne Jean-BaptisteMarianne Jean-Baptiste

 

PLUS ON EST DE FROUFROUS...

Aussi étonnant que cela puisse paraître, et en dépit de franches bouffées d’angoisses, In Fabric est une comédie impayable, d’une drôlerie parfois irrésistible, qui accroche avec une malice étonnante les non-sens d’une culture de la performance dénuée de finalité et d’échappatoire. Non pas que le réalisateur propose un pastiche ou une parodie des chefs d’œuvres qui l’ont marqué, mais il utilise leur folie à des fins bien différentes. Etonnante posture que celle de l'artiste, capable de ridiculiser ses inspirations tout en les mettant au pinacle, comme lors d'une séquence hallucinogène, où, pendant que des sorcières azimutées tripotent des mannequins poilus, un satire s'égoute avec grandiloquence.

 

photoEnvoutant tissu

 

Qu’on croise un duo de managers que la perfection des ingénieurs émoustille, qu’on accompagne une propriétaire de robe dans une descente aux enfers tristement dénuée de gamètes humides ou qu'on s'interroge sur la nature véritable de sorcières qui servent de vendeuses à l’étrange magasin qui obsède tous les personnages, le rire (nerveux ou sincère) est toujours en embuscade. Notre civilisation est démente, assène un Strickland hilare, et c’est avec une gourmandise un peu démente qu’il le démontre. Le cadre nous rappelle sans cesse qu'ici, l'enfermement est roi. Les gags amers, les retournements invraisemblables, les chausses-trappes maléfiques, sont des ingrédients communs, auxquels nos vies sont vouées, comme pour mieux nous soulager de l'horreur environnante.

 

photoUne vendeuse pas comme les autres

 

Alors que chaque personnage avance vers son point de rupture avec une folie contagieuse, on est souvent sidéré par l’intelligence teintée de férocité avec laquelle In Fabric établit son festin plastique. La richesse des couleurs, le choix des textures, l’amour du métrage pour les sons, musiques et voix qui en composent les vitraux, tout s’avère aussi riche qu’évidemment accessible. Loin de la démence progressive de Berberian sound studio ou du dispositif expérimental de son Duke of Burgundy, le cinéaste semble ici nous offrir ce qui manque cruellement à ses anti-héros, tous promis à un destin funeste : une soupape délirante, qui à défaut de donner sens à l’existence, la rend supportable.

 

Affiche française

Résumé

Plutôt que de livrer un hommage vain aux cinéastes qu'il adule, Peter Strickland transforme les codes horrifiques chers à Argento en une turbine absurde, dont la folie et la beauté plastique fonctionnent comme une irrésistible liqueur sur le cerveau du spectateur.

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